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Pollution aux PFAS dans les champs : « Le monde agricole va tomber de haut »

Pendant huit mois, Disclose et France 3 ont enquêté sur un pan méconnu de la contamination aux « polluants éternels » : les boues d’épuration utilisées comme engrais sur les terres agricoles. De notre campagne d’analyses, menée avec un laboratoire universitaire, à la rencontre publique avec les habitant·es de la Meuse et des Ardennes, récit d’une investigation sur une pollution hors-norme.

Soudain, les visages se figent. Les 120 habitant·es qui ont fait le déplacement, mardi 24 février, dans la salle polyvalente de La Ferté-sur-Chiers, un village des Ardennes, sont suspendu·es aux lèvres de Sébastien Sauvé. Le professeur en chimie environnementale est venu spécialement de l’université de Montréal, au Canada, à l’invitation de Disclose et France 3. Ce soir-là marque l’aboutissement de huit mois d’enquête sur un nouveau pan de la contamination aux PFAS, ces « polluants éternels » qui contaminent l’organisme via l’alimentation et la boisson, et entraînent un risque accru de cancers et de troubles hormonaux et immunitaires.

Alors que nous projetons une série de graphiques, les mines se décomposent. Tout le monde, ici, comprend l’étendue de la pollution dans les vallées des Ardennes et de la Meuse. Les PFAS sont partout : dans les terres, dans l’eau mais aussi dans le sang – des analyses biologiques que plusieurs habitant·es nous ont fournies montrent la présence de certains PFAS dans des proportions inquiétantes.

Le professeur en chimie de l’environnement, Sébastien Sauvé, de l’université de Montréal, lors d’une restitution de notre enquête à La Ferté-sur-Chiers, dans les Ardennes, mardi 24 février 2026. Photo : Nicolas Leblanc, pour Disclose

« Dans le monde agricole, on va tomber de haut », lance un participant à voix haute. Les questions fusent. Peut-on continuer à utiliser l’eau polluée pour cuisiner des pâtes, comme l’affirme la préfecture ? « Mauvaise idée », répond Sébastien Sauvé, expliquant que les PFAS se concentrent dans les aliments qui absorbent l’eau. Cette pollution présente-t-elle des risques pour la santé ? « Il y a bien un sur-risque », explique Kildine Le Proux de La Rivière, membre de l’ONG Générations Futures, également présente à l’évènement.

L’accès à l’information entravé

Pour Disclose, l’enquête débute au printemps 2025, lorsque les journalistes Nicolas Cossic et Émilie Rosso nous alertent sur une information qu’ils viennent de découvrir : plusieurs communes du nord-est de la France font face à une contamination record aux PFAS. Jusqu’à 27 fois la norme française pour l’eau du robinet.

Nous publions une première enquête le 4 juillet 2025. Au même moment, la préfecture de la Meuse interdit la consommation d’eau potable dans plusieurs villes et villages. Même chose dans les Ardennes. C’est la première fois que l’État prend une telle décision en raison de la présence de polluants éternels.

Reste à savoir d’où peut provenir une telle pollution dans une région rurale, dépourvue de plateformes chimiques. Assez vite, nos soupçons se focalisent sur une usine papetière à Stenay, dans la Meuse. Son ancien propriétaire, le groupe Ahlstrom, pourrait avoir épandu sur les terres environnantes un engrais issu de ses eaux usées. Des « boues » aux vertus fertilisantes… remplies de PFAS. Comment le prouver ? Et comment savoir où ont échoué ces déchets toxiques ?

L’ancienne usine papetière du groupe finlandais Ahlstrom, à Stenay (Meuse). Photo : Nicolas Leblanc, pour Disclose

Durant l’été 2025, le duo d’enquêteur·ices multiplie les demandes de documents publics pour cerner l’étendue de la contamination. L’exercice demande patience et détermination : Émilie Rosso a par exemple dû saisir à sept reprises la Commission d’accès aux documents administratifs pour obtenir communication des documents liés à la pollution. Par six fois, la commission a jugé notre demande fondée. Pourtant, le ministère de la transition écologique s’est contenté de nous envoyer… trois courriers échangés entre ses services au sujet des PFAS dans les boues d’épuration.

En parallèle, nous décidons d’aller consulter des documents administratifs au plus près du site d’Ahlstrom : au service des archives de la préfecture de la Meuse. Nicolas Cossic se rend sur place en juillet 2025.

En recoupant des milliers de pages de documents (bilans d’épandage de boues, bordereaux de suivi de déchets, rapports d’Ahlstrom communiqués aux autorités…), nous obtenons trois informations capitales :

  • Un : Ahlstrom appliquait bien des PFAS sur ses emballages. Des composés susceptibles, donc, de s’être propagés dans les eaux usées de l’usine, et in fine dans ses boues d’épuration ;
  • Deux : ce sont au moins 44 communes qui pourraient avoir reçu les boues de l’industriel — contre seulement 16 visées par une interdiction de consommer l’eau du robinet ;
  • Trois : environ 350 000 tonnes de ces déchets ont été disséminées sur les champs du secteur.

La plus grave pollution détectée dans un sol agricole

L’une de ces parcelles se situe à Haraucourt, dans les Ardennes. C’est là que Nicolas Cossic rencontre Anne et Sébastien Abraham, venu·es de Belgique trois ans plus tôt pour créer une ferme maraîchère, le Jardin d’Ardennes. Lors de sa visite, en juillet 2025, notre journaliste apprend aux deux agriculteur·ices que leurs terres sont potentiellement saturées en PFAS à cause des boues épandues plusieurs années avant leur installation. Leur monde s’effondre. En octobre 2025, des agent·es d’un laboratoire public viennent à leur tour prélever leurs légumes. Le verdict est sans appel : la concentration en PFAS y est affolante.

Anne et Sébastien Abraham, dans leur exploitation à Haraucourt (Ardennes), en février 2026. Photo : Nicolas Leblanc pour Disclose
Le journaliste de Disclose, Nicolas Cossic, prélève un échantillon de sol sur une exploitation agricole lors d’une campagne d’analyses dans la Meuse et les Ardennes, en juillet 2025. Photo : Nicolas Cossic

D’autres productions agricoles sont susceptibles d’être touchées sur le territoire. C’est ce que révèle une deuxième dimension de notre enquête, scientifique cette fois. En collaboration avec le laboratoire de Sébastien Sauvé, qui a déjà conduit de nombreuses analyses de PFAS dans l’environnement, nos deux journalistes se chargent de prélever des échantillons de terres, de boues et d’eau. Sébastien Sauvé, lui, analyse le tout à l’université de Montréal. Résultat : c’est la première fois qu’une telle teneur en PFAS est mesurée dans un sol agricole en France.

Un scandale national

Une question revient en boucle tout au long de cette enquête : et si ce scandale sanitaire et environnemental s’était produit ailleurs en France ? En élargissant nos recherches aux 100 sites industriels français qui émettent le plus de PFAS, nous percevons l’ampleur du danger : pour 23 d’entre eux, des déchets potentiellement toxiques ont récemment fini dans les champs — vous pouvez retrouver leur localisation sur cette carte.

Plusieurs milliers d’hectares de terres agricoles sont concernées : des maraîchages, comme ceux des Abraham, aux cultures céréalières, les polluants éternels sont susceptibles de finir dans nos assiettes à une échelle jusque-là jamais envisagée. Des élevages aussi sont potentiellement touchés : les vaches et les poules qui évoluent dans des champs contaminés peuvent à leur tour fournir du lait et des œufs chargés en PFAS.

Une semaine après la publication de nos révélations, le ministère de la santé n’a toujours pas donné suite aux demandes des habitant·es de la Meuse et des Ardennes, pour qu’une étude épidémiologique soit menée sur leur territoire. Même silence du côté du ministère de la transition écologique et de celui de l’agriculture. Au lendemain de notre enquête, le député (Les Écologistes) Nicolas Thierry interpellait d’ailleurs la ministre de la transition écologique, Monique Barbut : « Dans un contexte où il est question des sols agricoles et de la chaîne alimentaire, l’attente ne saurait constituer une réponse suffisante de la puissance publique ». Le gouvernement doit bien présenter un projet de loi « d’urgence agricole » d’ici la fin mars. La contamination de la chaîne alimentaire par les boues chargées de PFAS ne figure cependant pas à l’ordre du jour. Pas assez « urgente » ?


Rédaction : Nicolas Cossic, Pierre Leibovici
Édition : Mathias Destal
Photo de couverture : Nicolas Leblanc

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Cette entrée a été publiée le 10 mars 2026 par dans AGRICULTURE, FRANCE, POLUTION.

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