Cinq jours après le décès encore inexpliqué de cet homme de 35 ans, qui venait d’être interpellé et ramené au commissariat du XXe arrondissement, le parquet de Paris a confié l’enquête à un juge d’instruction.
LundiLundi 19 janvier 2026 au soir, le parquet de Paris a annoncé l’ouverture d’une information judiciaire pour violences volontaires ayant entraîné la mort sans intention de la donner – une infraction aussi appelée coups mortels, punie de quinze ans de prison – après le décès d’El Hacen Diarra survenu dans la nuit du 14 au 15 janvier.
Ce ressortissant mauritanien âgé de 35 ans est mort alors qu’il avait été arrêté par des policiers, devant le foyer de travailleurs migrants où il résidait, et venait d’être placé en garde à vue au commissariat du XXe arrondissement.

Interrogé lors des questions au gouvernement à l’Assemblée nationale, le ministre de l’intérieur Laurent Nuñez a affirmé n’avoir « aucune raison de suspendre » les policiers, tout en reconnaissant que « deux coups » ont été portés à El Hacen Diarra.
Dans un communiqué diffusé mardi 20 janvier, l’avocat de la famille, Yassine Bouzrou, regrette qu’il ait fallu « cinq jours » pour confier l’enquête à un juge d’instruction, un délai selon lui « préjudiciable à la recherche de la vérité ». Il réclame désormais « des actes immédiats : l’interpellation des policiers impliqués, leur placement en garde à vue et leur présentation sans délai à un juge d’instruction ».
Jusqu’ici, une enquête en recherche des causes de la mort était menée sous l’autorité du parquet de Paris. Celui-ci a tenu à préciser qu’une information judiciaire est « systématiquement » ouverte « lorsqu’une personne décède dans des conditions suspectes ou inexpliquées dans un lieu de privation de liberté ». Mais l’avocat de la famille lui reproche « l’absence de diligences immédiates » et « une communication institutionnelle exclusivement fondée sur les déclarations des policiers impliqués, sans aucun élément objectif de corroboration, présentant le décès comme un simple malaise ».
C’est le commissariat de Paris-centre, saisi la nuit des faits, qui a mené les premières auditions des fonctionnaires impliqués avant que l’Inspection générale de la police nationale (IGPN) ne reprenne l’enquête au bout de quelques heures.
D’après les éléments rendus publics par le parquet, les policiers de la brigade territoriale de contact (BTC) du XXe arrondissement ont contrôlé El Hacen Diarra après l’avoir « vu rouler un joint de cannabis » devant son foyer. D’après ses proches, l’homme « buvait simplement un café en bas du foyer lorsque la police est venue vers lui ».
Les policiers disent l’avoir interpellé à 22 h 45, après avoir dû faire usage de leur pistolet à impulsion électrique au niveau de sa cheville parce qu’il refusait le contrôle. Au commissariat, son dépistage d’alcoolémie est négatif. Il est placé en garde à vue pour usage de faux documents administratifs (les papiers qu’il possédait), détention de stupéfiants (du cannabis ayant été retrouvé sur lui) et rébellion. Selon le parquet, « son transport à l’hôpital a été requis par l’OPJ [l’officier de police judiciaire – ndlr] en raison de la plaie qu’il présentait à l’arcade ».
Toujours selon le parquet, El Hacen Diarra se trouvait « en attente sur un banc du commissariat », menotté, lorsqu’il a été pris d’un « malaise ». La vidéosurveillance du commissariat le montre à son arrivée « soutenu par deux policiers », paraissant « très fatigué ». Puis il « s’effondre » et « reste assis ». Alors qu’il « a commencé à uriner », poussant un policier à « apporter une couverture et nettoyer », un autre fonctionnaire prend son pouls, « avant de le démenotter et de l’allonger ».
« Cinq personnes gardées à vue » auraient assisté à la « perte de connaissance » de la victime (en l’occurrence un arrêt cardio-respiratoire) et au massage cardiaque infructueux prodigué par un policier. Les pompiers, arrivés à 23 h 45, ne sont pas parvenus non plus à le réanimer. Son décès a été prononcé à 00 h 20.
Dès le lendemain, une vidéo de son interpellation devant le foyer, filmée par un voisin, est transmise à la famille du défunt, puis diffusée sur les réseaux sociaux. On y voit El Hacen Diarra plaqué au sol par deux policiers en uniforme. L’un d’eux, à genoux, lui donne deux coups de poing. Selon la famille du défunt, on entend la victime crier : « Vous m’étranglez ! », ce que Mediapart n’a pas pu corroborer en écoutant la vidéo. L’IGPN a convoqué son auteur pour l’auditionner.
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Le parquet indique qu’il n’a pas pu recueillir d’autres images de la scène à ce stade : « aucune vidéosurveillance de voie publique n’a été identifiée comme susceptible de couvrir le lieu d’interpellation » et « les caméras-piétons des agents interpellateurs n’étaient pas fonctionnelles, du fait selon eux de la décharge de leur batterie, ce qui a été vérifié par l’officier ».
Auprès de Mediapart, Yassine Bouzrou juge cette version « peu crédible », rappelant qu’une caméra-piéton a une autonomie de « douze heures ». Selon son communiqué, ce point « soulève la question d’une éventuelle dissimulation ou altération d’éléments de preuve ». L’avocat évoque aussi une « mare de sang » observée sur les lieux.
Aucune autre image ne montre le reste de l’interpellation ou le transport d’El Hacen Diarra vers le commissariat du XXe arrondissement. « Toute personne ayant été témoin ou disposant d’éléments permettant d’objectiver le déroulé des faits est invitée à les porter à la connaissance des enquêteurs », a fait savoir lundi le ministère public. Selon un article du Monde, « des affiches d’appel à témoins, déposées par le site Violencespolicieres.fr », ont en revanche été arrachées par les services de la voirie samedi 17 janvier.
L’autopsie réalisée dans les jours qui ont suivi « n’apporte pas à ce stade de certitude sur la causalité du décès », indique encore le parquet de Paris.
S’il relève « l’absence de signe de lutte, de lésion de défense, de prise et de maintien », le médecin légiste attribue la mort d’El Hacen Diarra à « une défaillance cardio-circulatoire, dans un contexte d’inhalation trachéo-bronchique massive, dont la cause doit être recherchée ». Les résultats des analyses complémentaires, radiologiques, toxicologiques et anatomopathologiques, « ne seront pas disponibles avant plusieurs semaines ».
L’avocat de la famille tique sur deux points du rapport d’autopsie : la « plaie profonde » observée sur la tempe du défunt, qu’il associe à « des violences d’une intensité particulière », et une « fracture de la corne du cartilage thyroïde », lésion « caractéristique d’un étranglement ». « Cette constatation médico-légale corrobore parfaitement la vidéo montrant la victime maintenue au sol, déclarant : “Vous m’étranglez !” », ajoute le communiqué de Yassine Bouzrou, qui y voit « un enchaînement factuel, médical et chronologique cohérent ».
El Hacen Diarra, qui vivait depuis plusieurs années dans un foyer de travailleurs migrants, était originaire de Baydam, ville du sud de la Mauritanie, ont raconté ses proches à l’Agence France-Presse lors d’une manifestation en son hommage qui a rassemblé un millier de personnes dimanche, à Paris. Selon Ladji Sakho, un élu du XXe arrondissement qui connaissait le défunt, celui-ci « avait un léger handicap mental » mais « ne posait aucun problème ».
Pour SOS Racisme, ces images « soulèvent de graves interrogations sur les conditions de l’interpellation et de la prise en charge d’El Hacen Diarra par les forces de l’ordre ». L’association, qui appelle à ouvrir « le chantier d’une réflexion sur les violences policières », ajoute que son décès « fait écho à la problématique du racisme dans la police, du climat particulièrement raciste qui traverse aujourd’hui le débat public et, enfin, d’un système politico-médiatique qui banalise, relativise, voire couvre trop régulièrement les violences exercées par des représentants de l’État lorsqu’elles visent les personnes d’origine maghrébine ou subsaharienne ».
Au sein de la même brigade du XXe arrondissement, un policier doit prochainement comparaître devant le tribunal correctionnel pour avoir percuté trois adolescents de 13, 14 et 17 ans à scooter avec sa voiture de patrouille, le 13 avril 2023, et pour avoir menti sur les circonstances de cette intervention.
Ce dimanche 18 janvier 2026, nous soutenions le très large rassemblement organisé devant le foyer où vivait El Hacen Diarra. Plus de 400 personnes (et jusqu’à un millier selon la préfecture de police) sont venues exprimer leur solidarité et rappeler qu’il ne s’agit pas d’un accident isolé, mais d’un système de répression raciste systémique.
Le racisme d’État pèse particulièrement sur les habitants des foyers. Ils n’ont pas de droits locatifs et subissent des pressions régulières des gestionnaires des foyers qui leur imposent des règlements injustes. Les habitants du foyer des Mûriers ont aussi témoigné de contrôles répétés au pied de l’immeuble par la police. À cause de ces intimidations constantes, on craint que des témoins ne se taisent par peur de représailles. Des policiers ont d’ailleurs été vus en train d’arracher des appels à témoin affichés dans le voisinage.
La mort d’El Hacen Diarra s’inscrit dans un continuum de violences contre les travailleurs racisés aux premiers rangs desquels, les travailleurs étrangers qui vivent dans ces foyers.
Nous demandons la suspension des agents incriminés et la révocation des coupables et appelons l’ensemble des forces militantes et des citoyenNEs à se mobiliser lors de la marche pour la vérité au départ du foyer des Mûriers dans le 20e, dimanche 25 janvier à 14h.