
Un bus du réseau Tadao à Noyelles-Godault (Pas-de-Calais), le 1er janvier 2026. – © Mehdi Laïdouni / Reporterre
L’agglomération de Lens est désormais dotée du plus grand réseau de transports en commun gratuit en France. Une avancée pour ce territoire défavorisé, dont les opposants dénoncent toutefois plusieurs angles morts.
Lens et Courcelles-lès-Lens (Pas-de-Calais), reportage
Le Racing Club de Lens commence l’année 2026 en tête du championnat de France de football. Ça roule pour les « Sang et Or »… un peu moins bien pour les supporters désireux d’assister à leurs matches. Les files interminables de véhicules obstruant, un week-end sur deux, les artères de la cité minière en témoignent. Pour venir au stade sans voiture, une nouvelle alternative — en plus de la navette gratuite déjà existante — est arrivée le 1er janvier : le bus et le train gratuits arrivent dans toute l’agglomération de Lens et celles, voisines, de Béthune-Bruay et Hénin-Carvin.
Le réseau Tadao — couvrant ces trois territoires — devient le 47e réseau de transport gratuit en France. Il sera aussi le plus grand, avec 645 000 personnes résidant sur le territoire concerné, dépassant ainsi la métropole de Montpellier. Tout le monde — y compris les résidents extérieurs — peut désormais rentrer dans le bus sans biper, ni payer de ticket, ce qui n’est pas le cas, par exemple, dans la préfecture de l’Hérault. En revanche, pour bénéficier du train gratuit, il faut justifier d’un lieu de résidence sur le territoire.
Annoncée depuis quelques mois sur les bus en lettres capitales et sur des panneaux publicitaires, la gratuité n’est pourtant pas encore bien rentrée dans les têtes. « Le bus gratuit ? Ah, je sais pas. Mais là, les bus sont vides, les gens récupèrent encore de leur réveillon », s’esclaffe le gérant du tabac Au Maryland d’Hénin-Beaumont, alors qu’il est tout de même déjà 17 heures, en ce 1er janvier.
Même constat auprès des passagers. « Tout le monde bipe sa carte, et ils se demandent pourquoi ça ne fonctionne pas », sourit la conductrice de la ligne 19. « C’est un automatisme, ça va se mettre en place », croit un autre conducteur.
La gratuité offrira une bouffée d’air frais à de nombreux habitants du bassin minier du Pas-de-Calais, caractérisé par une place importante de la voiture, une fragilité écologique et une précarité économique : dans l’agglomération de Lens-Liévin, le taux de pauvreté des ménages s’élevait à 23,8 % en 2021. Ils ont déjà profité de la mise en place, voici un an, de la gratuité, soumise à la délivrance d’un justificatif de domicile. Cette condition pouvait toutefois constituer un obstacle pour certains habitants.
Ils peuvent désormais monter dans un bus sans imprimer de documents, ou remplir un formulaire. « Nos bénéficiaires en parlent, ils sont satisfaits d’avoir des transports gratuits, témoigne Pascal Delattre, président de l’antenne du Secours populaire de Nœux-les-Mines, entre Lens et Béthune. On en a qui viennent d’autres communes. Ce sera beaucoup plus facile pour eux de venir. »
Selon le plan de déplacements urbains fourni par Artois Mobilités, le gestionnaire du réseau Tadao, 65 % des déplacements se font en voiture dans la région. La gratuité du bus et du train vise à réduire cette place de l’automobile dans les déplacements. « La part des transports en commun est de 4 %, nous espérons faire passer ce chiffre à 7 % », explique Artois Mobilités.
« Les bus sont pleins, les chauffeurs ne veulent plus prendre de passagers »
La question du report modal — le fait que les gens troquent leur voiture contre les transports en commun — sera essentielle lorsqu’il faudra tirer le bilan écologique de cette initiative. Les précédentes expériences ont montré que le lien entre transports en commun gratuits et bienfaits écologiques n’était pas automatique.
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Pour faire face à l’engouement attendu, Tadao va augmenter la fréquence des bus, en particulier aux heures de pointe, les week-ends et sur les huit lignes à haut niveau de service — appelées « Bulles » — sur 59 lignes régulières en tout. Toutefois, certains usagers craignent une surcharge, qui n’inciterait pas les automobilistes à opter pour le bus. « Ma fille, lycéenne, prend le bus le mercredi, témoigne Anne-Sophie, 44 ans, habitante de Courcelles-lès-Lens. Les bus sont pleins, les chauffeurs ne veulent plus prendre de passagers. »
Cette hausse de la fréquentation inquiète aussi certains chauffeurs, inquiets de la tension que cela pourrait provoquer. « En réalité, je suis mitigé sur la gratuité, dit un conducteur. Ça nous fera gagner du temps, mais j’ai peur des incivilités. Avant, on avait au moins notre mot à dire en tant que chauffeur, par exemple si quelqu’un ne payait pas. Maintenant, j’ai peur que les gens se croient tout permis, qu’ils fument dans le bus. »
« Le bus gratuit, c’est pas vraiment gratuit », entend-on souvent chez ses détracteurs, craignant, entre autres, une hausse de la fiscalité. Dans le cas présent, le surcoût lié à la gratuité du réseau Tadao — comprenant la disparition des recettes et les investissements nécessaires — est estimé à 10 millions d’euros par an par les élus locaux.
Les agglomérations devront trouver des solutions pour combler ce trou, en plus du « versement mobilité », perçu chaque année auprès des entreprises de plus de dix salariés et qui représente autour de 60 % du financement du réseau. Cela pourrait passer par une augmentation de la fiscalité, des subventions ou d’autres leviers, comme des économies réalisées ailleurs.
Pour Artois Mobilités, la mise en place de la gratuité ne représenterait pas un coût exagéré. « Les recettes d’exploitation du réseau de transport ne participent au financement du service qu’à hauteur de 6 % », complète la Chambre régionale des comptes dans un rapport paru en mars 2025.
Un chiffre bas, par rapport aux autres agglomérations : d’après un rapport de la Cour des comptes sur la gratuité des transports paru en 2025, la moyenne des recettes pour les agglomérations de plus de 100 000 habitants est de 24,5 %, et avoisine les 40 % à Montpellier. « Cette perte est particulièrement significative pour les grands réseaux, tels que ceux de Lyon, Grenoble et Montpellier, tandis qu’elle est plus marginale pour les petits réseaux », indique le rapport.
« On y croit dur comme fer »
Sur les trois agglomérations concernées par cette gratuité, l’ensemble des élus de Lens-Liévin et d’Hénin-Carvin ont voté pour, alors que l’agglomération de Béthune-Bruay, plus rurale, a voté contre à l’unanimité.
« Je suis inquiet pour nos finances », a déclaré à La Voix du Nord Olivier Gacquerre (UDI), maire de Béthune et président de la Communauté d’agglomération Béthune-Bruay, mécontent de payer une gratuité qui ne bénéficiera pas, selon lui, aux communes rurales de son territoire, en raison de la faible fréquence de passage des bus dans la zone. Son agglomération est la plus grosse contributrice du budget transports, avec plus de 7 millions d’euros sur les 18 millions versés par les trois collectivités en 2024.
Pour répondre à ce mécontentement, Artois Mobilités mise sur le transport à la demande. Appelé « Allobus », le dispositif permet de réserver un véhicule au maximum deux heures avant le départ prévu du bus, et deviendra lui aussi gratuit au 1er janvier. Pour le syndicat mixte de transports, c’est la solution idéale. « On est passé de 4 000 à 15 000 passagers entre 2023 et 2025 sur l’Allobus F [ligne desservant une zone très rurale au nord de Béthune]. Pour les communes rurales, le transport à la demande est la solution que les gens attendaient. On y croit dur comme fer », plaide-t-on chez Artois Mobilités.
Un avis que ne partage pas Anne-Sophie, habitante de Courcelles-lès-Lens, ville semi-rurale et assez enclavée : pour rejoindre la gare SNCF de Dourges, située à 3 km, il faut compter « entre 45 minutes et une heure ». « L’Allobus, nous, on n’en a que deux le matin. On peut pas partir à 7 heures du matin pour un rendez-vous à 13 heures ! tonne-t-elle. Je dois bientôt aller à la clinique de Bois-Bernard [située à 12 km]. J’ai planifié mon trajet, ça va me prendre l’après-midi, alors que ça me prendrait 15 minutes en voiture ». Alors, pour elle, le compte n’y est pas avec le bus, même gratuit. « La gratuité, on va quand même la payer. On aimerait pouvoir en bénéficier. »