Emmanuel Macron et Gérald Darmanin au chevet du condamné, les groupes Accor et Lagardère en soutien, des télévisions qui occultent largement la gravité des faits : l’incarcération de Nicolas Sarkozy révèle, comme jamais, la panique d’un petit monde puissant qui désire ni plus ni moins que le retour des privilèges.
L’incarcérationL’incarcération de Nicolas Sarkozy offre à la France une expérience politique, médiatique et sociale fascinante. Alors que l’ancien président de la République, condamné à cinq ans de prison ferme pour association de malfaiteurs dans l’affaire libyenne, doit passer sa première nuit en détention mardi 21 octobre, une partie du pays semble se fracturer sur le sens à donner à cet événement historique.
Un esprit rationnel pourrait se dire que le moment est particulièrement propice pour réfléchir collectivement – enfin – à l’état des atteintes à la probité en France et à la menace existentielle que celles-ci font peser sur notre démocratie. A fortiori dans un pays qui a déjà vu un ancien président condamné définitivement pour corruption (Nicolas Sarkozy, déjà lui), son prédécesseur condamné définitivement pour détournements de fonds publics (Jacques Chirac) et leurs premiers ministres respectifs (François Fillon et Alain Juppé) eux aussi condamnés définitivement.
Mais non. L’essentiel du temps d’antenne consacré au jugement de l’affaire libyenne sur les chaînes d’information est saturé d’une tout autre musique : Nicolas Sarkozy, qui a fait appel du jugement et bénéficie à nouveau de la présomption d’innocence dans ce dossier, est une victime. Victime d’une justice dont les magistrats seraient des créatures hybrides entre l’inquisiteur Torquemada et Robespierre. Victime d’une presse, Mediapart en tête, qui écrirait avec un couteau entre les dents et des faux documents dans sa besace.
De gauche à droite : Patrick Balkany, Nicolas Sarkozy, Emmanuel Macron, Carla Bruni et Gérald Darmanin. © Photo illustration Armel Baudet / Mediapart avec AFP
Et lui, Nicolas Sarkozy serait devenu la proie sacrificielle d’un infâme complot, l’ancien président n’hésitant pas à convoquer les fantômes (fictionnels) de Monte-Cristo ou (bien réels) du capitaine Dreyfus pour se comparer. Toute honte bue.
Depuis un mois et l’énoncé du jugement, une partie importante du milieu politique et médiatique – avec Nicolas Sarkozy, les deux n’ont jamais fait qu’un – lui tient tendrement la main dans cette épreuve. Dernier épisode en date, et des plus choquants : le président Emmanuel Macron, pourtant garant constitutionnel de l’indépendance de la justice, l’a ainsi reçu discrètement au palais de l’Élysée vendredi 17 octobre, quatre jours avant la date annoncée de son incarcération.
L’actuel secrétaire général de la présidence, Emmanuel Moulin, s’était déjà rendu le 8 octobre à un pot de départ avant la prison organisé par Nicolas Sarkozy. Sans parler du ministre de la justice, Gérald Darmanin, qui multiplie ces dernières semaines les égards pour le condamné, allant jusqu’à annoncer à l’antenne de France Inter qu’il irait personnellement rendre visite à l’ex-chef de l’État à la prison de la Santé. On remarquera, au passage, que Gérald Darmanin ne trouve plus la prison un peu trop proche du Club Med quand il s’agit d’y enfermer son ancien mentor.
Ce besoin d’effacer les faits…
Le CAC 40, lui aussi, fait bloc. Les groupes Accor (hôtellerie) et Lagardère – qui détient notamment Le Journal du dimanche et Europe 1 – ont annoncé qu’ils conservaient son mandat d’administrateur à Nicolas Sarkozy en dépit de son incarcération, comme ils l’avaient déjà fait par le passé malgré sa condamnation définitive pour corruption dans l’affaire Bismuth et sa double condamnation pour financement illicite de campagne électorale dans le scandale Bygmalion – le dossier est pendant devant la Cour de cassation, qui rendra sa décision le 26 novembre.
Quant au cercle rapproché de l’ancien président, il donne très largement l’impression que la France est parfois devenue un gigantesque épisode de South Park, le célèbre dessin animé satirique américain. Carla Bruni, l’épouse, enchaîne les storiessur Instagram (avec par exemple une reprise de Let It Be des Beatles, vite parodiée en « Let Libye ») ; Patrick Balkany, l’ami, prodigue à la télé des conseils sur la prison – l’ancien député et maire de Levallois-Perret sait de quoi il parle – ; et Louis Sarkozy, le fils, appelle à manifester à côté du domicile de son père le matin de son départ vers la prison pour lui témoigner d’un soutien sans faille.
De bout en bout, ce spectacle est affligeant pour le commun des mortels. Mais l’affaire est autrement grave. Car ce qui se joue, ce n’est pas un débat légitime sur l’exécution provisoire des décisions de justice. Ce ne sont ni plus ni moins que les soubresauts mortifères d’un cartel qui, sans l’assumer publiquement, ne demande rien d’autre que le retour des privilèges, pourtant abolis en France dans la nuit du 4 août 1789. On pourrait appeler cela un puissant désir de 3 août. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si la journaliste Catherine Nay, qui fut une des plus influentes de sa génération, a qualifié dans les colonnes de Valeurs actuelles le jugement condamnant Nicolas Sarkozy de « régicide judiciaire ».
« Les partisans de Nicolas Sarkozy sapent les fondations de la démocratie en saturant l’espace public de bruit, de confusion et de fureur »,a récemment affirmé le professeur émérite de droit pénal à l’université Panthéon-Assas Philippe Conte dans un entretien remarquable au Monde.
Afin de mener à bien cette opération de destruction de l’esprit de la République, ce petit monde a un besoin impératif d’effacer le réel. C’est-à-dire de faire oublier les faits pour lesquels Nicolas Sarkozy a été condamné avec ses deux plus proches collaborateurs de toujours, Brice Hortefeux et Claude Guéant. Sans les faits, qui sont d’une « gravité exceptionnelle » selon le jugement – d’où l’incarcération immédiate de Nicolas Sarkozy –, la tâche est en effet plus aisée pour faire place nette à l’indignation. Dès lors, on ne regarde plus que la conséquence (la prison) et on en occulte la cause (le délit poursuivi).
Alors répétons-le : le trio Sarkozy-Guéant-Hortefeux a été reconnu coupable d’une association de malfaiteurs pour avoir négocié à l’automne 2005 avec le numéro deux du régime libyen, un terroriste du nom d’Abdallah Senoussi condamné en France pour avoir organisé l’attentat contre l’avion DC-10 d’UTA (170 morts), un pacte de corruption dont l’objectif était le financement illégal de la campagne présidentielle de 2007. Et les Libyens ont, selon le tribunal, effectivement versé 6,5 millions d’euros pour le financement de cette campagne, en contrepartie de quoi l’équipe Sarkozy s’était engagée à examiner la situation pénale de Senoussi en France et à aider au retour de la Libye de Kadhafi dans le concert des nations.
… et les vraies victimes de l’affaire libyenne
Ce dimanche, deux journaux ont donné un exemple éclatant de cette opération d’effacement du réel. D’abord Le Figaro qui, sous la plume du journaliste politique Charles Jaigu, affirme que le tribunal « a établi » que les preuves de corruption « n’existent pas ». « Seuls demeurent deux rendez-vous entre deux collaborateurs de Nicolas Sarkozy et l’entourage de Kadhafi », dit pudiquement le journaliste, qui évite soigneusement les mots « Senoussi » ou « terroriste condamné ».
C’est faux : non seulement le tribunal a affirmé noir sur blanc qu’il y avait bien eu un « pacte corruptif » – Mediapart a déjà expliqué ici et là les motifs de la relaxe pour corruption –, mais l’enquête a permis de réunir quantité de preuves matérielles : virements bancaires, notes privées, carnets manuscrits, agendas officiels, câbles diplomatiques, traces d’espèces, etc.
Le directeur de La Tribune dimanche, Bruno Jeudy, a pour sa part écrit un éditorial dans lequel on pouvait notamment lire ces mots : « À trop vouloir exercer une justice implacable, on risque de la dénaturer. » Puis de s’émouvoir d’« une sévérité spectacle, perçue comme expiatoire plus que rationnelle ». « La démocratie ne se grandit pas dans l’humiliation d’un ancien président, fût-il fautif »,conclut-il, avant d’évoquer « un malaise, peut-être un faux pas » – de la justice, s’entend… Pas une seule fois dans son texte, le directeur de l’hebdomadaire, dont aucun journaliste n’a suivi le procès libyen, n’a rappelé les faits au cœur de la condamnation.
En agissant de la sorte, tous les nostalgiques du 3 août ne font qu’alourdir le préjudice des vraies victimes de l’affaire libyenne : les familles du DC-10, qui ont été reconnues comme parties civiles par le tribunal de Paris et auxquelles les condamnés doivent verser des dommages-intérêts. Pour elles, Nicolas Sarkozy, Claude Guéant ou Brice Hortefeux n’ont pas eu un mot depuis le jugement. Pour elles, Gérald Darmanin, qui a pourtant juré de mettre les victimes au cœur de sa politique pénale, n’a pas eu un mot non plus.
C’est dommage, car elles méritent d’être écoutées. « Ce procès n’est pas une vengeance, mais l’expression d’une justice que nous attendions depuis des années. Un processus judiciaire rigoureux encadré par nos lois. Non, Nicolas Sarkozy n’est pas une victime. Non, Nicolas Sarkozy n’incarne pas la France à lui tout seul », ont réagi deux représentantes des familles de victimes du DC-10, Danièle Klein et Yohanna Brette, dans une tribune à Libération.
« Nous avons malheureusement compris à quel point nous avions été trahis par celui qui aspirait à présider la France, Nicolas Sarkozy », a pour sa part commenté dans Le Nouvel Obs Guillaume Denoix de Saint Marc, membre de l’association Familles de l’attentat du DC-10 d’UTA.
Bien évidemment, rien de tout cela n’aurait eu lieu si nous parlions d’une autre délinquance que celle en col blanc. Si Nicolas Sarkozy avait été condamné pour avoir commandité le vol des bijoux du musée du Louvre ou pour trafic de stups, jamais le président de la République ne l’aurait reçu avant la case prison, jamais le ministre de la justice ne le dorloterait de la sorte…
Nous voici un peu comme dans la série fantastique Stranger Things. Deux mondes cohabitent : l’un, normal, et l’autre, inversé – littéralement à l’envers –, peuplé de monstres effrayants. Ce monde à l’envers est, en France, celui qui est assis au sommet de la pyramide sociale et politique, et sur lequel l’affaire libyenne vient de jeter une lumière froide.