Par S. Borhan
La République islamique d’Iran ne relève ni des dictatures classiques ni des fascismes traditionnels: elle incarne un fascisme religieux spécifique. Pour appréhender la nature du pouvoir en Iran, il est essentiel de comprendre le chiisme, ses racines historiques et sociales dans le pays, le processus d’accession au pouvoir de Khomeiny, la consolidation du régime et les objectifs poursuivis. Cette partie propose une introduction synthétique à ces différents aspects.
Après la mort du prophète Mahomet en 632, l’islam s’est divisé en deux branches majeures: le sunnisme et le chiisme, en raison d’un désaccord sur la succession. Les sunnites considéraient que le chef religieux (calife) devait être choisi par consensus parmi les compagnons du Prophète, tandis que les chiites estimaient qu’Ali, cousin et gendre de Mahomet, avait été désigné comme successeur.
L’autorité sunnite, le «califat», repose sur la communauté et son consensus, alors que l’autorité chiite, l’«imamat», puise sa légitimité dans le caractère sacré et héréditaire de l’Imam, issu de la lignée d’Ali et des descendants de Mahomet. Toutes les branches du chiisme reconnaissent Ali comme premier Imam.
Les chiites d’Iran, d’Irak, du Liban, de Syrie et du Yémen sont majoritairement duodécimains. Ils reconnaissent douze Imams, tous descendants masculins d’Ali et de Fatima, considérés comme «infaillibles». L’imamat s’achève avec le douzième Imam, le Mahdi, qui, selon la croyance, a disparu (occultation) et dont le retour est attendu pour instaurer la justice sur terre par l’épée, dans un contexte d’injustice extrême.
Pour les chiites duodécimains, le Velayat-e faqih désigne le gouvernement de Dieu sur ses serviteurs par l’intermédiaire du représentant de l’«Imam occulté» durant son absence. Cela implique une obligation religieuse d’obéissance absolue au Guide suprême. Toute opposition au Velayat-e faqih est assimilée à une guerre contre Dieu (moharebeh), passible de la peine de mort — une qualification régulièrement invoquée par la justice iranienne pour justifier la répression des mouvements contestataires.
L’islam est présent en Iran depuis le VIIe siècle. Le chiisme duodécimain est devenu religion officielle au XVIe siècle. Jusqu’en 1979, le clergé n’exerçait pas directement le pouvoir, mais les gouvernements s’appuyaient sur lui. Entre la Révolution constitutionnelle de 1906 et la révolution de 1979, un comité de cinq ayatollahs disposait d’un droit de veto sur les lois, vérifiant leur conformité à l’islam.
Le Velayat-e faqih, soit la domination politique directe du clergé chiite duodécimain, est devenu réalité après la révolution de 1979, avec l’arrivée au pouvoir de Khomeiny et des religieux. Cette théorie, ancienne et longtemps marginalisée, était rejetée par de nombreux ayatollahs. Pendant des siècles, les rois d’Iran s’appuyaient sur le clergé, qui soutenait la monarchie. Khomeiny lui-même, avant son exil en Irak en 1963, entretenait une relation critique mais réformatrice avec le Shah, se limitant à des conseils religieux.

Son exil a nourri une rancœur envers le Shah, et depuis Bagdad, il intensifia sa propagande grâce à des tracts et des cassettes audio diffusés clandestinement. Son opposition lui a conféré un capital politique lors de la révolution de 1979. Jusqu’aux derniers mois avant la chute de la monarchie, Khomeiny était peu connu du grand public et ne passait pas pour une figure politique majeure. Sous la pression internationale, notamment du président américain Jimmy Carter, des prisonniers politiques furent libérés, les grèves ouvrières s’intensifièrent, et les puissances impérialistes, inquiètes, mirent Khomeiny en avant, l’accueillant en France et diffusant ses discours par la BBC. Khomeiny affirmait alors que les religieux ne devaient pas gouverner et qu’il se retirerait à Qom pour enseigner une fois de retour en Iran.
Lors de la conférence de la Guadeloupe (4-7 janvier 1979), réunissant les chefs d’État de France, de Grande-Bretagne, des États-Unis et d’Allemagne de l’Ouest, Khomeiny fut reconnu comme successeur du Shah par les grandes puissances occidentales. Les États-Unis demandèrent à l’armée iranienne de se rallier à lui. Khomeiny fut sacralisé, recevant le titre d’«Imam» et fut perçu comme le représentant de l’Imam occulté par des foules chiites.
La révolution prit alors une nouvelle direction. Lors de la rédaction de la Constitution (octobre 1979), Khomeiny imposa le Velayat-e faqih comme pilier central du régime. Après sa mort en 1989, une révision constitutionnelle transforma ce principe en Velayat-e faqih absolu, instaurant une autocratie religieuse totale.
Les objectifs fondamentaux de la République islamique d’Iran sont:
Contrairement aux «idéologies socialistes ou communistes», l’idéologie islamique n’est pas anthropocentrique. L’être humain n’y est reconnu que comme serviteur d’Allah; les droits humains n’existent pas, car tous les droits appartiennent à Dieu et l’humain n’a que des devoirs. Revendiquer des droits est un crime; la critique affaiblit le régime, et l’opposition au Velayat-e faqih est assimilée à une guerre contre Allah.
L’égalité est perçue comme une injustice, les inégalités sociales étant considérées conformes à l’ordre divin. La culture chiite valorise le sang, la mort et le martyre, et accorde peu de valeur à la vie humaine. La mission du régime n’est pas le bien-être des citoyens, mais le service d’Allah et l’expansion de la charia chiite. Cette vision explique l’appauvrissement de la population iranienne au profit de l’armement et de l’expansion régionale du régime.
L’anti-impérialisme de la République islamique ne s’accompagne d’aucune critique du capitalisme, se limitant à une hostilité envers la culture et la modernité occidentales. L’antagonisme avec Israël résulte à la fois d’une idéologie antisémite et du projet impérial chiite.
Le clergé chiite, arrivé au pouvoir grâce à une révolution de masse, contrôle un pays vaste et riche, utilisant les technologies modernes pour assurer sa domination. Jamais il n’a été disposé à renoncer à une telle position, prêt à sacrifier la population pour préserver le régime.
La République islamique d’Iran ne relève ni de la dictature classique ni du fascisme ordinaire: elle représente l’une des formes les plus sanglantes et inhumaines de fascisme religieux. Dès les premiers jours, Rafsandjani déclarait: «Le Shah a reculé, nous l’avons chassé. Nous ne commettrons pas la même erreur.» Khomeiny affirmait que «la survie du régime prime sur celle de l’islam lui-même, et même plus que la vie de l’Imam du Temps (Mahdi)». Khamenei poursuit aujourd’hui la même logique: un seul principe, un seul objectif — la survie du régime à n’importe quel prix.
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Par S. Borhan
Pourquoi la révolution iranienne de 1979 a-t-elle débouché sur une République islamique?
Pour comprendre l’issue de la révolution iranienne de 1979, il faut revenir sur un long siècle de luttes avortées contre l’autocratie. La Révolution constitutionnelle de 1906 avait pourtant posé les bases d’un État de droit avec une Constitution et un Parlement, dans le but de mettre fin au pouvoir absolu du monarque et d’établir une monarchie constitutionnelle. Mais cette tentative fut progressivement vidée de sa substance. En 1906 du pétrole a été découvert dans le sud de l’Iran et est devenu un enjeu vital pour l’impérialisme britannique.
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Par S. Borhan
Le secret de la survie de la République islamique, malgré des turbulences et des tempêtes dévastatrices vécues, malgré deux guerres majeures traversées, malgré la perte de toute légitimité intérieure et un isolement quasi total sur la scène internationale, malgré l’asphyxie économique, la perte de ses tentacules supplétives dans la région et des pertes extrêmement lourdes lors de la guerre de douze jours, repose sur trois facteurs fondamentaux :
Avant même de bâtir et d’organiser son appareil répressif structuré – les Gardiens de la révolution, le Bassidj, les milices paramilitaires, etc. – Khomeiny a voulu écraser ses contradicteurs ainsi que les personnes critiques. Alors que le processus révolutionnaire de 1979 était encore en cours, il s’est appuyé pour y parvenir sur ses partisans les plus déterminés. Cela s’est manifesté par des agressions physiques menées par des bandes de fanatiques religieux armés de couteaux et de gourdins, la perturbation violente de rassemblements ou meetings de gauche et/ou de démocrates, l’espionnage et la délation au sein des Comités et Conseils révolutionnaires et populaires, une propagande intense, des incendies criminels de locaux des opposants; etc.
L’ADN des forces de répression de la République islamique est constitué de ces éléments. Le recours, dès l’origine, à une base sociale répressive, depuis la gestation du régime jusqu’à la création d’appareils officiels structurés, constitue une différence qualitative entre ce régime fasciste et totalitaire et les dictatures classiques ou issues de coups d’État, généralement appuyées sur l’armée héritée du régime précédent ou sur des groupes de mercenaires.
Certes, cette base sociale s’est largement effondrée au fil des décennies et le rapport entre la société et l’État s’est profondément transformé, mais la nature et l’essence fascistes du régime et de ses forces de répression demeurent largement celles façonnées dès l’origine.
Le CGRI (Sépâhé-Pâssdârâne) est issu de Comités révolutionnaires et de Conseils de quartiers et d’usines apparus lors de la révolution, après les avoir préalablement «épurés» des forces de gauche. La discrimination (en termes de confiance et de valeur) envers l’armée héritée du Shah par rapport au CGRI, découle précisément de ces origines distinctes.
Durant les huit années de la guerre Iran-Irak (1980-1988), l’armée et le CGRI furent tous deux envoyés au front. Mais c’est le CGRI qui en est sorti comme une force combattante et commandante aguerrie et dominante. Depuis lors, l’armée est reléguée à l’arrière-plan, placée dans l’ombre du CGRI, voire sous sa surveillance du point de vue des services de renseignement et de sécurité.
Le nom même de «Gardiens de la révolution islamique» résume parfaitement sa fonction: être la colonne vertébrale de la protection du régime islamique. Les conditions de recrutement y sont extrêmement strictes, soumises à de multiples filtres sécuritaires, idéologiques et religieux, et chaque membre, quel que soit son rang, fait l’objet d’un contrôle permanent.
Le CGRI est devenu le principal actionnaire et bénéficiaire de l’économie nationale, à tous les niveaux: propriété foncière et ressources naturelles, production, industries militaires et nucléaires, internet, exportations et importations, système bancaire, pétrole et gaz, mines, mégaprojets de construction, gestion des réseaux de contrebande et de contournement des embargos.
Cette position économique exclusive et monopolistique lui confère un pouvoir clé au sein de l’État, sans commune mesure avec celui des oligarchies ou mafias économiques classiques dans le monde. Le CGRI est devenu une composante centrale du pouvoir politique et de la grande «bourgeoisie» iranienne.
Il dispose en outre de son propre service de renseignement parallèle au ministère officiel, de centres de détention et de prisons indépendants de l’appareil judiciaire, de son agence de presse et de multiples institutions étatiques. À cela s’ajoutent ses forces parallèles dominant l’ensemble des structures militaires : forces terrestres, aérospatiales et navales du CGRI, Force Al-Qods, cyberarmée et Organisation du Bassidj. Le CGRI ne rend de comptes à personne d’autre qu’au Guide suprême et échappe à tout contrôle fiscal.
• Le Bassidj et les «civils en tenue»
Le génie cynique de Khomeiny et des architectes de la machine répressive a consisté, dès le départ, à disposer de plusieurs institutions parallèles, indépendantes les unes des autres, chacune dotée de missions spécifiques: CGRI, Armée, Bassidj, forces de l’ordre…
Créée par décret de Khomeiny dans le cadre du projet des «vingt millions de bassidjis» (mobilisation des démunis) dans un pays alors peuplé de trente millions d’habitants, cette organisation est une structure de répression fasciste au sens strict, largement clandestine.

Outre sa mission officielle et visible – surveillance, identification, délation, constitution de dossiers, fonctions de «sécurité interne» et interventions violentes dans toutes les institutions publiques et privées (écoles, universités, administrations, usines, hôpitaux, transports, etc.) – elle assume une mission non officielle mais vitale : la répression directe des manifestations, grèves et mouvements de rue par les «soldats de l’Imam du Temps» (Imam caché), connus sous le nom de «civils en tenue».
Organisés dans toutes les villes, quartiers et mosquées, en cellules armées d’armes blanches et d’armes à feu, ils opèrent sans uniforme afin que leurs crimes ne soient pas officiellement attribués à l’État. Ceux-ci sont présentés comme des actes des manifestants eux-mêmes ou comme une réaction «spontanée» de croyants fidèles contre les ennemis de l’islam et de la révolution.
Le Bassidj recrute parmi des fanatiques religieux loyaux au régime et au Guide suprême, mais aussi parmi des prisonniers de droit commun. Des condamnés à mort ou jugés dangereux sont graciés en échange de leur participation à la répression. Sont également recrutés des mercenaires attirés par les privilèges et avantages accordés aux bassidjis.
La police nationale compte plus de 260’000 agents actifs, incluant la police, les unités spéciales, les gardes-frontières et la police de la route. Une part essentielle des missions des unités spéciales consiste à «contrôler les rassemblements illégaux, les émeutes et troubles à l’ordre public, rétablir l’ordre en situation de crise, protéger les sites sensibles et coopérer avec les services de sécurité».
Les unités spéciales sont déployées en premier contre les manifestations, utilisant des motos lourdes équipées de mitrailleuses, des armes de poing, des gaz lacrymogènes et chimiques, des matraques et des pick-up armés. Les bassidjis en civil interviennent en appui, armés de dagues et de pistolets, tout en assurant l’infiltration, le repérage, l’inflexion et le contrôle des slogans, ainsi que la déviation des cortèges vers les pièges tendus par la police.
La mission des forces supplétives régionales diffère de celle des forces de répression intervenant sur le territoire iranien, mais leur idéologie, leur loyauté et leur dépendance vis-à-vis du régime iranien sont identiques. Actives en Syrie, en Irak, au Liban et au Yémen, elles sont entraînées à la guerre et au meurtre, et font preuve d’une extrême brutalité.
La possibilité de leur recours pour renforcer la répression interne en cas de situation d’urgence a toujours été évoquée. Par le passé, et encore lors de la répression de janvier dernier, des informations ont fait état de leur participation directe à l’écrasement des manifestants.
Selon des statistiques approximatives, le régime disposerait d’une force de 125’000 à 190’000 membres du Corps des Gardiens de la révolution islamique, de plus d’un million de membres enregistrés du Bassidj – dont environ 90’000 éléments actifs et formés – ainsi que d’environ 260’000 policiers.
Avec les deuxièmes plus grandes réserves mondiales de gaz, les troisièmes réserves de pétrole et une moyenne d’environ 280 jours d’ensoleillement par an, l’Iran n’a nullement besoin de l’énergie nucléaire. Si la République islamique a transformé le dossier nucléaire en une question de vie ou de mort et y a englouti des milliards de dollars, c’est uniquement parce qu’elle cherche à garantir sa propre survie et à doter son projet d’empire chiite — et l’«Imam du Temps» – de l’arme nucléaire.
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Au vu de la structure et de la nature des forces de répression du régime, l’hypothèse d’une défection massive ou d’un effondrement interne conduisant à une chute rapide du régime apparaît hautement irréaliste. (Analyse publiée sur Echo d’Iran, Bulletin d’informations sur le mouvement ouvrier en Iran, février 2026, n° 27)