Moissonneuses aux allures de tanks, élevages de 4 millions de volailles… Muni d’un deltaplane et d’un drone, George Steinmetz a photographié les mégafermes de l’agro-industrie brésilienne. Celles que l’accord Mercosur va booster.
Après vingt-cinq ans de discussions, le voici finalisé. La Commission européenne a approuvé, mercredi 3 septembre, l’accord commercial avec les pays du Mercosur (Brésil, Argentine, Uruguay, Paraguay et Bolivie). « Un jalon important », qui nous rendra « plus compétitifs » selon la présidente de l’exécutif, Ursula von der Leyen. Un texte qui « nous impose du soja et du bœuf brésilien au détriment de notre agriculture, de l’Amazonie et du climat », d’après un communiqué des Écologistes français.
L’accord devrait, en effet, faciliter l’entrée de viande, de sucre et de soja sud-américains, au risque de déstabiliser certaines filières européennes. Une inquiétude balayée par la présidente de la Commission, qui assure « avoir mis en place des garanties solides ». Des quotas d’importation, une clause de sauvegarde et un fonds d’aide censés « protéger les agriculteurs européens ».

Mais l’agriculture du Vieux Continent peut-elle rivaliser avec l’agrobusiness sud-américain ? « Impossible », répond George Steinmetz. Équipé d’un deltaplane et d’un drone, le photographe étasunien a documenté l’agro-industrie à travers le monde, notamment au Brésil. Un travail remarquable — actuellement exposé au festival Visa pour l’image à Perpignan — qui permet de mieux saisir les enjeux agricoles de l’accord avec le Mercosur.
Des moissonneuses roulant des heures dans des champs sans limites, des élevages « confinés » de 13 000 truies, des usines de 4 millions de poules pondeuses… « Cette agriculture n’a rien à voir, en termes d’échelle, avec la vôtre, explique-t-il par téléphone à Reporterre. Pourriez-vous imaginer en France une exploitation de 30 000 hectares [soit trois fois la surface de Paris] ? Il s’agit d’une des agricultures les plus productives au monde, il est très difficile d’être compétitif face à elle. »
Les dimensions de l’agro-industrie brésilienne donnent le tournis. D’après les chiffres du ministère de l’Agriculture français, le pays latino est le premier exportateur mondial de sucre de canne, de café, de jus d’orange et de soja, de viande de bœuf et de volaille. Avant même la signature de l’accord commercial, l’Union européenne était déjà le deuxième client du Brésil pour les produits agricoles, derrière la Chine.

Un productivisme agricole à l’origine d’une déforestation massive et de ravages écologiques sans précédent. « Je suis allé dans une zone qui venait d’être défrichée, raconte George Steinmetz. La forêt était pleine de bruit, mais dans ces mégafermes, c’était totalement silencieux… parce qu’il n’y a plus aucun animal. » Le géant sud-américain est également le pays au monde qui consomme le plus de pesticides, rebaptisés là-bas « agrotoxiques ».
C’est donc cette agriculture que l’Union européenne s’apprête à favoriser. Afin de hâter l’adoption de l’accord, la Commission européenne a décidé de scinder le texte en deux. La partie qui concerne les questions commerciales — compétence exclusive de l’UE — sera ainsi présentée d’ici la fin de l’année au Parlement européen et au Conseil européen, au sein duquel une majorité qualifiée (15 États sur 27) sera suffisante pour son adoption. Le reste du texte, plus politique, sera examiné et ratifié plus tard.
« La forêt était très bruyante, mais dans ces mégafermes, c’était totalement silencieux »
De quoi « contourner l’opposition de plusieurs États membres dont la France », ont dénoncé les eurodéputés socialistes dans un communiqué. Avec d’autres partis, ils envisagent de saisir la justice européenne, afin de vérifier la comptabilité de ces textes avec nos traités. Quant aux agriculteurs, ils entendent reprendre la mobilisation contre cet accord, « qui ne profite qu’à une minorité de grands de l’industrie », selon Stéphane Galais, porte-parole de la Confédération paysanne.