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Le « parrain » Trump menace les États européens qui soutiennent le Groenland

Le président états-unien a promis de frapper de droits de douane supplémentaires les pays ayant marqué leur solidarité avec l’île arctique, dont il souhaite l’annexion. Les mois qui viennent s’annoncent décisifs pour le continent européen et sa sécurité.  

Fabien Escalona

SamediSamedi 17 janvier, des milliers d’habitant·es du Groenland ont manifesté dans la ville de Nuuk, pour clamer que le Groenland n’était pas à vendre. Ailleurs au Danemark – dont l’île arctique est un territoire « constitutif », mais autonome et en quête d’indépendance –, d’autres rassemblements se sont tenus en solidarité, tout comme dans la ville inuite d’Iqaluit (Nunavut), au Canada.

À peine cette mobilisation historique avait-elle achevé son parcours dans la capitale groenlandaise que Donald Trump, qui souhaite s’emparer de l’île pour l’ajouter au territoire des États-Unis, a adressé une menace aux nations européennes qui souhaiteraient l’en empêcher. Dans le style confus et logorrhéique qui lui est propre, il a invoqué les « intérêts de sécurité nationale » de son pays et la « paix globale » pour fustiger leur solidarité avec un territoire prétendument convoité par la Chine et la Russie.

Le royaume du Danemark ainsi que sept pays (dont la France) ayant annoncé l’envoi de personnels militaires pour une mission de reconnaissance, tous membres de l’Otan, se sont vu promettre en rétorsion des droits de douane supplémentaires.

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Manifestation le 17 janvier 2026 à Nuuk, au Groenland, contre les déclarations de Donald Trump souhaitant annexer le territoire. © Photo Alessandro Rampazzo / AFP

À partir du 1er février prochain, leurs exportations vers les États-Unis devraient renchérir de 10 %, s’ajoutant aux droits de douane déjà en vigueur. Actuellement, le taux maximal s’appliquant aux biens de l’Union européenne (UE) est de 15 %. « Le 1er juin, ce tarif sera augmenté à 25 % », a ajouté le locataire de la Maison-Blanche, qui vise l’Allemagne, le Danemark, la France, les Pays-Bas et la Suède, qui font partie de l’UE en plus de l’Alliance atlantique, ainsi que le Royaume-Uni et la Norvège. 

Un chantage historique 

De plus en plus désinhibé en raison de ses difficultés domestiques, liées notamment à des revers électoraux imputables au coût de la vie, et dans l’attente d’une décision très attendue de la Cour suprême concernant les droits de douane qu’il a décidés sans accord du Congrès, Donald Trump entend bien d’ici là conclure « un achat complet et total » du Groenland – une « transaction tentée depuis cent cinquante ans », qu’il se fait donc fort de conclure. 

La menace est historique. Si ce n’est pas la première fois que le président états-unien manie l’arme des tarifs douaniers, il le fait là à l’égard d’alliés historiques depuis huit décennies, au nom d’un objectif très particulier : l’annexion contrainte d’un territoire indépendant, contraire à la Charte des Nations unies adoptée en 1945. L’opération aboutirait à un dépeçage des frontières européennes, s’ajoutant à celui que tente Vladimir Poutine contre l’Ukraine.

« Dans l’histoire de l’alliance transatlantique depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, il n’y a guère d’équivalent, réagit le professeur de science politique Christophe Bouillaud, spécialiste des études européennes. C’est la conception même du droit international qui est en cause. Au moins, en 2003, George W. Bush avait invoqué un motif plausible avant d’entrer en guerre contre l’Irak. Le seul niveau de déstabilisation de l’alliance comparable me semble être la crise de Suez en 1956, quand les États-Unis avaient lâché la France et le Royaume-Uni engagés contre le dirigeant égyptien Nasser. »

Donald Trump s’affiche moins en chef d’État d’une puissance hégémonique du système international qu’en parrain mafieux aux méthodes brutales et illégales. Récemment employées au Venezuela, elles assurent une diversion extérieure spectaculaire au public américain, offerte par celui qui se veut l’artisan d’un retour à « l’âge d’or » impérialiste de la fin du XIXe siècle. Elles s’inscrivent dans une obsession : le contrôle d’un « hémisphère occidental » à la botte des États-Unis, afin de leur garantir l’accès aux ressources et aux routes commerciales permettant d’affronter le grand rival chinois.

Dans la foulée des déclarations de Donald Trump, dont le caractère ciblé a pour but de diviser les États européens et de les effrayer, les réactions de l’autre côté de l’Atlantique ont été vives et nombreuses.

Le premier ministre britannique, Keir Starmer, pourtant très aligné sur Trump, a affirmé que sa décision était « complètement erronée ». « Notre position sur le Groenland est claire. Il fait partie du royaume du Danemark et son futur est du domaine des Groenlandais et des Danois », a-t-il ajouté. Même Giorgia Meloni, présidente du Conseil italienne d’extrême droite, a évoqué une « erreur » après avoir échangé avec le président états-unien. 

Aucune intimidation ni menace ne saurait nous influencer ni en Ukraine, ni au Groenland.

Emmanuel Macron

Emmanuel Macron a assuré que la France restait « attachée à la souveraineté et à l’indépendance des Nations, en Europe comme ailleurs ». « C’est à ce titre, a-t-il poursuivi dans un long message également publié en anglais sur X, que nous avons décidé de nous joindre à l’exercice décidé par le Danemark au Groenland. […] Aucune intimidation ni menace ne saurait nous influencer, ni en Ukraine, ni au Groenland, ni ailleurs dans le monde lorsque nous sommes confrontés à de telles situations. » 

La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a réaffirmé l’attachement aux mêmes principes et la « pleine solidarité » de l’UE envers le Danemark et le Groenland. « L’Europe restera unie et coordonnée », a-t-elle promis, mettant en garde contre une « dangereuse spirale » des tarifs douaniers. Une rencontre extraordinaire entre les ambassadeurs de l’UE est prévue ce dimanche. 

Les trois groupes politiques qui composent sa majorité au Parlement européen – conservateurs, sociaux-démocrates et libéraux – ont annoncé qu’ils étaient prêts à bloquer la ratification commerciale de l’accord justement signé cet été entre Von der Leyen et Trump, considéré par beaucoup comme une capitulation face à ses menaces. Aucun territoire européen n’avait cependant été laissé en tribut, ce qui fait toute la différence avec la crise actuelle. 

Les limites de la stratégie d’apaisement

L’avenir dira si les États européens parviennent à maintenir leur unité face à la pression croissante de l’administration Trump, plus que jamais en roue libre depuis l’enlèvement du dirigeant vénézuélien Nicolas Maduro il y a deux semaines. Rétrospectivement, la veulerie de leurs communiqués en réaction à ce qui était une violation flagrante du droit apparaît d’autant plus déplacée . 

L’épisode actuel signe l’absence de résultats de la stratégie d’apaisement tentée par la plupart des dirigeant·es du Vieux Continent envers le président états-unien. La flatterie du leader du camp Maga (« Make America Great Again »), en dépit de la détestation ouverte de ce dernier envers les valeurs proclamées par les démocraties européennes, n’a en particulier pas abouti à grand-chose sur le dossier ukrainien.

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Donald Trump, le 16 janvier 2026 à Washington. © Photo Celal Gunes / Anadolu via AFP

Rappel des épisodes précédents : Donald Trump et son vice-présent ont d’abord malmené le président Zelensky dans le bureau Ovale en février 2025. Tout le monde a fait bonne figure pour permettre un rabibochage mais, six mois plus tard, Vladimir Poutine était reçu en majesté en Alaska, en vue d’une paix qu’il ne veut pourtant qu’à ses conditions.

Plusieurs chefs d’État et de gouvernement se sont alors rendus directement à la Maison-Blanche pour un damage control provisoire, avant que les émissaires de Washington et Moscou ne sortent du chapeau un plan de paix en 18 points correspondant de manière outrancière aux diktats russes. 

Il est impossible d’apaiser quelqu’un qui a été élu pour vous taper dessus.

Aurore Lalucq, eurodéputée

Depuis, les discussions se sont encore enlisées, personne ne sachant où en est la version de l’accord que les chancelleries de Kyiv et des capitales européennes ont tenté d’amender, en s’appuyant sur les différentes lignes qui cohabitent dans l’administration Trump sur ce dossier.

Entretemps, la même administration a publié une stratégie nationale de sécurité théorisant l’ingérence des États-Unis dans la politique européenne et démentant les principes censés être le socle de l’Alliance atlantique. Et désormais, Trump et son clan martèlent leur désir d’annexion du Groenland. 

En France, face à un Emmanuel Macron qui se plaît à imaginer une relation privilégiée avec le président états-unien, ces piètres résultats ne sont pas passés inaperçus. « Voilà à quoi mène l’asservissement à Donald Trump », s’est indignée la cheffe de file européenne des Insoumis, Manon Aubry. « Il est impossible d’apaiser quelqu’un qui a été élu pour vous taper dessus, tranche l’eurodéputée de Place publique Aurore Lalucq auprès de Mediapart. Ce fut une erreur stratégique majeure de le penser. Trump est dans une logique d’extorsion. »

Étroites marges de manœuvre 

Était-il malgré tout habile de le prendre au mot sur les impératifs sécuritaires au Groenland, comme l’ont fait les pays européens en lançant un exercice sur place et alors même que les menaces des flottes chinoise et russe ne sont pas encore matérialisées à proximité ?

Le consultant en risques internationaux Stéphane Audrand le pense : « Adopter une posture trop martiale risque de donner des arguments à Trump. Avoir l’air d’entendre ses préoccupations a moins pour objectif de le convaincre lui que d’en appeler aux républicains “raisonnables”, aux démocrates et autres “adultes dans la pièce” [aux États-Unis]. » De fait, dans le propre camp de Donald Trump, majoritaire à la Chambre des représentants et au Sénat, des responsables de poids ont alerté sur une posture trop aventureuse au Groenland.

Certes, le continent européen paie quatre-vingts ans de dépendance sécuritaire à Washington, dont il ne cherche à se défaire partiellement que depuis peu de temps. Et même si l’Europe devient le véritable pourvoyeur d’aide à l’Ukraine, Kyiv peut difficilement se passer de l’aide des États-Unis et du partage de ses renseignements. « Il faut jouer la montre en espérant que Trump finisse par être déposé par les Américains eux-mêmes », pense Christophe Bouillaud.

Il n’en reste pas moins qu’en tant que marché de 450 millions d’habitant·es, l’UE a des moyens de pressions économiques réels et pourrait utiliser son récent « instrument anti-coercition » visant à « lutter contre les menaces économiques et les restrictions commerciales injustes imposées par les pays tiers ». « Nous devons être stratèges, répondre là où ça fait mal : les Big Tech, dont un quart du chiffre d’affaires se fait sur le sol européen, les services financiers, mais aussi les cryptomonnaies et les stablecoins », affirme Aurore Lalucq, présidente de la commission des affaires économiques et monétaires au Parlement européen. 

Le pas n’a pas été franchi l’été dernier pour ne pas risquer l’escalade tarifaire, mais il pourrait l’être maintenant que le chantage états-unien s’aventure sur le terrain de la hard politics, celui de la souveraineté politique et territoriale. Selon l’AFP, citant l’entourage d’Emmanuel Macron, le président français y serait favorable en cas de nouveaux droits de douane effectivement appliqués, et plaiderait en faveur d’une telle réplique auprès de ses homologues. 

« Il est important que l’UE active rapidement cet instrument de représailles collectives, estime Stéphane Audrand. On l’a construit pour cela, à la suite de pressions de la Chine sur l’Estonie en 2019. Il faut désormais l’utiliser contre les États-Unis, en faisant bien remarquer à l’électorat américain et aux élus républicains que les prix vont “encore” monter dans leur pays. »

L’UE joue son avenir, l’Otan joue son avenir. Tout ça dans les six mois.

Stéphane Audrand, consultant en risques internationaux

Si des experts imaginent des réponses symboliquement encore plus fortes, Stéphane Audrand en appelle à la prudence et à la proportion, eu égard non seulement à la puissance états-unienne, mais aussi à l’hétérogénéité politique des États membres, Giorgia Meloni en Italie et Viktor Orbán en Hongrie entretenant une certaine proximité idéologique avec Donald Trump. 

« La réplique européenne doit être dosée avec comme premier souci de préserver l’unité, au moins de façade, des Européens », affirme le consultant. Il en est en tout cas convaincu : « L’UE joue son avenir, l’Otan joue son avenir. Tout ça dans les six mois. L’alternative, ça sera la préservation d’un Occident démocratique ou la soumission à la découpe [voulue par les] empires. »

Longtemps, les dirigeant·es européen·nes ont semblé adopter un refrain d’Alain Chamfort face aux coups de pression trumpistes : « Quand ça d’vient trop dur, j’peux m’appuyer sur / Cette idée qui m’rassure, tout s’arrange à la fin. » Mais l’illusion n’en finit pas d’être déchirée. Aujourd’hui, les États européens en sont les victimes directes. S’ils devaient lâcher le Groenland, le sens même de leur union serait perdu. Et leur dislocation collective au bout du chemin.

Fabien Escalona

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Cette entrée a été publiée le 19 janvier 2026 par dans GROENLAND, USA.