Sébastien Lecornu vient de renommer à son cabinet Olivier Brandouy, ancien recteur dont le CV est entaché par la gestion calamiteuse, courant 2023, d’une affaire de violences sexuelles. Pour se justifier, ce haut fonctionnaire s’arrange avec les faits.
SébastienSébastien Lecornu persiste et signe. Loin d’avoir profité de sa « suspension » de Matignon pour exfiltrer Olivier Brandouy, son conseiller « éducation » polémique, il vient de le renommer au sein de son cabinet. À la mi-septembre, le CV de cet inconnu du grand public a pourtant déclenché une bronca en raison de sa gestion calamiteuse, comme ancien recteur, de l’une des plus graves affaires de violences sexuelles survenues récemment dans un lycée public.
Quelques mois après le scandale de Notre-Dame-de-Bétharram, le maintien de ce haut fonctionnaire est un sacré signal. « Une nouvelle injure aux victimes », réagit même l’enseignante qui a lancé l’alerte dans ce dossier, Marie-Pierre Jacquard.
Courant 2023, alors qu’il était à la tête de l’académie de Reims, Olivier Brandouy a en effet échoué à traiter correctement les alertes qui lui remontaient à propos d’un enseignant du lycée Pierre-Bayen de Châlons-en-Champagne (Marne), alors mis en cause pour des faits de harcèlement sexuel sur des élèves – ce professeur de français sera ensuite accusé de viols et se suicidera en décembre 2023.
Olivier Brandouy à Paris, le 18 septembre 2023. © Photo Eliot Blondet / ABACA
Les erreurs d’appréciation d’Olivier Brandouy ont déjà été pointées par l’Inspection générale de l’éducation, du sport et de la recherche (IGÉSR), dans un rapport confidentiel de juin 2024 révélé par Mediapart. Ce dernier établit que le recteur s’est montré incapable de lancer, en temps et en heure, l’enquête administrative qui s’imposait, et qui aurait pu déboucher sur une suspension plus rapide du professeur. C’est seulement après le départ du recteur Brandouy, en septembre 2023, que ces décisions ont été prises, par son successeur.
Cette affaire est si frappante qu’en juillet dernier, la commission d’enquête « post-Bétharram » de l’Assemblée nationale a fait du « dossier Bayen » un cas d’école : « Cette affaire démontre combien la minimisation des faits, la protection des agresseurs […], la décrédiblisation des lanceurs d’alerte […] et la loi du silence ne sont pas l’apanage de l’enseignement privé », ont écrit les rapporteur et rapporteuse Violette Spillebout (Renaissance) et Paul Vannier (LFI).
À la suite d’un signalement à la justice effectué par ces deux député·es, une enquête préliminaire a d’ailleurs été ouverte à Châlons-en-Champagne pour « non-dénonciation de crimes » et « non-dénonciation de mauvais traitements ou d’atteintes sexuelles sur mineurs », qui devrait déboucher sur une audition d’Olivier Brandouy (parmi d’autres cadres de l’Éducation nationale), dans les prochains mois.
Mais au-delà de cet enjeu pénal, le haut fonctionnaire n’a jamais reconnu qu’il aurait pu – et dû – mieux faire. Il s’est même battu, durant l’enquête de l’inspection générale, pour atténuer sa responsabilité, obtenant que des phrases du rapport provisoire soient modifiées dans la version finale. Et d’après nos informations, il a usé de contrevérités depuis le début de cette affaire, pour tenter de s’en dépêtrer. Démonstration en trois points.
Quand Olivier Brandouy est nommé recteur de Reims, en 2020, la réputation de Pascal V., pilier de la section « cirque » du lycée Pierre-Bayen, n’est pas encore flétrie. Mais dès 2021, à l’occasion du mouvement #BalanceTonCirque, le profil de Pascal V. apparaît sur les réseaux sociaux comme celui d’un « prédateur ». En se lançant alors dans le recueil de témoignages, sa collègue Marie-Pierre Jacquard se heurte à la proviseure, qui ne voit que mesquinerie et jalousie dans sa démarche.
Se sentant inaudible, la lanceuse d’alerte sollicite donc une association, Colosse aux pieds d’argile, spécialisée dans la lutte contre les violences sexuelles, qui compile dix-huit témoignages d’anciens élèves et les adresse à la justice en avril 2023. Puis, à la mi-juin, au recteur Brandouy.
C’est cette date clef que retient Matignon aujourd’hui, pour affirmer à tous les médias qui l’interrogent que « le recteur n’a été informé des comportements présumés de cet enseignant que le 16 juin 2023 ». Soit quelques jours à peine avant la fermeture du lycée pour les vacances d’été, et onze semaines avant le départ officiel du recteur Brandouy pour le cabinet du ministre de l’éducation nationale, Gabriel Attal. Sous-entendu : que pouvait-il bien faire sur ce court laps de temps ?
Or, cette chronologie est fausse. Dès le 19 avril 2023, en réalité, deux mois plus tôt, la lanceuse d’alerte Marie-Pierre Jacquard a écrit à Olivier Brandouy en personne, avec accusé de réception, pour réclamer une protection fonctionnelle et signaler des « faits constitutifs de harcèlement moral et sexuel » sur des élèves ou d’anciens élèves, de la part de Pascal V.
Bizarrement, l’inspection générale a bien eu connaissance de cette lettre, mais ne cite pas cet extrait décisif dans son rapport.
Reste que le recteur, en ce mois d’avril 2023, a bel et bien reçu et lu ce courrier. Il l’a même transmis à la cheffe du service juridique du rectorat, avec cette annotation de sa main : « Attention, terrain miné, instruire, me tenir informé. »
La fonctionnaire, elle, a illico pris la mesure des accusations portées. Pour preuve, elle a écrit dès le lendemain un e-mail inquiet au DRH : « Si ce que [Marie-Pierre Jacquard] avance est vrai […], il faut donc que l’on agisse au plus vite pour éviter un contentieux potentiel avec les élèves qui estiment avoir été victimes. » Malgré cette demande de traitement en urgence, le DRH du rectorat n’a jamais réagi à cet e-mail. Aux inspectrices de l’IGÉSR, il déclarera n’avoir pas vu le message, à cause de problèmes techniques.
Quant à Olivier Brandouy, dans une chronologie « maison » transmise aux inspectrices et consultée par Mediapart, il a reconstitué la réalité ainsi : « Je n’ai aucun élément [en avril 2023 – ndlr] me permettant de suspecter la nature des faits qui ensuite émergeront. » C’est vrai pour le viol, encore insoupçonné. Mais pour les soupçons de harcèlement sexuel, il a bel et bien été averti plus de deux mois avant les vacances estivales.
En juin 2023, le dossier s’est encore épaissi, puisque le recteur a reçu sur son bureau les dix-huit témoignages compilés par l’association Colosse aux pieds d’argile. Sont rapportés des propos de Pascal V. sexualisant les corps, une claque sur les fesses, des invitations de garçons à son domicile, des intimidations… « Les documents transmis […] ne sont pas clairement de nature délictuelle ou criminelle », assènera Olivier Brandouy aux inspectrices.
Cette ligne de défense est aujourd’hui reprise par Matignon, dans cette réponse à RTL par exemple : « Les informations reçues [en juin 2023 – ndlr] décrivaient des comportements susceptibles de relever de l’emprise, de comportements sexistes ou d’une proximité jugée inappropriée avec des élèves. » Sous-entendu : mais aucun délit là-dedans.
Cette interprétation est bien hasardeuse, au vu de certains éléments retranscrits dans les témoignages :
Détenteurs de ces récits, les juristes rodés de Colosse aux pieds d’argile ont d’ailleurs saisi le parquet de Châlons-en-Champagne dès le 4 avril 2023, évoquant de possibles « comportements inappropriés à caractère sexuel et […] harcèlement moral ». Et la procureure de la République de l’époque, Ombeline Mahuzier, a ouvert une enquête préliminaire, en quelques jours à peine.
Ces dix-huit témoignages, finalement pas si anodins, le cabinet d’Olivier Brandouy a d’ailleurs fini par les envoyer à la magistrate le 21 juin 2023, à une date où la justice, qui les avait reçus deux mois plus tôt, les exploitait déjà.
Mais au-delà de la question pénale, Olivier Brandouy a surtout dû expliquer à l’inspection générale pourquoi, une fois en possession de ce matériel, il n’avait pas fait usage de ses pouvoirs administratifs : ni suspendu Pascal V. ni même lancé d’enquête administrative au lycée.
Pour se justifier, Olivier Brandouy a avancé diverses explications : d’abord, personne ne lui a recommandé, dans ses équipes, d’ouvrir une enquête administrative ; ensuite, les supérieures de Marie-Pierre Jacquard (proviseure et inspectrices académiques) refusaient de voir autre chose dans ses alertes qu’une vendetta personnelle. Résultat : « Le cabinet du recteur [s’est] laissé induire en erreur », écrit l’IGÉSR.
Mais Olivier Brandouy est allé plus loin. Lors de son audition par les inspectrices, il a dévoilé qu’il avait échangé au téléphone avec la procureure de la République, le 21 juin 2023, à propos du dossier de Colosse aux pieds d’argile. Et le haut fonctionnaire a relaté la conversation en ces termes : « Je lui ai demandé s’il y avait quelque chose, s’il fallait suspendre le professeur, mais elle me dit que les éléments sont trop indirects. »
Les inspectrices ont pris les souvenirs d’Olivier Brandouy pour argent comptant. Et elles ont considéré que, là encore, le recteur se serait laissé influencer : « La mission a entendu […] que la procureure […] avait pu détourner la nécessité d’une suspension [de l’enseignant] », peut-on lire dans leurs conclusions.
Mais rien ne tient. « Ces souvenirs [rapportés par le recteur – ndlr] ressemblent à un moyen de ne pas assumer ses responsabilités », s’étonne une source proche de l’enquête.
Contactée par Mediapart, la procureure de l’époque, Ombeline Mahuzier, connue pour son engagement dans la lutte contre les violences sexuelles, ne souhaite pas commenter, ayant changé de poste depuis. Elle se souvient cependant très bien de l’ouverture de cette enquête préliminaire, en avril 2023, juste après le signalement de Colosse aux pieds d’argile : « J’ai donné des instructions pour que ce soit traité avec diligence. »
Annick Browne, sa successeuse à Châlons-en-Champagne, qui a repris le dossier en octobre 2023, indique pour sa part : « Je vois difficilement qu’une procureure soit venue porter une appréciation sur l’ouverture d’une procédure disciplinaire [interne à l’Éducation nationale – ndlr], procédure qui ne relève pas de sa compétence, dont elle ne connaît pas les composantes. » Et d’insister : « Je trouve cela difficilement concevable. »
Il y a bien un témoin de ce coup de fil de juin 2023 : la directrice de cabinet d’Olivier Brandouy à l’époque, Cécile Laloux, qui écoutait. Or, aux inspectrices générales, celle-ci a carrément raconté que la procureure aurait affirmé n’avoir « pas donné suite » au signalement de Colosse aux pieds d’argile deux mois plus tôt.
Or, comme expliqué précédemment, c’est archifaux : à l’époque de ce coup de fil, une enquête préliminaire était déjà ouverte depuis deux mois, illustrant le sérieux avec lequel la justice a considéré, pour sa part, les récits des élèves de Pascal V.
Alors, mensonge, erreur ou incompréhension ? Aujourd’hui, Cécile Laloux est conseillère « éducation » à Matignon, elle aussi, au côté d’Olivier Brandouy.
Sollicité·es par Mediapart, y compris pour savoir s’ils avaient bénéficié récemment d’une formation sur le traitement des violences sexuelles, aucun des deux n’a répondu à nos questions.
En l’absence d’enquête administrative, en tout cas, Pascal V. a pu faire sa rentrée de septembre 2023 en toute tranquillité. Pendant qu’Olivier Brandouy faisait la sienne comme directeur adjoint du cabinet du ministre Gabriel Attal. Un poste d’influence qu’il occupait toujours en 2024, quand les inspectrices ont dû enquêter à son sujet et évaluer son action.
Auprès de Mediapart, un ancien élève de Pascal V. ayant déposé plainte pour viol réagit ainsi à la promotion d’Olivier Brandouy à Matignon : « C’est symptomatique d’une institution qui ne voit pas trop où est le problème. L’affaire du lycée Bayen a été gérée par l’administration – des proviseurs jusqu’aux recteurs – de manière managériale et politique. C’est-à-dire en dépit du bon sens et de toute précaution, en dépit des victimes dont on pouvait soupçonner et redouter l’existence. »