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Irak : À Sadr City, « la révolution de la faim »

Dans ce quartier pauvre et surpeuplé de Bagdad, des heurts violents continuent d’éclater alors que la capitale a retrouvé une certaine accalmie depuis le début des manifestations, le 1er octobre. Les affrontements ont déjà fait une centaine de morts et plus de 6 000 blessés.

Virginie Le Borgne (correspondante) à Sadr City (Bagdad, Irak),

Au détour d’une allée, des cris mêlés à des pleurs déchirent la nuit. Dans la cour de sa modeste maison, Ali Kassem Tuma déverse des torrents de larmes en agitant à bout de bras un portrait de son fils, Amir, décédé deux jours plus tôt.

Autour de lui, une dizaine de proches venus présenter leurs condoléances. « Ce n’était qu’un enfant qui jetait des pierres ! hurle Ali, ils auraient pu lui tirer dans la jambe, pas dans la tête. C’était sa première manifestation, il voulait juste du travail. » Dans les rues au plan en damier de Sadr City, un quartier du nord-est de Bagdad, des nouvelles images de jeunes ayant perdu la vie dans les manifestations commencées le 1er octobre apparaissent jour après jour.

« Une révolution de la faim »

Vendredi 11 octobre, Hamza Ghandous a décidé avec ses amis d’organiser une cérémonie en hommage aux défunts. « On a distribué des tracts et vers 15 heures, on ira tous ensemble marcher jusqu’à la place Tahrir », détaille cet homme filiforme de 29 ans, à la tignasse caractéristique.

L’activiste explique descendre dans la rue depuis le début pour réclamer son « droit à une vie prospère et à la dignité. » « C’est une révolution de la faim ! lance ce céramiste. Après 2003 (date de l’invasion américaine, NDLR), nous avons perdu toute idée de futur. Même si un jeune est diplômé, il finira par être serveur dans un café car il n’y a pas d’emploi. » Lui a arrêté l’école à 16 ans, en 2006, après que son professeur a été tué devant l’établissement.

 

De son côté, Moussa Ibrahim n’a jamais eu le luxe de se demander ce qu’il voudrait faire plus tard. « Il faut que je gagne de l’argent, donc en ce moment je vends du thé », explique le jeune homme de 21 ans, gravement blessé au premier jour des rassemblements. « C’est la deuxième fois que je suis atteint durant une manifestation », lâche-t-il, frondeur.

Moussa a été touché en bas du dos par une grenade lacrymogène tandis qu’il se trouvait dans une allée attenante à la place Tahrir. Conduit à l’hôpital par un autre manifestant, il rentrera trois heures plus tard, assurant qu’il serait retourné de ce pas protester s’il ne boitait pas.

En l’espace de deux semaines, au moins une centaine de personnes a été tuée, et plus de 6 000 blessées en Irak, dans des affrontements entre manifestants et forces de l’ordre. Tandis que le pays connaît un semblant d’accalmie depuis quelques jours, des heurts violents continuent de traverser le quartier de Sadr City.

« Les gens ont une mauvaise image de moi car je viens de Sadr City, regrette Moussa. À chaque fois qu’il se passe des sales trucs, on dit que ça vient d’ici. » Une stigmatisation que ce quartier défavorisé, à majorité chiite, de plus de deux millions d’habitants, autrefois appelé « Revolution City », a héritée de son histoire marquée par des heurts répétés, notamment après l’invasion américaine. Depuis il incarne l’absence de services publics et d’emplois, accentué par la corruption qui règne au sein de l’État.

« Il y a même des gens qui mangent dans les poubelles »

Dans la ruelle menant à sa maison, entre des tas de déchets, des travaux pour paver le sol sont en cours, mais Mediha Salem n’en a que faire. « J’ai besoin de tout sauf de ça ! s’exclame la sexagénaire. Tous les mois, le gouvernement nous donne un peu de nourriture mais récemment, on a eu droit qu’à de l’huile, du riz et du sucre. » Habitante du quartier depuis 50 ans, elle a eu le temps de voir Sadr City se transformer, et de compter les morts.

Entre son mari, ancien soldat, mort en 1995, et son gendre mort à Mossoul dans des combats contre Daech, Mediha n’a pas envie de voir l’histoire se répéter, mais elle comprend la colère des Irakiens : « Ils sont fatigués, certains jeunes n’ont même pas un sou dans leur porte-monnaie, déplore-t-elle. Il y a même des gens qui mangent dans les poubelles. J’ai une pension mensuelle de 240 € alors que je dois m’occuper de neuf enfants. Ma maison est tellement vieille que de l’eau passe à travers le plafond et en plus, je dois payer 45 € par mois pour le générateur car l’électricité gouvernementale est nulle et coupe toutes les deux heures. »

L’accès à la santé demeure aussi un problème majeur pour les habitants de Sadr City. « J’ai une maladie cardiaque mais je ne peux pas vraiment aller chez le docteur car à chaque fois, il faut compter entre 115 et 150 €, développe Mediha. La dernière fois que j’y suis allée, il y a trois mois, le docteur m’avait dit de revenir à la fin du mois mais je n’y suis pas retournée car je n’ai pas l’argent. »

Manifestation du 25 octobre

Avec ses 445 € de salaire mensuel, Marwa Khodr, professeure d’anglais, a elle aussi du mal à suivre : « Je ne vais pas dans les hôpitaux publics car ils sont trop mauvais, mais me rendre chez le docteur coûte trop cher. Mon mari a un problème au bras, il devrait être opéré, ce qui signifie qu’il ne pourra pas travailler ensuite, c’est financièrement inconcevable pour nous. »

Face à ces difficultés quotidiennes, les questions politiques sont reléguées au second plan. Aux soutiens historiques du dirigeant populiste chiite Moqtada Al-Sadr, dont certains avouent être « déçus par celui qui critiquait le gouvernement mais en fait désormais partie, avec 54 sièges au parlement », se mêlent des jeunes qui se revendiquent sans leader religieux.

Le caractère spontané, apolitique et non confessionnel des manifestations qui ont débuté le 1er octobre enthousiasme beaucoup d’Irakiens, qui en soulignent le côté novateur. « Le problème principal de notre société est que le religieux est mélangé au politique, estime Ali Chasseb, 29 ans. Tu n’es pas jugé en tant que citoyen et conformément à la loi mais selon la justice relative à telle religion. »

D’ici au changement profond du système, toutes les générations se préparent pour la manifestation du 25 octobre, attendue après la fête religieuse d’Arbaeen, par laquelle des milliers de pèlerins chiites célèbrent le martyre de l’Imam Hussein. « Nos jeunes meurent et pendant ce temps-là les politiciens restent assis dans leur fauteuil !, accuse Ali Kassem Tuma. Nous irons tous manifester le 25, en hommage aux victimes et parce qu’on veut prendre notre revanche. »

Le gouvernement ordonne deux commissions d’enquêtes

Bagdad a ordonné, samedi 12 octobre, la création de deux commissions d’enquête sur la mort des manifestants abattus par balle. L’une, dirigée par le commandement militaire irakien, devra faire la lumière sur les morts, les blessés, les attaques contre des bâtiments publics et les descentes d’hommes armés non identifiés contre des médias. L’autre, composée de représentants des forces armées, du Parlement, de la Commission des droits humains et de la justice, doit enquêter sur le comportement des militaires.

 

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Cette entrée a été publiée le 15 octobre 2019 par dans Actualités des luttes, anticapitalisme, DEMOCRATIE, DROITS HUMAINS, IRAK.