NPA Comité Orléans Loiret

Nos vies valent plus que leurs profits!

Lutte contre la corruption, appropriation des biens communs : la révolution « municipaliste » qui vient

par Ivan du Roy, Nolwenn Weiler, Olivier Petitjean

 

180 « villes sans peurs » se sont réunies à Barcelone, ces 10 et 11 juin. Des mégapoles, villes moyennes ou modestes bourgades de tous les continents dont les élus et les citoyens engagés ambitionnent de construire une alternative de grande ampleur au péril xénophobe, à la menace terroriste et à la soumission aux marchés financiers. La capitale catalane, dirigée depuis deux ans par une coalition de mouvements sociaux et de partis politiques de gauche, accueillait cette première rencontre. Réelle participation des citoyens, y compris des enfants, aux décisions, féminisation de la politique, gestion des biens communs comme l’eau, l’énergie ou le logement, lutte contre la corruption, accueil des réfugiés constituent la base de leurs actions communes, partout où ce municipalisme émerge dans le monde. Un excellent remède pour oublier la déprime post-électorale française.

« Bienvenue à Barcelone, ville sans peur ! » lance, devant une foule bigarrée, Ada Colau, maire de la capitale catalane et ancienne activiste du droit au logement. « Nous sommes mobilisés contre le terrorisme, contre le fascisme et pour les droits fondamentaux : droit au logement, à la santé, à l’éducation, droit d’être accueilli quand on fuit son pays. » Ces 10 et 11 juin se tient le premier sommet international des « villes sans peur », un réseau de 180 villes, d’une cinquantaine de pays différents. Au sein des intimidantes salles de l’Université de Barcelone, vieille de cinq siècles et demi, élus, membres d’associations, chercheurs ou animateurs de plateforme citoyenne discutent de lutte contre la corruption, de démocratie participative, de gestion de biens communs – eau, énergie, santé, logement ou aménagement de l’espace public – et d’accueil des réfugiés.

Tout un symbole, 80 années après la répression de la révolution sociale barcelonaise par une République espagnole aux abois, suivie de la prise de la ville par les troupes franquistes et de l’exode d’un demi-million d’Espagnols vers la France. « Certaines peurs sont légitimes, poursuit Ada Colau : Peur de perdre son logement, peur de perdre son travail ou peur de perdre la vie à cause d’un attentat terroriste ou en traversant la Méditerranée pour fuir son pays. Mais nous pensons que, collectivement, nous pouvons vaincre ces peurs. »

« La peur est un sentiment qui isole et paralyse »

« Notre défi, c’est de transformer ces peurs en espoirs, lui répond son duo sur l’estrade, Manuela Carmena, maire de Madrid, ancienne avocate et juge. La peur est un sentiment qui isole et paralyse, empêchant toute action de changement. Or, ce que nous voulons, c’est changer le monde. » Si Barcelone et Madrid ouvrent ce sommet, c’est que les deux métropoles sont gérées par une alliance entre mouvements sociaux et nouveaux partis politique de gauche, comme Podemos, tous héritiers du mouvement des Indignés – également appelé 15M – qui a émergé le 15 mai 2011 à la Puerta del Sol à Madrid.

« Ce printemps là, une partie des gens a réussi a dépasser ses peurs, raconte Jaume Asens, ancien activiste du droit au logement, et adjoint à la mairie de Barcelone. Ils sont sont sortis dans la rue, ils ont construit des projets ensemble, ils ont repris l’espace public. » Les deux villes expérimentent à grande échelle de nouvelles politiques écologiques, sociales qui accordent une grande place aux citoyens et à l’expertise populaire.

Un contre-pouvoir face à l’offensive néolibérale et de l’ultra droite

L’idée de réunir les municipalités qui mènent des projets similaires est née il y a six mois, au sein de la la commission internationale de « Barcelone en commun », le mouvement qui a porté la candidature d’Ada Colau. « Nos villes sans peur doivent combler l’espace vide laissé par la social-démocratie partout en Europe, sans quoi c’est l’extrême droite qui le fera », poursuit Jaume Asens. Des élus de New York, Berkeley (Californie), Naples (Italie), Hong Kong (Chine), Belo Horizonte (Brésil) et même du Kurdistan syrien ont fait le déplacement. Dans les salles et le jardin de l’université, on croise aussi de nombreux représentants – souvent jeunes – de mouvements urbains et de listes citoyennes, venus de pays comme la Pologne ou le Liban.

« Nous devons faire sentir à quel point le monde bouge, ne pas se laisser enfermer dans des perspectives sombres, face l’Amérique de Trump ou à l’Europe néolibérale. Il nous faut sortir d’une de la compétitivité pour la coopération, passer d’une logique de soumission à l’économie à une logique de biens communs », confie Eric Piolle, le maire écologiste de Grenoble, seule ville hexagonale représentée. « Ce qui en France semble être une exception – être élu sur un projet citoyen, de gauche et humaniste sans être porté par les tenants du bipartisme – existe partout ailleurs. » Grenoble avait accueilli, en février dernier, les collectivités locales européennes, villages, villes ou régions, se déclarant « communes libres » en dehors des controversés traités de libre-échange (lire ici).

« Il ne suffit pas de gagner des élections »

L’objectif des villes sans peurs est ambitieux : il s’agit de réunir « les mouvements municipalistes du monde entier pour créer un contre-pouvoir face à l’offensive néolibérale et de l’ultra-droite à laquelle nous assistons », explique Cesar Ochoa, mathématicien et membre de Barcelone en commun. Des mouvements municipalistes ? C’est développer une relation étroite entre mouvements sociaux et plateformes citoyennes et politiques avant d’envisager de présenter des candidats aux élections.

« L’histoire montre qu’il ne suffit pas de gagner des élections. Il faut que le changement vienne d’en bas », estime Kali Akuno, co-fondateur du mouvement Coopération Jackson, capitale du Mississippi et l’un des foyers de la lutte pour les droits civiques aux Etats-Unis, qui vient d’élire un maire socialiste noir. « Tout l’édifice de l’État-nation est devenu anti-démocratique presque partout. C’est au niveau local que chacun est en contact avec ses voisins, que l’on peut comprendre leurs besoins, leurs espoirs et leurs peurs. C’est à ce niveau que l’on peut s’attaquer au racisme, au sexisme, à la xénophobie. »

Féminisme partout

Lors de l’atelier « le municipalisme pour les nuls », l’Italien Beppe Caccia, membre de Venise en commun et l’Espagnole Elisenda Alamany – de Castellar del Vallès, une ville moyenne de Catalogne (22 000 habitants) – égrènent les ingrédients nécessaires à la constitution du municipalisme : des mouvements sociaux et associatifs bien implantés localement, des plateformes rassemblant citoyens et partis de gauche capables de traduire les questions sociales, écologistes et démocratiques en projet concret, une large féminisation de la politique, et enfin la présence au sein des institutions des villes pour commencer à « transformer la vie des gens ». « Les villes sont géographiquement fixes mais en mouvement permanent grâce au commerce et à la culture. Historiquement, elles sont le lieu idéal pour créer de véritables espaces de délibération et de libération de la servitude. Habiter dans une cité du Moyen Âge pouvait vous rendre libre. », explique Beppe Caccia. « Il en va de même pour la contestation actuelle de la domination des marchés et du capitalisme global. »

Sur les 80 intervenants qui se succèdent dans les forums et ateliers, on compte 50 femmes et 30 hommes. « Nous nous étions imposés, a minima, la parité, dit Cesar Ochoa. Le féminisme, c’est un peu la marque de la maison. C’est un sujet que l’on prend très au sérieux et qui doit selon nous irriguer toutes les thématiques. C’est pourquoi il n’y a pas d’atelier dédié au féminisme. » Lors de la soirée d’ouverture, de nombreuses jeunes élues de mégapoles s’expriment : Helen Gym de Philadelphie (États-Unis), Andrea Reimer de Vancouver (Canada), Aurea Carolina de Freitas de Belo Horizonte (Brésil)…

La démocratie municipaliste, même en Syrie

« Le féminisme est la clé. S’il n’y a pas de féminisme, il n’y a pas de changement », tranche Laura Pérez Castaño, conseillère municipale à Barcelone. Mais comment permettre concrètement aux femmes de s’investir dans la vie politique et d’espérer un jour rompre le plafond de verre, comme l’ont fait Ada Colau ou Manuela Carmena aux élection de 2015 ? « Pour l’agenda des réunions, on tient compte des besoins des enfants, ou on organise des systèmes de garde sur place, pour que les femmes puissent venir avec leurs enfants, décrit Laura Pérez Castaño. Les prises de paroles sont courtes, et minutées pour que personne ne monopolise la parole, sachant que ce sont souvent les hommes qui le font. Nous nous efforçons d’avoir une stricte parité dans nos prises de parole : un homme, une femme. »

« Chez nous, toutes les commissions qui gèrent la vie quotidienne ont une co-présidence paritaire, c’est obligatoire, énonce, sous des applaudissements nourris, Hazna Youssef, co-présidente du conseil municipal de Cizére, située dans la région de Rojava, au nord de la Syrie, où une coalition arabo-kurde combat le groupe Etat islamique. Nous avons mis cela en place dans des conditions très difficiles, avec un embargo, des attaques très violentes, en déplorant plusieurs morts parmi les volontaires qui administrent notre région, et avec une arrivée sans cesse plus nombreuse de réfugiés d’Irak. Nous sommes la preuve que l’on peut construire des villes démocratiques, même dans des conditions difficiles. »

Les enfants associés à la gestion municipale

Les villes sans peur accordent aussi une place aux enfants. « C’est fondamental de les associer, ils sont les citoyens de demain, décrit la maire de Madrid Manuela Carmena. À Madrid, nous avons dans les collèges des enfants volontaires pour lutter contre la violence. Ils réfléchissent et s’organisent avec les adultes pour améliorer leur vie quotidienne. » Ailleurs, les enfants sont associés à la réflexion autour des budgets municipaux. Des commissions sont créées dans les écoles, qui en réfèrent ensuite aux élus.

« Pour donner leur place aux femmes, nous menons aussi une réflexion sur la notion d’expert, poursuit Laura Pérez Castaño. Qui est expert ? À l’échelle de l’organisation d’un immeuble, d’une rue, d’un quartier, chacun peut exercer son expertise, et notamment les femmes. » Partir des problèmes quotidiens très concrets des citoyens, c’est un peu la « recette » des équipes municipales réunies à Barcelone. « Ma ville est pauvre », raconte Pamela Barrett, maire de Buckfastleigh, un bourg de 3600 habitants au sud-ouest de l’Angleterre. « La pauvreté des enfants, surtout, est très importante. C’est ce que les gens trouvaient le plus difficile. Nous avons donc travaillé sur leur accès à la cantine, à la bibliothèque, à la piscine. Ces actions ont rencontré un grand succès, et les gens ont vu un effet immédiat sur leur quotidien. »

Comment faire participer les citoyens ?

« La prise en compte des besoins de gens, et leur participation aux prises de décisions, c’est la base du changement », avance Marina Vicen, conseillère municipale, en charge de la jeunesse et de l’éducation à Torrelodones, une ville moyenne ( 22 000 habitants) de l’agglomération madrilène. Encore faut-il rendre accessible aux habitants les espaces de délibération et de décision. Les élus de Torrelodones ont décidé d’ouvrir la mairie du milieu de l’après-midi jusqu’en soirée, pour que les citoyens y aient un accès facilité après le travail. « Nous répondons personnellement à toutes les demandes qui nous parviennent par mail, ajoute Marina Vicen. « Nous avons pour habitude d’organiser des réunions dans des endroits familiers et fréquentés par les gens : parcs et jardins, rues, écoles, salles des fêtes dans les quartiers, ou chez eux », ajoute Pamela Barrett. « La proximité est une urgence, précise Iago Martinez, bras droit du maire de La Corogne (200 000 habitants, nord ouest de l’Espagne). Elle est intimement liée au municipalisme. »

À Torrelodones, le contenu de la revue municipale est décidé par un comité de rédaction où les élus n’ont qu’une des quatre voix. Une part grandissante de la politique fiscale est décidée par les habitants. 10 % du budget est actuellement débattu en commissions ouvertes. Dans d’autres villes d’Espagne, c’est 100 % du budget ! Mais faire revenir ou intéresser les habitants à la vie publique, « est un travail très long ». « Il faut avoir beaucoup de patience, tempère Marina Vicen. Nous espérons cette année débattre de la politique fiscale avec 10 % de la population. Ce serait pour nous une première grande victoire. »

Lutte contre la corruption et transparence

Les villes sans peur luttent ardemment contre la corruption et pour la transparence, s’inscrivant dans la ligne directe des mouvements de contestation nés après la crise financière, les politiques d’austérité et la mise en exergue de scandales politico-financiers. « La transparence des institutions doit être totale, juge Simona Levi, de Xnet, un mouvement citoyen de lutte pour la transparence des institutions et pour la protection des données personnelles. Ce doit être une fin en soi pour les institutions. » Pour que citoyens et habitants vérifient les budgets, les dépenses et les ressources des municipalités, divers outils informatiques ont été mis en place. À Barcelone, cet outil informatique permet de détecter d’éventuels cas de corruption et garantit une protection aux lanceurs d’alerte.

Des observatoires citoyens des finances publiques se sont montés dans diverses villes. Ils réalisent des audits intégraux des budgets, ou se concentrent sur certains dossiers : l’usage des bâtiments publics pour des évènements privés ou les revenus des élus par exemple. « La corruption est liée à une certaine idée de la politique, dit Jaume Asens, adjoint à Barcelone. Nous y incluons le fait de se payer des salaires scandaleusement élevés quand les revenus des gens qui travaillent, ou des retraités, sont si bas. » À Madrid et Barcelone, les maires ont diminué leur revenus de moitié une fois arrivées au pouvoir. « Plus les gens connaissent le système, et y participent, moins la corruption est possible. Il y a une vigilance collective », rapporte un habitant de Valence. « Pour lutter contre la corruption, signer un code de bonne conduite volontaire ne sert à rien », ajoute Jaume Asens. L’élu défend la mise en place d’un véritable système de sanctions en cas de violation de la charte éthique.

Et en France ?

« On voit qu’ailleurs les choses vont beaucoup plus loin. Cela donne du coeur à l’ouvrage à nos élus », observe le maire de Grenoble Eric Piolle. « Faire ensemble permet de dépasser l’angoisse de l’immensité de la tâche. » Le municipalisme a bien évidemment ses limites. Les compétences des villes ne sont pas infinies. Leurs budgets, en matière de transport, d’éducation ou de santé, sont souvent gérés avec d’autre collectivités, régions ou même État, dont les majorités politiques ne partagent pas leur point de vue, ce qui restreint leurs marges de manœuvre. Ces élus travaillent aussi souvent dans l’indifférence médiatique, rendant invisible « ce que l’on fait », déplore Iago Martinez, de La Corogne. « Il nous faut réfléchir davantage encore à la souveraineté populaire, comment augmenter son pouvoir au-delà de la démocratie participative. Et ne pas oublier d’analyser nos échecs, prendre soin de ne laisser personne derrière nous, se remettre en cause, toujours », explique-t-il.

Ce mouvement municipaliste tarde à émerger en France, même si de nombreuses communes mènent, sur plusieurs sujets comme la remunicipalisation de la gestion de l’eau, l’accueil des réfugiés ou la mise en place d’une ébauche de démocratie participative, des politiques innovantes. « Le municipalisme est une culture politique hérétique, même pour la gauche », prévient l’Italien Beppe Caccia, qui en apelle à rompre avec « l’idôlatrie de l’Etat ». « Comment dépasser la temporalité électorale » pour construire un tel mouvement », s’interroge Amélie Canonne, venue suivre la rencontre pour Emmaüs International. En France, les élections municipales se dérouleront dans trois ans.

« Nous ne sommes aidés ni par les pouvoirs économiques, ni par les pouvoirs médiatiques, ni par les pouvoirs politiques. C’est pour cela que nous avons besoin d’un réseau », conclut Ada Colau. « Nous devons être les plus ambitieux possibles, chercher des politiques de majorités, gagner les autres à notre cause. N’ayons pas peur de travailler avec ceux qui ne sont pas exactement sur la même ligne, mais qui partagent l’essentiel de nos objectifs. »

Ivan du Roy et Nolwenn Weiler, avec Olivier Petitjean

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Cette entrée a été publiée le 16 juin 2017 par dans Actualités des luttes, anticapitalisme, DEMOCRATIE, SOCIETE, SOLIDARITES.