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Extraordinaire convergence des luttes à Chicago : la grève des enseignants du 1er avril

« CTU ! CTU ! » Les quelques 2 000 syndicalistes venus assister à la conférence de Labor Notes[1] scandaient avec une énergie incroyable ces trois lettres lors de la session plénière, le soir du 1er avril. Ces acclamations étaient destinées au Chicago Teachers Union, le syndicat des enseignants de Chicago. Trois lettres magiques qui font penser à l’aura du sigle « CIO » (Congress of Industrial Organizations) dans les années trente aux Etats-Unis, ou à la CGT française après mai-juin 1936.

Le 1er avril aura été une de ces journées telles que le mouvement ouvrier étasunien en a rarement vu. Face aux attaques agressives et sans précédent contre les services publics de Rahm Emanuel et Bruce Rauner, respectivement maire de Chicago et gouverneur de l’Illinois, le CTU a organisé une journée d’ampleur faisant, ce qui est rare aux Etats-Unis, converger plusieurs secteurs en lutte et plusieurs causes dans un même combat.

Si le CTU fait d’abord grève pour améliorer les conditions de travail des enseignants, il a réussi, depuis quelques années, à montrer et convaincre que sa lutte est une lutte pour les services publics, pour une redistribution des richesses qui concerne d’abord et avant tout les quartiers noirs et latino. Le syndicat a même pris position sur la nécessité d’augmenter les impôts des riches et des entreprises, qui, dans l’Illinois, paient un impôt sur les sociétés à taux unique (5,25% en 2015).

Toute la matinée, des piquets de grève et des manifestations autour des établissements étaient organisés par le CTU et ses soutiens. Leurs cibles étaient clairement identifiées : « Rahm » et Rauner.

#FightForFunding #FightFor15

Dès 6h du matin le 1er avril, les piquets de grève prennent place autour des quelques 600 écoles publiques de Chicago. Au lycée Theodore Roosevelt dans le Nord-Est, plusieurs interventions se succèdent devant les nombreuses caméras présentes, mettant en scène l’unité des organisations coalisées avec le CTU pour l’appel à cette journée de mobilisation. Derrière les intervenants, trois grands chiffres en carton peints en vert : « 3 » « 6 » « 8 ». Ils représentent les 368 millions de dollars que représente l’aide sociale versées par l’Etat de l’Illinois aux travailleurs pauvres des fast-foods, dont bénéficient les entreprises comme McDonald’s qui paient à leurs employés un salaire de misère. Au côté des salariés des fast-foods luttant pour le passage à 15$ du salaire minimum, le syndicat des enseignant revendique que l’argent de l’aide sociale serve à financer les écoles publiques : « #FightFor15 #FightForFunding ». Après avoir tourné autour du lycée, les manifestants se dirigeront ensuite vers un McDonald’s proche pour y soutenir les salariés en grève.

« We Shut Chi Down ! »

De l’autre côté de la ville, dans le South Side noir, dès l’aube, des militants, des parents d’élèves et des community organizations[2] telles que Southsiders Together Organized for Power (STOP), Kenwood Oakland Community Organization (KOCO) ou Action Now sont venus soutenir les dizaines de profs qui tenaient les piquets devant les établissements scolaires, fermés en catastrophe par l’autorité scolaire Chicago Public Schools (CPS). La grève du 1er avril s’inscrit dans une histoire de luttes à l’échelle locale menée de front par le syndicat et certaines community organizations. Action Now et KOCO avaient joué un rôle essentiel de construction du soutien à la grève de septembre 2012 auprès des parents d’élève. Et KOCO a été la principale organisation à organiser la grève de la faim de 34 jours qui a eu lieu à la rentrée 2015 pour lutter contre la fermeture de Dyett High School, dernier lycée public de Bronzeville, l’un des quartiers du South Side.

Piquet de grève à King High School, où les grévistes sont rejoints par des salariés de fast-foods.

Des rassemblements ont également eu lieu à la Chicago State University (CSU) pour lutter contre sa fermeture imminente. Université publique dont l’écrasante majorité des étudiants et des personnels sont noirs et d’origine populaire, CSU est proche de la fermeture parce que le robinet du budget de l’Illinois est coupé depuis près de neuf mois. La raison ? Rauner refuse d’approuver le budget voté par la législature à majorité démocrate tant que cette dernière n’acceptera pas de se plier à la volonté du gouverneur : effectuer des coupes drastiques dans les finances publiques et détruire, purement et simplement, le droit du travail et les organisations syndicales.

Dans l’après-midi, après avoir envisagé d’occuper les locaux de CPS, situés en plein cœur de la ville, un groupe d’une vingtaine de personnes de KOCO forme un cercle devant les portes-tambour du majestueux bâtiment et organise un mic check[3] patiemment préparé en amont. Plusieurs militants se succèdent au mégaphone, scandant un texte préparé à l’avance que reprend le cercle, à pleins poumons. Après une vingtaine de minutes, le groupe s’avance sur la chaussée de Madison avenue et marche, les coudes serrés, en chantant des slogans. Une escouade de policiers en vélo arrive en quelques minutes pour bloquer la route aux manifestants et les enjoindre de retourner sur le trottoir. Le groupe finit par regagner le trottoir et se met en route vers le lieu du rassemblement, le Thompson Center.

« Hey-hey, ho-ho, mayor Rahm’s got to go ! »

La place est déjà pleine de monde : des jeunes, des vieux, des étudiants, des enseignants, des Noirs, des Latinos, des Blancs, des Asiatiques. Beaucoup de pancartes de soutien à la CTU. A la tribune, les intervenants choisis en amont par le CTU se succèdent, témoignant d’une possibilité réelle de convergence des luttes entre la lutte des enseignants, Fight for 15, Black Lives Matter et la lutte contre les expulsions de sans-papiers latino.

Lakisha Collins de SEIU HCII, qui insiste sur les continuités entre la lutte des enseignants et celle des aides à domicile et des infirmières. Contre les déclarations belliqueuses de Bruce Rauner, elle affirme son soutien aux enseignants : « I love the teachers ». La défense des services publics et des syndicats est réaffirmée par Adriana Alvarez, une employée de McDonald’s en grève. « Fight for 15 is a fight for funding for our state ». Alvarez annonce publiquement la grève du 14, qui sera une journée d’action nationale. Elle lance un appel à la solidarité : « Je suis en grève aujourd’hui, et je suis solidaire du CTU. Est-ce que vous me soutiendrez le 14 avril [4] ? » D’autres intervenants se succèdent, Mateo Uribe de Little Village, un syndicaliste d’ATU 308 (le syndicat des transports) qui réaffirment leur soutien à la CTU.

Une sans-papiers membre d’OCAD (Organized Communities Against Deportation) prend la parole et insiste sur la nécessité de soutenir les sans-papiers latino et de lutter contre ICE et les déportations.

Irene Robinson, l’une des douze personnes à avoir mené la grève de la faim de 34 jours pour la réouverture de Dyett High School, prend la suite. Elle rappelle l’histoire de la grève de la faim, le fait que c’est la première fois dans l’histoire américaine qu’un lycée qui avait été fermé va être réouvert. Comme les autres avant elle, elle affirme son soutien aux enseignants en grève et au syndicat.

Puis c’est au tour de Charles Preston, de BYP 100[5]. Preston est l’un des principaux organizers autour de la fermeture de CSU. Orateur remarquable, il fustige le manque de budget pour l’Etat et la fermeture de CSU tout en faisant le lien avec la lutte antiraciste, propulsée sur le devant de la scène nationale par le mouvement Black Lives Matter depuis la révolte de Ferguson à l’été 2014. Dans un moment particulièrement fort et politiquement significatif, Preston reprend le fameux slogan de Fred Hampton, qu’il fait répéter à la foule, comme Hampton : « I (I !). Am. (Am !). A revolutionary ! (A revolutionary !) ». Le fond de l’air est rouge à Chicago – rouge comme le t-shirt que portent les milliers de personnes qui affichent leur soutien au CTU.

Karen Lewis, présidente du syndicat, monte à la tribune. Dans un long discours fortement applaudi, Lewis tape fort et bien, avec des formules particulièrement bien trouvées. Exemple : « Rauner [le gouverneur de l’Illinois NDLR] prend tout le monde en otage [A cause du blocage du budget]. C’est un terroriste. Mais il ne peut pas nous arrêter. » Lewis fait également le lien explicite avec la lutte pour un salaire décent : « Ils ne comprennent pas que nous nous battons aussi pour le salaire minimum à 15$, pour que nos parents puissent vivre de leur salaire. » Lewis insiste sur la place particulière qu’occupe son syndicat dans la lutte contre l’austérité néolibérale. « Quelqu’un devait ouvrir la voie, c’est tombé sur le CTU. »

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« Fuck the police »

Malgré le sentiment de convergence des luttes, des tensions latentes surgissent parfois. Ainsi, pendant son discours, Lewis fait des déclarations sur la police qui agacent certains militants antiracistes : « la police n’est pas notre ennemi ». Des sifflets fusent dans la foule.

Mais c’est surtout le discours de Page May, fondatrice du groupe Assata’s Daughters, qui met le feu aux poudres. A la fin d’un discours remarqué, elle lance un « Fuck the police ! » tonitruant qui reste en travers de la gorge de nombreux membres du syndicat. En effet, une importante minorité d’enseignant.e.s sont marié.e.s à des agents de police du Chicago Police Department. Par ailleurs, aux Etats-Unis, le fait de jurer en public est particulièrement mal vu – qui plus est si c’est pour insulter les forces de l’ordre.

La manifestation part du Thompson Center jusqu’à Grant Park en passant par Wacker drive puis par Michigan avenue. Au total, il y avait sans doute entre 20 et 25 000 personnes (le syndicat compte aujourd’hui près de 22 000 membres). L’ambiance de la manifestation et de l’ensemble de la journée donnait l’impression qu’on était cinq à dix fois plus.

Au regard des manifestations de ces dernières semaines en France, c’est peu. Mais au regard de l’histoire sociale américaine de ces dernières années, c’est beaucoup. Les manifestations et les grèves de masse sont un fait rare aux Etats-Unis. Au niveau national, la dernière action syndicale de masse remonte au début de l’année 2011, lorsque plus de 100 000 personnes ont défilé dans les rues de Madison (Wisconsin) pour protester contre les réformes annoncées par le gouverneur républicain Scott Walker qui visaient à détruire les syndicats. Quelques mois plus tard, les manifestations d’Occupy Wall Street, mouvement à la postérité pourtant cruciale, ne dépassèrent jamais les quelques dizaines de milliers de personnes. A Chicago, avant la grève de septembre 2012, la dernière grève du CTU remontait à 1987.

Plus rare encore, la qualité de l’orientation politique donnée à cette journée, et son haut degré politique, bien au-delà de la défense des intérêts immédiats des syndiqués : convergence de plusieurs luttes ; mise en cause du racisme institutionnel ; critique de la politique fiscale de l’Etat favorable aux riches et aux multinationales et du modèle néolibéral. Ce 1er avril 2016, le CTU a creusé les sillons qu’empruntera le syndicalisme combatif américain pour les années à venir.

 

Pavel Desmet et Clément Petitjean

[1] Labor Notes est un bulletin s’adressant aux secteurs combatifs à la base du syndicalisme américain. Une conférence nationale est organisée tous les deux ans, regroupant des centaines de syndicalistes de tout le pays. Pour plus d’information se reporter au dossier de Terrains de luttes sur Labor Notes.

[2] Les community organizations sont des organisations de quartier diverses, souvent investies dans la mobilisation de populations précaires.

[3] Le « Mic Check » est une pratique militante popularisée par Occupy Wall Street à l’automne 2011 pour indiquer que quelqu’un veut prendre la parole hors des cadres admis de la tribune. Voir à ce sujet l’article « Un jeudi soir en février au Chicago Police Department »

[4] Journée internationale d’action des travailleurs des fast-foods

[5] Fondé en 2013 en prolongement d’un projet de recherche lancé à l’université de Chicago par la politiste Cathy Cohen, BYP 100 est une organisation antiraciste exclusivement composée de militants noirs âgés de 18 à 35 ans. Également implantée à la Nouvelle Orléans, New York, Detroit, la Bay Area et Washington,  BYP 100 regroupe environ trois cent militants et a bénéficié d’une subvention de 350 000 dollars de l’Open Society Foundation. Forte d’une soixantaine de militants, la section de Chicago a été propulsée sur le devant de la scène après la diffusion publique, en novembre 2015, de la vidéo du meurtre par Jason Van Dyke du jeune Laquan McDonald, tué par seize balles de pistolet en octobre 2014. Voir à ce sujet l’article « Un jeudi soir en février au Chicago Police Department »

 

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Cette entrée a été publiée le 22 avril 2016 par dans anticapitalisme.