À la demande de la Colombie, nouveau membre élu, qui a reçu l’appui de la Chine et de la Fédération de Russie, le Conseil de sécurité s’est réuni en urgence, ce matin, deux jours après l’opération militaire américaine au Venezuela, au cours de laquelle le Président vénézuélien Nicolás Maduro et son épouse Cilia Flores ont été capturés et transportés vers New York pour y être jugés pour activités « narcoterroristes ». Tous les membres du Conseil, à l’exception des États-Unis, et la plupart des pays de la région invités à s’exprimer ont dénoncé une grave atteinte au droit international et aux buts et principes de la Charte des Nations Unies.
« La Charte consacre l’interdiction de la menace ou de l’emploi de la force contre l’intégrité territoriale ou l’indépendance politique de tout État », a fait valoir, en début de séance, la Secrétaire générale adjointe aux affaires politiques et à la consolidation de la paix, Mme Rosemary DiCarlo, en donnant lecture d’une déclaration du Secrétaire général de l’ONU. Dans ce texte, M. António Guterres se déclare « profondément préoccupé » par le non-respect de ces dispositions et des règles du droit international lors de l’action militaire menée le 3 janvier au Venezuela par les États-Unis.
Alors que le Président Maduro et son épouse sont désormais détenus à New York, accusés par les autorités américaines de graves infractions pénales, « l’avenir immédiat du Venezuela est plus incertain », constate M. Guterres en exprimant son inquiétude face à l’intensification possible de l’instabilité dans le pays, l’impact potentiel sur la région et « le précédent que cela pourrait créer quant à la manière dont les relations entre États sont menées ».
Tout en rappelant que le Venezuela a connu des décennies d’instabilité interne, que la démocratie y a été mise à mal et que des millions de Vénézuéliens ont fui le pays, le Secrétaire général estime qu’il est « encore possible d’éviter une conflagration plus étendue et plus destructrice ». Pour cela, il appelle tous les acteurs vénézuéliens à s’engager dans un dialogue inclusif et démocratique, permettant à tous les secteurs de la société de déterminer leur avenir.
« Le droit doit prévaloir », ajoute le Secrétaire général en invoquant les outils qu’offre le droit international pour traiter des questions telles que le trafic illicite de stupéfiants, les différends relatifs aux ressources et les préoccupations en matière de droits humains. « C’est la voie que nous devons suivre. »
« Mon pays a été la cible d’une attaque armée, sans aucune base juridique, par les États-Unis », s’est indigné le représentant du Venezuela, pour qui les événements du 3 janvier constituent une violation flagrante de la Charte. Selon lui, la paix internationale ne peut être garantie que si le droit international est respecté « sans exception, sans deux poids deux mesures et sans interprétation sélective ».
Pour le délégué, « l’enlèvement » du Président Maduro constitue une autre violation d’une norme essentielle du droit: l’immunité personnelle des chefs d’État en exercice. Voyant dans l’intervention militaire américaine une atteinte à la souveraineté de son pays, mais aussi à la crédibilité du droit et à l’autorité de l’ONU, il a estimé que le Venezuela est victime de ces attaques en raison de ses ressources naturelles.
Face à ces événements, qui consacrent la force comme « le véritable arbitre des relations internationales », il a formulé plusieurs demandes au Conseil de sécurité. Tout d’abord, a-t-il dit, les États-Unis doivent respecter l’immunité du Président Maduro et de sa femme, et les relâcher afin qu’ils puissent retourner au Venezuela. Ensuite, l’usage de la force contre le Venezuela doit être condamné sans équivoque et le principe de non-acquisition de territoire par la force doit être réaffirmé. Enfin des mesures de désescalade et de protection des civils doivent être adoptées.
Assurant que, malgré ces bouleversements, les institutions de son pays fonctionnent, le délégué en a voulu pour preuve le fait que la Vice-Présidente exécutive, Mme Delcy Rodríguez a été investie en tant que Présidente par intérim. « Nous défendrons notre souveraineté sans renoncer à nos valeurs », a-t-il promis, se disant confiant dans la capacité du Conseil à se montrer à la hauteur de ce « moment historique ».
« Nous avons arrêté un trafiquant afin qu’il soit jugé », a justifié le représentant américain en invoquant le besoin de faire respecter la législation et le mandat visant M. Maduro. Il a rappelé le précédent de l’incursion américaine au Panama en 1989, au cours de laquelle les États-Unis avaient destitué le général Manuel Noriega, alors dirigeant de facto du pays. Depuis, les États-Unis et le Panama bénéficient d’une sécurité accrue, a-t-il fait valoir, précisant que l’opération au Venezuela a été menée en vertu des responsabilités de protection des citoyens américains incombant au Président Trump.
« Il ne s’agit pas d’une guerre menée contre le Venezuela et sa population, il n’y a pas d’occupation », a encore souligné le délégué.
« Les preuves des crimes commis par Maduro seront présentées au public dans le cadre de l’action pénale le visant », a-t-il détaillé en parlant de « Président illégitime dont l’élection a été rejetée par plus de 50 pays » et qui, de plus, est à la tête d’une organisation criminelle « vicieuse » coopérant avec d’autres cartels comme Tren de Aragua. Les États-Unis ont accusé le dirigeant vénézuélien d’appuyer les trafiquants responsables de l’arrivée massive de drogues aux États-Unis et de soutenir des acteurs malveillants comme le Hezbollah ou les services de sécurité cubains. Washington ne tolérera pas que « des adversaires et rivaux des États-Unis opèrent dans l’hémisphère occidental », a-t-il mis en garde.
« Des millions de personnes dans le monde se sont félicitées de ce qui s’est passé au lieu d’émettre des jugements », a-t-il relevé, non sans rappeler que le Président Trump avait « donné sa chance à la diplomatie » en faisant plusieurs offres refusées par M. Maduro.
Cette justification de l’opération américaine a été en partie validée par la Directrice exécutive de l’ONG Transparencia Venezuela, venue présenter les résultats d’une enquête révélant l’ampleur des réseaux de corruption transnationale d’origine vénézuélienne. Ces réseaux opèrent à travers des entreprises et diverses activités dans 73 pays à travers le monde, a expliqué Mme Mercedes de Freitas, indiquant que 172 affaires de grande corruption ont déjà été instruites dans les systèmes judiciaires de 30 pays. Près de 60% des dossiers représentent des montants dépassant 72 milliards de dollars, issus de fonds publics vénézuéliens, qui auraient principalement bénéficié à M. Maduro et à son entourage familial.
Présentée par le délégué du Venezuela comme une agente à la solde de gouvernements étrangers et de sociétés transnationales, Mme de Freitas a également dénoncé la « capture totale » du système judiciaire et de l’industrie pétrolière par les dirigeants au pouvoir, lesquels ont intensifié les mécanismes répressifs pour se maintenir. Le Venezuela compte aujourd’hui plus de 1 000 prisonniers politiques, un chiffre en constante évolution, et 86 personnes étaient portées disparues à la fin de l’année dernière, a précisé l’intervenante.
Dans leur grande majorité, les membres du Conseil, notamment les cinq nouvellement élus (Bahreïn, Colombie, Lettonie, Libéria et République démocratique du Congo), ont appelé au respect de la Charte des Nations Unies en toutes circonstances. Au nom des A3 (Libéria, République démocratique du Congo et Somalie), le Libéria a plaidé pour le plein respect de la souveraineté et de l’intégrité territoriale des États, dans l’intérêt de la stabilité régionale et de la paix internationale.
Tous les efforts doivent désormais se concentrer sur la désescalade et la stabilisation de la situation, fondées sur un dialogue inclusif et un large soutien de la société civile, a souhaité la Lettonie, encourageant tous les acteurs concernés à privilégier les efforts diplomatiques et à œuvrer collectivement à un avenir pacifique, démocratique et durable pour le Venezuela.
Plus virulente, la France a jugé que la multiplication des violations de la Charte et du droit international par des membres permanents du Conseil « sape les bases de l’ordre international ». Selon elle, « contrevenir aux principes de la Charte, parmi lesquels les principes de respect de l’indépendance et d’intégrité territoriale des États, mine les fondements des Nations Unies et fragilise la paix et la sécurité internationales ».
« Voilà votre ordre mondial, dans toute sa splendeur, qui horrifie même les atlantistes les plus convaincus », a ironisé la Fédération de Russie en condamnant l’« acte d’agression armée » perpétré par les États-Unis contre le Venezuela, en violation de toutes les normes juridiques. Elle a formé l’espoir que ce « brigandage international » fera l’objet d’une évaluation objective au regard du droit international, grâce aux mécanismes de l’ONU et d’autres instances multilatérales.
Voyant dans l’intervention américaine une « vive menace » pour la paix et la sécurité de la région et du reste du monde, la Chine a, elle, exhorté les États-Unis à entendre les appels de la communauté internationale et à respecter le droit international en cessant notamment de s’ingérer dans la souveraineté d’autres États. Aucun pays ne peut s’arroger le rôle de gendarme, a conclu la Chine appuyée les pays de l’Amérique latine et des Caraïbes dans la défense de leur « zone de paix ».
À l’instar du Royaume-Uni et de la Grèce, qui ont qualifié d’« illégitime » le maintien de M. Maduro au pouvoir, nombre de membres du Conseil ont rappelé les résultats tronqués de l’élection présidentielle de 2024 et la responsabilité du régime en place dans des violations graves et systématiques des droits humains.
« Nicolás Maduro a systématiquement répondu par la répression des voix dissidentes, des membres de l’opposition et de la société civile ainsi que par de multiples détentions arbitraires », s’est rappelée la France qui s’est déclarée prête, avec ses partenaires de l’Union européenne, à soutenir le dialogue en vue de la restauration de la libre expression démocratique au Venezuela. Un vœu partagé par le Danemark qui a appelé à une transition démocratique pacifique, négociée et conduite par les Vénézuéliens.
Parmi les quelques pays de la région à soutenir l’opération américaine, l’Argentine a salué « la décision et la détermination » du Président des États-Unis, qui ont conduit à la capture du « dictateur » vénézuélien, également chef du « Cartel de los Soles », organisation classée terroriste par Buenos Aires en 2025. Ces événements pourraient constituer « une avancée décisive dans la lutte contre le narcoterrorisme qui affecte la région » et permettre au peuple vénézuélien de « retrouver pleinement la démocratie, l’état de droit et le respect des droits humains », s’est-elle félicitée, avant de demander aux « autorités de transition » de contribuer à la libération d’un citoyen argentin porté disparu depuis décembre 2024.
En tant que pays des Caraïbes et voisin du Venezuela, Trinité-et-Tobago a quant à elle réitéré son engagement à appuyer les initiatives des États-Unis visant à renforcer la sécurité régionale, à consolider l’état de droit et à préserver « le bien-être de nos sociétés des Amériques ». Tout en affirmant « chérir » son partenariat de longue date avec Washington, la délégation a exprimé sa volonté d’entretenir des relations respectueuses avec Caracas.
Plus mesuré, le Panama a rappelé son attachement au multilatéralisme, à la souveraineté des États et au respect strict du droit international, tout en convenant que la crise vénézuélienne s’inscrit dans un contexte de « négation persistante de la volonté populaire et d’érosion continue des institutions démocratiques ». À ce titre, a-t-il prévenu, toute tentative visant à établir un gouvernement dirigé par des « figures de l’appareil répressif », telles que Mme Rodríguez, constituerait « une continuation du système, et non une véritable transition ». Sur cette même ligne, le Paraguay a rappelé son rejet de longue date de la « dérive intenable » du Venezuela sous la houlette de Nicolás Maduro, avant d’appeler à une transition démocratique et ordonnée, et à la libération de tous les prisonniers politiques.
Affirmant, lui aussi, que son gouvernement ne reconnaît pas le régime Maduro et réprouve les graves violations des droits humains dont il s’est rendu coupable, le Chili a cependant estimé que ces actes « ne sauraient trouver de solution militaire et doivent être traités exclusivement par des processus pacifiques, progressifs et inclusifs, fondés sur des élections libres, la participation citoyenne et le soutien de la communauté internationale ».
Les autres États de la région ont condamné sans retenue ce que le Brésil a qualifié de « ligne rouge inacceptable ». Mettant en garde contre les dérives découlant du recours à la force par un membre permanent du Conseil de sécurité, la Colombie a dénoncé une tentative de domination et d’appropriation des ressources du Venezuela. Elle a également averti du risque d’afflux massif de migrants, indiquant avoir pris des mesures préventives pour stabiliser sa frontière.
À son tour, le Mexique a réitéré sa condamnation de « l’agression militaire du 3 janvier », pointant une violation flagrante de l’Article 2 de la Charte et une atteinte grave au multilatéralisme. « Malgré les divergences politiques entre nos gouvernements, l’Amérique latine et les Caraïbes se sont érigées en zone de paix », a-t-il rappelé, estimant que la remise en question de ce fragile équilibre « compromet gravement la stabilité politique et la sécurité de la région », une préoccupation également exprimée par le Nicaragua.
Cuba a, pour sa part, évoqué une « agression impérialiste et fasciste », quis’inscrit dans une escalade planifiée depuis plusieurs mois visant à renverser le Gouvernement vénézuélien et à contrôler les ressources naturelles du pays. Faisant état de la mort de 32 de ses ressortissants lors de l’attaque américaine sur Caracas, elle a appelé la communauté internationale à réagir fermement pour empêcher l’instauration d’une nouvelle doctrine de domination dans la région et défendre le droit du peuple vénézuélien à décider de son avenir politique.
Ces délégations ont reçu un soutien appuyé de pays tels que l’Afrique du Sud, le Libéria, le Pakistan ou encore l’Ouganda. Au nom du Groupe des Amis pour la défense de la Charte des Nations Unies, l’Érythrée a fermement rejeté les déclarations du Président des États-Unis, « dans lesquelles il a non seulement menacé de mener de nouvelles frappes aériennes contre le territoire vénézuélien, mais a également affirmé sa détermination à occuper et à gouverner le Venezuela ». De son côté, l’Espagne a dit vouloir miser sur le dialogue et la paix, « car la force ne contribue jamais à la démocratie ».
Un avis partagé par M. Jeffrey Sachs, de Columbia University, qui, dans une intervention préliminaire, a rappelé que les États-Unis ont œuvré à près de 70 changements de régime depuis 1947, énumérant l’Iraq en 2003, le Honduras en 2009 ou encore l’Ukraine en 2014. S’agissant du Venezuela, les efforts américains courent sur plus de 20 ans, a-t-il ajouté, invitant les membres du Conseil à ne pas juger de la personnalité de M. Maduro mais à défendre la Charte. Pour cet expert, les États-Unis doivent cesser toute menace ou usage de la force contre le Venezuela, renoncer à leur « quarantaine maritime » et retirer leurs forces des alentours.
Le Secrétaire général devrait quant à lui désigner un envoyé spécial afin de discuter avec les parties prenantes vénézuéliennes et faire rapport au Conseil, a-t-il proposé, considérant que « la paix et la survie de l’humanité dépendent du fait de savoir si la Charte demeure un instrument vivant ou si elle a perdu toute pertinence ». Quant à la délégation mexicaine, elle a proposé une médiation pour ramener la paix, tandis que l’Espagne a dit vouloir unir les Vénézuéliens et les Vénézuéliennes.