L’Union européenne a signé le 17 janvier ce qu’elle présente comme « le plus grand traité de libre-échange de son histoire », malgré l’opposition de la France. Un désaveu qui raconte une forme de marginalisation de la diplomatie française, plus d’un an avant la fin du quinquennat Macron.
Fabien Escalona et Ilyes Ramdani
UrsulaUrsula von der Leyen peut arborer un large sourire. La présidente de la Commission européenne a signé, samedi 17 janvier, au nom des Vingt-Sept, l’accord de libre-échange entre l’Union européenne (UE) et le Mercosur. Voilà des années que la dirigeante allemande promeut un texte qu’elle juge « historique » et qui crée, comme elle l’a rappelé samedi à Asuncion (Paraguay), « la plus grande zone de libre-échange du monde », couvrant un marché de 700 millions de personnes.
Historique est aussi la signature d’un traité d’une telle envergure sans l’aval d’un pays fondateur de l’Union européenne. En annonçant le 8 janvier que la France voterait contre l’adoption de l’accord UE-Mercosur, Emmanuel Macron a pris une décision à laquelle il se refusait jusqu’alors. « La logique qui présidait depuis des années, c’était : on négocie, on obtient quelques trucs, et à la fin on montre qu’on est d’accord », résume un ministre sous couvert d’anonymat.

Ladite logique a volé en éclats, fracassée par la crainte que la colère du monde agricole ne rende la situation incontrôlable sur la scène intérieure. Et voilà la France, censée être une puissance motrice de l’UE, qui exhibe son incapacité à peser sur la position de l’institution. Fait rare, le champ politique français était pourtant unanime dans son opposition au Mercosur, comme l’ont montré des votes massifs à l’Assemblée nationale en janvier et novembre 2025.
Pas suffisant pour permettre à Emmanuel Macron de peser sur les derniers mois d’une négociation entamée deux décennies plus tôt. L’échec français rappelle celui de l’été 2025, quand Ursula von der Leyen avait signé un accord avec Donald Trump, le président états-unien, malgré les vives critiques de Paris. Le premier ministre d’alors, François Bayrou, avait parlé d’un « jour sombre » tandis que son ministre de l’économie, Éric Lombard, évoquait un accord « perdant-perdant ».
À chaque fois, le petit monde des diplomates, des conseillers et des observateurs au fait des mécanismes européens soulève des questionnements d’ordre tactique. Le président de la République s’y est-il bien pris ? Ses tergiversations sur le Mercosur, par exemple, n’ont-elles pas affaibli sa voix à Bruxelles ? Comment se muer en chef de file du « non » au traité UE-Mercosur quelques mois après s’être déclaré, en novembre au Brésil, « plutôt positif » sur la perspective de son adoption ?
« C’est un échec de la macronie qui nous a affaiblis au niveau européen, tance Céline Imart, eurodéputée Les Républicains (LR). La ligne d’Emmanuel Macron n’a jamais été claire sur le sujet. Ça a brouillé le message. » L’économiste Maxime Combes, très engagé contre le traité, estime également que les déclarations brésiliennes « ont été considérées comme un feu vert pour la ratification ».
Question sempiternelle entre Paris et Bruxelles, l’influence française au sein des institutions européennes a par ailleurs souffert de l’instabilité nationale. Depuis l’élection d’Emmanuel Macron, sept ministres du commerce extérieur se sont succédé, avec tout ce que cela implique de discontinuités dans les relations interpersonnelles et la connaissance du dossier dans ses profondeurs.
La nomination en tant que commissaire européen de Stéphane Séjourné, en décembre 2024, a abaissé d’un cran supplémentaire le poids de l’exécutif français à Bruxelles. Plusieurs sources diplomatiques et ministérielles françaises s’accordent sur la grande discrétion de l’ancien ministre – et ami – d’Emmanuel Macron. « On est très loin de Thierry Breton, dit l’un de ces interlocuteurs, alors même que l’ancien commissaire européen entretenait des relations conflictuelles avec la macronie. On n’entend pas Séjourné, on ne sait pas ce qu’il fait et il n’a pas l’oreille de von der Leyen. »
À tout cela, il convient évidemment d’ajouter le discrédit politique dont souffre le président de la République : la dissolution ratée, les élections européennes et législatives perdues, les gouvernements renversés, l’absence de majorité parlementaire et sociale… L’enseignant Édouard Gaudot, ancien conseiller politique au Parlement européen, parle de « l’extrême faiblesse d’Emmanuel Macron depuis juin 2024 ». « La parole de la France est affaiblie, note ce spécialiste des institutions européennes. Les gens à Bruxelles parlent aux Français comme à des grands brûlés, avec un peu de commisération. »
À la table des Vingt-Sept, la voix de la France porte moins ces temps-ci que celles de l’Allemagne et de l’Italie. Lorsque, au dernier trimestre 2025, certains de ses conseillers et ministres le pressent d’obtenir un report du vote sur le Mercosur, Emmanuel Macron ne cache pas son scepticisme : Von der Leyen veut absolument finaliser cela et l’Allemagne met une pression folle, dit-il en substance à l’époque. C’est le soutien – très provisoire – de l’Italie qui finit par retarder de quelques semaines la signature de l’accord.
Par rapport à la stratégie d’une Allemagne qui veut construire une Mitteleuropa forte, on a été trop naïfs. C’est le moment de défendre nos intérêts.
Un ministre du gouvernement Lecornu
La perspective du départ d’Emmanuel Macron, président en fin de course, n’arrange pas les affaires françaises. Dans les couloirs du Parlement européen, un des chefs de file de la délégation macroniste raconte avec regret : « Sur toutes les décisions structurantes, sur tous les projets de moyen terme, on est moins audibles. On entend de plus en plus un refrain qui consiste à dire : “Si c’est Bardella en 2027, pourquoi on s’engagerait avec la France maintenant ?” »
Un ministre du gouvernement Lecornu y voit, au-delà des contingences politiques, le résultat d’une stratégie trop accommodante des exécutifs français successifs. « Ce qui se joue en creux, c’est le rapport de la France à l’Europe, explique notre interlocuteur. Cela devient compliqué de vanter en permanence le couple franco-allemand quand on est les seuls à le porter. On n’a pas une attitude suffisamment combative sur le sujet. Par rapport à la stratégie d’une Allemagne qui veut construire une Mitteleuropa forte, on a été trop naïfs. C’est le moment de défendre nos intérêts. »
Présidente du groupe libéral Renew au Parlement européen, Valérie Hayer défend au contraire le leadership français dans les institutions de Bruxelles et de Strasbourg. « Il faut dédramatiser la situation, juge l’eurodéputée macroniste. On n’est pas isolés, cinq pays ont voté contre et la Belgique s’est abstenue. Et je note qu’on remarque peu les moments d’influence française : l’application du DSA [règlement européen sur les services numériques – ndlr] sur les géants du numérique, les tarifs sur les voitures thermiques produites en Chine, une position construite avec l’Allemagne… Il y a eu des victoires depuis 2022. »
La tête de liste du bloc central aux élections européennes de 2024 évoque aussi la défense européenne comme un succès du président de la République. C’est un argument sans cesse mis en avant par les conseillers et soutiens d’Emmanuel Macron : c’est de Paris que sont venues les intuitions et les analyses qui font consensus aujourd’hui, à l’image du concept d’autonomie stratégique porté par la France.
Ce qui aurait pu être une force du bilan du chef de l’État risque cependant de se muer en symbole ultime de ses faiblesses. D’abord parce que l’autonomie stratégique est compliquée à traduire en actes quand la France peine à adopter des budgets et que l’industrie de défense rechigne à suivre les grands discours présidentiels. Ensuite parce que le sens de l’autonomie stratégique est plus délicat à communiquer lorsqu’Emmanuel Macron semble valider l’action de Donald Trump au Venezuela dans sa première prise de parole, ou qu’il paraît avoir abandonné toute ligne singulière à propos de Gaza maintenant qu’il a reconnu un État palestinien fictif.
Le contexte géopolitique suscité par le comportement agressif de Donald Trump a justement fait partie des vents contraires auxquels le président français a eu à faire face s’agissant du traité avec le Mercosur. « Il y a eu une accélération », confirme pudiquement Valérie Hayer, pour signaler que de nombreux dirigeants de l’UE ont estimé qu’un accord avec plusieurs pays d’Amérique latine était une bonne manière de répondre aux droits de douane tous azimuts venus des États-Unis et au partage du monde en « hémisphères » que prône de plus en plus ouvertement l’occupant de la Maison Blanche.
« C’est une façon de montrer que l’UE reste un acteur qui compte, même dans des régions d’autres continents, où elle est a priori peu influente », abonde Édouard Gaudot. Il est sans doute regrettable qu’un accord de libre-échange aux modalités obsolètes serve d’instrument à une telle démonstration.
Fabien Escalona et Ilyes Ramdani