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« A André Glucksmann, stalinien renversé » Guy Hocquenghem

La  disparition d’André Glucksmann serait celle d’une « conscience ». Sans aucun doute. Mais la conscience de quoi ? Dans une Lettre ouverte à ses anciens compagnons de Mai 68, Guy Hocquenghem fait le portrait des leaders médiatiques et politiques qui, « par le reniement au carré, au cube, [ont] édifié une pyramide d’abjurations, sur laquelle [ils se sont] haussés vers le pouvoir et l’argent ». Nous étions au milieu des années 1980 et le parti socialiste accomplissait « la rencontre entre la gauche et le capitalisme ». Aux côtés des BHL, Régis Debray, Bernard Kouchner et consorts, André Glucksmann tient la première place parmi « ceux qui sont passé du col Mao au Rotary »…

Cher et tortueux Glucks,

En gros, comme dirait July, BHL et toi balisez le terrain ; tous deux renégats affirmés du gauchisme. BHL retrouve l’anti­sémitisme et le fascisme sous l’anarchisme qu’il pourfend et les « philosophies du désir », toi tu déniches l’hitlérisme sous le masque pacifiste. La police des idées est bien faite ; cette surenchère de dénonciations « paradoxales » vole bien au-dessus des différences politiciennes. Complémentarité : BHL, niché dans la gauche, son gagne-pain, comme le ver dans le fruit, déguise l’apostasie en fidélité (du gauchisme à la gauche) ; toi et les tiens, au lieu du reniement par continuité de façade, proposez le reniement par rupture répétée, la continuité dans le reniement ; et c’est au nom de l’autocritique, de l’imprévisibilité de la pensée selon Mai 68, que tu t’engages à droite. Fidélité contre fidélité, toutes deux factices. Et je t’ai assez entendu rager contre Lévy, l’accusant de t’avoir volé, quand il t’édita, le contenu de ton livre pour fabriquer le sien, pour savoir que vos divergences sont autant d’attrape-nigauds.

Plutôt mort que rouge : tu le reconnais, ton slogan ; tu la reconnais, ta croisade anti-pacifiste de La Force du vertige, tu en vois les effets. Le fantôme du jeune photographe assassiné puisse-t-il te peser, toi qui inventas en France la légende : pacifisme = KGB ! Oui, mieux vaut un général pacifiste qu’un philosophe guerrier, comme te l’a dit un jour l’amiral Sanguinetti. Mieux vaut, disait Kant, l’homme politique qui a une morale que le moraliste qui n’est qu’un justificateur de la politique ; on peut avoir du respect pour l’homme qui s’expose au feu, pas pour le conseilleur en massacre trop sûr de n’être pas payeur, encore moins pour le philosophe qui n’use de sa subtilité que pour légitimer la raison d’État la plus cruelle.

Brève et petite histoire d’une rupture ; souvenirs, souvenirs, ou comment en peu d’ans j’ai cessé d’éprouver pour toi toute amitié. Nous sommes en 1968, ensemble, dans quelque arrière-boutique, sous l’ampoule nue d’un local gauchiste ; et nous venons de terminer un numéro du premier journal quotidien né à l’extrême gauche, Action. Tu le compares à l’Iskra 1 ; et puis tu tournes vers moi tes yeux globuleux, habités de songeries de despotisme asiatique, et tu me susurres : « Si l’Iskra est le guide des masses, il est aussi l’instrument du guide. Pas d’Iskra sans Lénine. Lénine, ce serait moi… »

Je t’ai toujours connu partagé entre une philosophie anarchisante et un bolchevisme intellectuel. Au début de 1970, nous fondons ensemble une revue dénommée Révolution culturelle ; c’est le temps où l’on confond les idées libertaires et les Gardes rouges. Notre premier accrochage, à Vincennes, vient de cette revue ; tu prétends placer en épigraphe une citation du grand Staline, tu en fais le critère de révolutionnarisme. J’aurai toutes les peines du monde à te la faire enlever. En 1971, les Bengalis luttent pour leur indépendance contre le tyran pakistanais, lequel est soutenu par la Chine maoïste. Tu écris une justification du massacre organisé par les militaires pakistanais ; la lutte des Bengalis, expliques-tu, ne correspond pas aux critères définis par Mao de la guerre populaire ; et moi, par esprit de contradiction, je prends la défense des malheureux Bengalis. Tu me considères plus ou moins, avec condescendance, comme un petit-bourgeois sentimental. Je le suis toujours. Toi, la froide efficacité t’a souvent hanté comme un regret ou une fascination.

Effarante évolution ; dans Le Discours de la guerre (1968), tu définissais la stratégie nucléaire et la dissuasion comme ce phénomène qui fait que « du haut vers le bas descend la paix par la terreur, de bas en haut monte l’empire de plus en plus illimité de la guerre limitée », et ces mêmes dissuasions et guerres limitées, tu t’en fais aujourd’hui le grand avocat.

De Stratégie et révolution en France (1968) à la « bombe spirituelle », quel parcours ! Le passage par le néo-stalinisme a converti l’anar en militariste. Long chemin de Damas ; en 1976, c’est l’époque où les intellos, Foucault oblige, s’engageaient dans le soutien aux révoltes des prisons, aux féminismes et minorités de tout acabit. Nous occupons ensemble le ministère de la Culture pour protester contre l’interdiction d’un festival de films de « libération homosexuelle » ; nous écrivons à deux une « Tribune libre » anti-censure dans Le Monde. Et, en 1977, tu déclares encore à L’Express : « Depuis plus de dix ans, le travail des intellectuels gagne en précision ce qu’il perd de prétentions. […] Ils agissent sur des points précis, par exemple ils attirent l’attention sur les crimes coloniaux, sur la vie dans les prisons, […] sur le nucléaire, le Larzac. » Pas mal, pour le futur apôtre des Pershing et l’ennemi de l’anticolonialisme que tu devais devenir.

Pour moi, la rupture entre nous n’est pas venue de ta participation, plus ou moins réticente (mais tu t’es laissé forcer la main), au concept-pub des « nouveaux philosophes » ; votre giscardophilie m’indifférait. J’avais aimé, et je l’ai écrit, Les Maîtres Penseurs. Seule la question de la guerre est à mes yeux décisive ; et j’ai vraiment su que nous n’avions plus rien en commun, hors les souvenirs, quand tu as commencé une chronique à Libération, le 26 novembre 1981, où tu écrivais, à propos des manifestants pacifistes réunis à Amsterdam : « 350 000 Brejnev à Amsterdam. Non pas Munich mais l’exode, la fuite moutonnière… » « Il ne s’agit pas de mourir pour Dantzig, nul n’irait supposer que nous en fussions capables », regrettais-tu.

Libé, alors, n’étant pas encore unanimiste, je pus te répondre la semaine suivante (Libération, « De la Résistance au réarmement », 3 décembre 1981), en écrivant : « Le pacifisme a toujours été trop bête pour les Français [en effet, ta Bêtise le dira quatre ans plus tard…] ; dans la nation la plus spirituelle du monde, être pacifiste, c’est ignorer le dessous des cartes. […] Dans d’autres pays, des militants pacifistes comme Thomas Mann ou Bertrand Russell ont incarné leur communauté intellectuelle. On ne les a pas pensés comme KGB déguisés. […] Et si socialisme (français) et nouvelle philosophie (française) avaient enfin trouvé leur terrain d’entente ? […] Ce serait le comble, la réconciliation des élites par l’atlantisme rebaptisé Résistance. » Je ne me trompais guère, voir ton manifeste pour l’intervention au Tchad.

1984 : tu écris que les pacifistes sont des « godiches illuminés », et L’Express sous-titre ta photo : « A. Glucksmann : il dit tout haut que les rêves sont morts » (28 juin). Tu précises, te moquant des utopies tiers-mondistes à propos de « l’exemple néo-calédonien » : « À Dreux [où la campagne de Le Pen bat alors son plein], le slogan “Les immigrés à la mer” est réactionnaire et inhumain, alors que peinturluré sur une ferme dans la brousse des antipodes il devient un mot d’ordre émancipateur. »

Explicitons ton ironique sous-entendu : et si c’était le contraire, « les immigrés à la mer » qui était émancipateur à Dreux, puisque ça casse la stupide utopie, et « les Blancs à la mer » véritablement inhumain ?

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Retournements

Fusée à trois étages, ton reniement des rêves de ta jeunesse s’est consumé en trois étapes, que tu racontes ainsi dans L’Express (18 juillet 1977) : sortie du parti communiste (à 19 ans), sortie dans la rue (Mai 68, « c’est ma deuxième sortie »), et enfin : « La troisième [sortie] me montrera qu’on risque même en plein air de reconstruire sa prison théorique et marxiste. » Voilà comment le ralliement au nucléaire est en continuité avec les comités d’action de 68. À peine forcée, cette perspective à rebours, où les retournements se légitiment par la continuité dans le discontinu. Bien stalinienne et tortueuse, cette justification du dernier tournant par les précédents, cette thèse-antithèse-synthèse digne des articles historiques de l’Encyclopédie soviétique. Je ne suis pas fidèle à mes idées, mais au changement d’idées en tant que tel, insinues-tu. Staline aussi alternait des « cours », pacifistes et guerriers, doctrinaires et « libéraux », mais toujours dogmatiques. C’est d’ailleurs pourquoi il était si difficile à ses esclaves de suivre la logique des positions officielles : imprévisibles, mais toujours dures. L’évolution « d’Yves Montand condense les élans de trois générations. La première est anti-fasciste, l’horreur qui la mobilise est nazie, son idéal la Résistance, ses héros indistinctement russes ou américains, et ses illusions rétrospectivement crèvent les yeux. La seconde génération fut avant tout anticolonialiste, son obsession. […] se retrouver peu à peu dans la peau de l’occupant, du tortionnaire, à la limite du SS. La troisième génération se découvre anti-totalitaire et part d’une constatation simple: le problème n° 1 est devenu celui des libertés dans les empires du socialisme » (La Bêtise). Illusions, la Résistance ; obsession malsaine, l’anticolonialisme. Simples avatars préparant la troisième étape, le cours nouveau. Lequel, dans une prochaine étape, apparaîtra à son tour, « rétrospectivement », comme une illusion obsessionnelle, s’il te faut un jour chanter les louanges de Gorbatchev. Le seul « noyau rationnel » de cette dialectique des illusions, c’est le reniement comme seule justification de l’Histoire et de ses tournants. Contrairement à d’autres – BHL ou July – ce n’est pas ton absence de ligne politique qui frappe, mais la succession de lignes multiples, toutes assenées le poing sur la gueule, qui est ta spécialité philosophique. Un temps, tu dénonces l’idéologie de la « table rase », propre aux révolutionnaires, et cette prétention à la table rase comme fascisme de l’esprit, contre lequel ne valent que les traditions religieuses (Pologne) ou ethniques ; un autre, et tu fais (dans La Bêtise) l’apologie du doute et du soupçon qui « ronge les situations acquises, les dignités traditionnelles et le convenu des relations humaines », te drapant dans le célèbre texte de Descartes où il décide de faire table rase « de toutes les opinions… reçues jusqu’alors en ma créance et commencer tout de nouveau ». Un temps, tu chantes Mai 68, qui appartient aux «éblouissements […] porteurs d’avenir dans la mesure où ils n’en imposent aucun, prouvant leur efficace à lever un blocage» ; un autre, et tu deviens, « rétrospectivement », gaulliste à tout crin : « Il fallut un général et un quasi-coup militaire légalisé de justesse pour rompre avec le chauvinisme traditionnel, […] ouvrir les frontières et miser sur le progrès technologique et social. » Un temps, la haine du totalitarisme est seul critère de vérité ; un autre, et c’est le libéralisme effréné, le sans-ligne de la « société post-totalitaire », qui te hérisse : « La société post-totalitaire achève l’éradication et s’attaque […] à la liberté en puissance. […] La visqueuse bêtise est l’ersatz de la liberté. » Visqueux et lubrique, le libertarisme et ses tolérances ; il faut être totalitairement anti-totalitaire. Un temps, tu vilipendes l’intellectuel et ce genre de pouvoir qui se dissimule sous le « savoir » des Maîtres Penseurs ; un autre, et, dénonçant la « bêtise », tu valorises une « intelligence » autosatisfaite à grands concepts, qui n’obtient le respect qu’à force d’obscurité, d’amphigouris, et exige la dévotion pour le Maître Penseur que tu es devenu. Je n’ai jamais aimé les écrivains qui sont fiers de leur savoir, qui sont obsédés par la crainte de paraître « primitifs ». Tu prends l’air intelligent, comme BHL sur ses photos, en écrivant tortueusement ; et tu es tortueux dans ta phrase, tu tortures les mots, pour impressionner le petit peuple.

Tu es, au fond, un sophiste fier de l’être, fier de ses subtilités et de son statut de Grande Intelligence. Citons ta sortie contre l’égalitarisme socialiste, « où tous les chats sont gris. Même les communistes baptisent “primitif” ce communisme-là, bien que je ne sois jamais parvenu à m’en représenter un, plus moderne, qui ne fût pas aussi primitivement indifférencié et informe ». Pensée elle-même plutôt primitive, qui revient à faire de la hiérarchie le critère de progrès. Elle te vaut pourtant cette appréciation de L’Express : « L’auteur, qui n’est pas soupçonnable d’antisocialisme primaire. » Chez toi, la peur du simple, du « primaire », est le complexe de l’agrégé du CNRS. Vive le Supérieur, vivent les arcanes, exploitons sans scrupule le respect inné des incultes pour le référentiel et le compliqué : voilà où l’ancien prophète de la destruction du savoir comme hiérarchie en est aujourd’hui. La Bêtise : en faut-il, de la prétention, pour ne trouver que cette insulte à jeter à l’adversaire ! À l’intérieur de ce même livre, un temps tu pourfends Sartre, les idéologues et l’intello de gauche, tu vomis toute forme de « prédication », de prêche, d’enrôlement engagé ; un autre, tu rétablis l’intellectuel dans sa « charge » : « Manifester avec l’impertinence de l’homme-orchestre » (l’homme qui sait tout sur tout, qui a compétence universelle) « les impuissances de la puissance et l’incompétence des compétents » – programme typiquement sartrien. Tu ne veux plus des idées de Sartre, mais tu veux bien encore sa gloire, son statut social, son pouvoir. Moi, j’aimais Sartre pour ses choix, pas pour son statut, son « pouvoir intellectuel ». Cette « charge », contrairement à celles des notaires, ne se transmet pas par héritage ; tu voudrais en garder les bénéfices, sans les obligations. Le respect dû à l’intellectuel, plus le confort d’être du côté des puissants : tout a la fois, tu voudrais profiter de l’un et t’assurer de l’autre.

Chantages sentimentaux

Ton arme suprême, ta bombe à neutrons de l’esprit, c’est l’alternance, le va-et-vient entre la sophistication, la froide intelligence universitaire nimbée d’intellectualisme, et le chantage au cœur. Un jour tu cloues les bons sentiments au pilori de la bêtise, du pacifisme bêlant, un autre tu mises sur l’exploitation éhontée des tire-larmes les plus mélos ; en matière de cœur et raison, aussi, tu veux à la fois profiter du culte pour l’obscure subtilité propre à l’intello français, abusant un vain peuple qui le croit plus malin que lui, et des avantages du monopole du cœur. Aussi tires-tu à toi le pire des deux : arrogance de l’intello, démagogie d’une sentimentalité douteuse. Faussement compliqué dans tes ratiocinations, tu deviens ampoulé et drapé dans tes chantages sentimentaux.

« Dois-je, en mémoire de ma famille, proie de l’archipel nazi, accepter que mon enfant subisse l’archipel soviétique ? », telle est la phrase finale des extraits de La Force du vertige publiés par L’Express (novembre 1983). Diantre ! Comme tu vis dangereusement, entre les épreuves de tes parents et celles à venir de tes enfants ! Dramatisation d’un destin qui n’est tragique que par procuration : tu n’es, toi, la proie d’aucun « archipel » sauf celui du fonctionnariat de l’esprit. « Comprenez que je préfère succomber avec un enfant que j’aime dans un échange de Pershing et de SS 20 plutôt que de l’imaginer entraîné vers quelque Sibérie » (même ouvrage). Tu as l’imagination fertile pour le destin des autres. Cette « préférence », cette offrande, cette généreuse proposition de sacrifier ta vie et ton enfant (dont on aimerait connaître l’avis) est bien sûr sans danger ; il ne s’agit pas de succomber seul avec lui, mais avec tout le monde, si cet « échange » se produit. Tu connais les arguments des scientifiques : 1 % des fusées nucléaires existantes suffirait largement à détruire toute l’humanité. Alors, ta « préférence », elle a quelque chose de sinistrement obligatoire pour tous. Dans ce genre d’affaire, on ne « préfère » pas tout seul, tu n’auras pas ta petite guerre atomique pour toi et ton gosse. Après avoir prêché aux ouvriers français (voir Les Temps modernes), depuis ton confortable bureau du CNRS, la guerre civile sans quartier, tu t’es fait le porte-parole des dissidents russes, prêt à les sacrifier tous jusqu’au dernier (et le monde avec) : « Il est des situations où l’annonce d’une Troisième Guerre mondiale s’entend comme une délivrance, où ceux qui ont si peu à perdre prient pour que tombent les bombes atomiques » (La Force du vertige). Parler au nom des autres, décider, au nom de ta « préférence », de la vie des autres, ne te gêne pas un seul instant, la question ne t’effleure même pas. Il est vrai que tu te penses assuré, que ce soit par la gauche ou la droite, Hernu ou Marie-France Garaud, de trouver (avec ton enfant ?) une petite place dans l’abri présidentiel. (Pauvre Fanfan, ta compagne de toujours, elle aurait quant à elle achevé sa tâche en te fournissant un rejeton.)

Tu demandes aux autres, parlant de ta « préférence » pour le conflit nucléaire, de « respecter ton choix ». Le problème, c’est qu’il n’engage pas que toi ; mais en as-tu encore conscience ? Dans tes délires pleurnichards, tout est bon pour faire chanter la fibre mélodramatique. Les descendants comme les ascendants. En 1977, dans L’Express, tu écrivais à propos des camps : « Ma mère a survécu. Les camps de concentration ? Je fus pendant deux ans dans des pensions juives, avec des gosses qui en revenaient. » Même le camp, tu t’arroges de l’avoir vécu par procuration. Et je n’insisterai pas, respect pour les souffrances de tes parents oblige, sur le progrès ambigu, entre 1977 et 1983 (voir citation au début de ce paragraphe) dans la délicatesse de l’évocation. Celle qui a « survécu » est devenue « proie de l’archipel nazi » six ans plus tard. Je sais bien qu’il faut vendre et faire sortir les mouchoirs, mais à ce point d’indécence… Cette emphase à propos du malheur d’autrui, des souffrances qu’on n’a pas vécues, est répugnante. On retrouve le même ton, quand tu parles à la télévision, en mai 1978, de ton passage à la Gauche prolétarienne. Ton bouffi et larmoyant, qui s’annexe les malheurs des autres, même dans l’auto­critique. Réécoute-toi pleurant sur toi-même, à propos de Nogrette, cadre chez Renault, sequestré par la Gauche prolétarienne (pour lequel d’ailleurs tu n’as pas un mot de regret, lui qui a subi dans cette affaire tout le dommage) : « Après l’assassinat d’Overney 2, nous avons enlevé Nogrette et tenu sa vie entre nos mains. [Pauvre Nogrette, entre tant de mains et de chefs secrets, il a bien manqué étouffer, vu le nombre d’ex-GP qui se targuent de remords le concernant.] C’est à cause de Mai que nous l’avons laissé vivre. [Merci, grand et miséricordieux khan Glucksmann !] C’est à cause de Mai 68, en France, et de notre pari sur sa fécondité [comme la Terre et la Femme, Mai est fécond] que nous n’étions pas désespérés… » On retient à grand-peine ses larmes. Pas sur Nogrette, sur vous. Maurice Clavel, pas en retard de pantalonnade, commente : « Avertissement sublime et terrible… » Dérisoire grand-guignol, oui. Le « nous », prudent, te sauve de l’incrimination directe ; l’autocritique se fait au « nous » et la critique des autres au « je ». Pas de responsabilité personnelle, mais des remords pour tous, au nom de tous.

Parce qu’enfin, ou bien tu avoues une tentative d’assassinat sur un homme désarmé et ton prisonnier, et il n’y a vraiment rien de « sublime » là-dedans. Ou bien, et c’est le plus probable, il s’agit d’une stupide et crapuleuse vantardise, qui te donne un grand rôle dans une mauvaise action pour te rendre intéressant. Retenez-moi, ou je pose des bombes. Terrible, en effet. La police tremble rétrospectivement, mon cher Maître de recherches au CNRS. […]

Psychanalyse de l’anti-pacifisme

Une « psychanalyse du pacifisme », ainsi définis-tu ton entreprise dans L’Express. Toujours frottés de Lacan et prêts à soumettre les autres à l’électrochoc de l’interprétation forcée, les ex-maos. Entre la « psychanalyse du pacifisme » et la « psychiatrie de la dissidence » pratiquée à l’Est, que de parallèles ! Tu as donc décidé de soigner, bon gré mal gré, ces inconscients malades. Et tu écris en « chapeau » (toujours L’Express) : « Si la raison les habitait, les Allemands se souviendraient que le pacifisme a TOUJOURS servi les desseins du totalitarisme. » Il faut donc que le médecin-chef Glucksmann « sonde le subconscient de la jeunesse d’outre-Rhin », et que, par la police de l’inconscient, reins et cœurs soient perquisitionnés.

Le pacifisme est une névrose ? Et si c’étaient plutôt les obsédés du massacre et les prophètes du Dernier Jour comme toi qui relevaient de la paranoïa ?

27 novembre 1981 : tu titres ta chronique dans Libé : « Le trou dans la sécurité mentale ». Le trou, c’est le pacifisme, abominable trou dans l’idéologie sécuritaire, trou féminin auquel s’oppose glorieusement la ferme et mâle pensée-de-la-bombe. Et tu expliques que pour les pacifistes tout est périssable, hors « Brejnev [qui] demeure, qui incarne l’immortalité new-look ». Les pacifistes, tu les vois « caressant son stimulateur cardiaque et baisant ses prothèses », esclaves pédés-masos du nouveau tsar, « Lolitas pacifistes ». Ce sont des Marie-couche-toi-là, des putes à Russes, ces pacifistes. Ils annoncent « au terme d’une der des ders l’entrée par la lutte finale dans le Reich millénaire, une société sans classe et une humanité réconciliée. Porteur d’un tel prophétisme, le pacifisme se révèle la dernière grande idéologie européenne » depuis le nazisme (Le Monde, 1983). Passons sur la salade hitléro-trotskiste. Ce thème t’est familier ; et si les pacifistes organisent à Nuremberg, en février 1983 en mémorial du tribunal antinazi de l’après-guerre, un tribunal contre les crimes de guerre, tu retournes le fait pour lui faire dire que, « à Nuremberg, […] on n’oublie pas Auschwitz comme par inadvertance, en passant. On fait oublier méthodiquement, intégralement. […] Le pacifiste allemand […] ouvre la porte d’un nouvel antisémitisme » et gobe « comme vérité d’Évangile un slogan de Goebbels ».

Des Allemands réunissent un tribunal pour que les crimes nazis jamais ne soient perdus de souvenir, tu l’interprètes comme oubli systématique. Ce n’est plus de l’interprétation, mais de la folie furieuse. Le pacifiste est à la fois le déraciné souple et accommodant à la sémite, la petite pute, le collabo qui couche avec l’ennemi, la fouetteuse à croix gammée, pourquoi pas le SIDA ? Figure à la fois terrifiante et chargée de sexualité, le pacifiste allemand est, comme le travelo, à la fois féminin et hyperviril.

J’exagère à mon tour ? Une dernière citation de La Force du vertige. « La DÉGÉNÉRESCENCE “ancien combattant” de l’anticolonialiste d’hier trouve son apothéose dans l’actuel pacifisme. » Ces lopettes dégénérées qui refusent de se battre, ce sont aussi, en France, « nos pacifistes HONTEUX [qui] se réveillent » pour critiquer la prise de position des évêques français en faveur de la dissuasion. « Les chrétiens de gauche tirent contre leurs évêques les salves qu’ils n’osent allumer contre un président de gauche ou les intellectuels anti-totalitaires » (Le Monde, 1er décembre 1983), Mitterrand-Jean-Paul II-Glucksmann même combat. Ta fureur dénonciatrice, ou ta peur panique du viol pacifiste, te rallie au socialisme ou aux évêques, dès lors qu’ils sont guerriers : « Les déclarations du président de la République en faveur de l’installation des Pershing II furent accueillies par un consensus si unanime qu’on se demande s’il portait sur le contenu ou sur la volonté de n’en pas discuter », déplores-tu. Rien n’est assez pour toi. Tu en vois, là-bas au fond, qui sont des faux militaristes, des pacifistes planqués, gare ! Même l’unanimité publique ne te suffit plus. Tu veux l’unanimité jusqu’au fond des cerveaux. Pacifiste = trou, honteux, dégénéré, ambigu voyou qui cache une croix gammée sous ses paillettes. Ces métaphores te sont venues spontanément ; comme t’est venue spontanément à la plume, quand tu as voulu « penser la bombe et les SS 20 » (titre de Libé, 24 novembre 1983, même Rodin est enfoncé), cette prosopopée du missile porteur de bombe atomique, père spirituel et inspirateur de ton œuvre poétique : « Je suis l’arme psychologique du troisième type. Ma première charge est spirituelle. Mes premières victimes vos tabous, et l’explosion initiale celle de vos refoulements. […] Je suis dangereuse, certes, mais un risque peut comporter utilité. […] Je prohibe une violence extrême, j’introduis à la sagesse. […] Grâce à moi, la nécessité d’une paix se manifeste continûment. » Qui suis-je ? Dans ce monde à plat ventre, plein de trous et de viols, « je ne suis qu’un long tube ». Le dieu se dévoile enfin : en l’érection compensatoire et agressive de l’impuissant.

Guy Hocquenghem

Extrait de Lettre ouverte à ceux qui sont passé du col Mao au Rotary [1986], Agone, 2014, p. 177-93

1L’Iskra (L’Étincelle) fut créé en décembre 1900, notamment par Lénine. Imprimé à Munich, il était diffusé clandestinement en Russie. [nde]

2Militant maoïste, Pierre Overney fut abattu le 25 février 1972 par les vigiles de Renault alors qu’il distribuait des tracts à Billancourt. [nde]

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Cette entrée a été publiée le 16 novembre 2015 par dans Actualités des luttes, anticapitalisme, antiraciste/antifasciste, idées.