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Algérie Le sens d’une révolte

L’explosion sociale qui a secoué, en ce début janvier 2017, la wilaya de Béjaïa – mais aussi celles de Tiaret, Sétif, Blida, etc. – n’a rien à voir avec la grève initiée par des commerçants qui revendiquent moins de contrôles et d’impôts, alors même que le fisc les ponctionne bien moins que les travailleurs salariés dont l’IRG (Impôt sur le revenu global) est retenu à la source.

Des commerçants qui entendent continuer à imposer sans la moindre pitié des prix exorbitants à des clients issus majoritairement des classes populaires et moyennes paupérisées. Et qui préféreraient employer des salariés sans les déclarer à la sécurité sociale, leur verser un revenu minimum et les faire trimer dans des conditions d’hygiène et de sécurité « approximatives ».

L’explosion sociale de janvier 2017 n’est ni un accident ni le résultat d’une manipulation étrangère ou intérieure. Elle ne peut se réduire à un acte de délinquance perpétré par des « casseurs » nihilistes. Il s’agit au contraire d’une révolte spontanée d’une jeunesse populaire indignée par la dégradation continue des conditions d’existence de ceux d’en bas, alors même que ceux d’en haut affichent avec insolence des richesses souvent mal acquises. Révolte des exclus d’un « marché » scolaire à plusieurs vitesses (écoles et universités payantes), d’un « marché » du travail qui se rétrécit et d’un « marché » de l’immobilier inaccessible…

Bejaia 1

Révolte de ceux qui ne peuvent « brûler » la mer et qui se voient privés d’avenir. Et alors que ces jeunes subissent toute cette violence au quotidien sans pouvoir revendiquer pacifiquement du fait de l’absence de cadres de concertation et d’une répression policière et judiciaire systématique, certains viennent leur reprocher de ne pas faire les choses dans les règles de l’art. Cela rappelle l’attitude de ceux qui accusent les enseignants grévistes de « prendre en otage » nos pauvres enfants, mais qui ne s’émeuvent guère de la défaillance générale de l’institution scolaire, avec ou sans madame Nouria Benghabrit [ministre de l’Education nationale]. Sous le néolibéralisme, la vie quotidienne est devenue un enfer pour des millions de travailleurs, de travailleuses et de pauvres qui subissent la violence de l’argent. Et l’on s’étonne ensuite de les voir exprimer leur colère.

La révolte populaire, ou l’émeute comme la qualifient certains avec mépris pour mieux la déconsidérer, ne peut se faire avec délicatesse, retenue et modération. Il s’agit d’un cri, d’une explosion, d’une décharge électrique inconsciente, soudaine et non préméditée (sauf dans l’esprit tortueux des partisans de la conception policière de l’histoire) que personne, pas même ceux qui y prennent part, ne peut contrôler.

Il s’avère certes toujours possible, dans l’absolu, de regretter, surtout lorsque l’on se trouve à l’abri du besoin immédiat, le saccage de telle ou telle institution, l’embrasement d’un bus auquel le feu a été mis ou le pillage d’un magasin de produits électroménagers… Mais ces dégâts matériels ont-ils plus de valeur que les vies sacrifiées de nos jeunes qui se consument quotidiennement sans que l’on puisse leur porter secours ? Et quelle valeur financière et matérielle représentent ces dégâts, comparée aux milliards de dollars gaspillés ou détournés dans le cadre des affaires de corruption et par le biais de l’accaparement totalement illégitime de biens publics (foncier, usines, maisons…) par une minorité de délinquants en costumes cravates ?

« On ne dépossède pas un peuple sans qu’il réagisse »

Les explosions sociales violentes ne sont pas une spécificité algérienne. Même dans les pays prétendument « avancés » [1] la crise du capitalisme et l’appétit insatiable des classes dominantes qui s’attaquent de façon autoritaire aux acquis sociaux poussent les travailleurs, les jeunes, les paysans pauvres à se révolter de façon violente. Les médias aux mains des possédants ne se privent pas de dénigrer ces « actes » de violence des opprimés afin de légitimer la violence d’une police et d’une justice de classe au service des dominants.

Il convient donc de refuser de se laisser abuser par la propagande du pouvoir et de ses relais. La révolte violente ne doit pas être appréhendée sous l’angle d’une morale biaisée, mais avant tout comme la libération d’une tension accumulée et contenue depuis longtemps du fait d’une violence subie.

La révolte de la jeunesse populaire de ce début janvier a donc un sens. Celui d’une réaction spontanée légitime. La critique doit s’adresser au pouvoir qui mène depuis bientôt quatre décennies une politique de libéralisation antinationale, antisociale et antidémocratique. Le long et chaotique infitah [ouverture : début des contre-réformes néolibérales] qui s’inscrit dans la vague néolibérale mondiale a été jalonné d’explosions sociales, de grèves et de manifestations qui ont culminé en octobre 1988, 2001, 2011…

On ne dépossède pas impunément un peuple sans qu’il ne réagisse. Et en l’absence de cadres organisés et de possibilités de concertation, il est logique que la révolte s’exprime sous forme d’explosions violentes. La révolte de la jeunesse populaire de janvier 2017 s’inscrit ainsi dans un mouvement de rejet des effets de la politique libérale du pouvoir qui sert les intérêts des classes dominantes locales et le capital international (transnationales, banques étrangères…). Un mouvement qui comprend les initiatives populaires des villes du Sud contre la hausse des prix du gaz et de l’électricité ou contre l’exploitation du gaz de schiste, les actions de protestation des chômeurs de Ouargla et d’ailleurs, les grèves nationales des travailleurs contre la révision du Code du travail [octobre 2016], la réforme des retraites, la loi de Finances 2017 et pour la préservation du pouvoir d’achat à l’appel des syndicats autonomes, la mobilisation des ouvriers des entreprises industrielles publiques à l’appel des sections combatives de l’UGTA (Union générales des travailleurs algériens), les grèves et manifestations des étudiants qui à Boumerdes, Blida, Constantine… crient leur inquiétude pour leur avenir.

Tous ces mouvements expriment le rejet commun des effets de la politique libérale du pouvoir. Une politique qu’une partie importante de l’opposition ultralibérale rêve d’appliquer avec encore plus de vigueur. C’est pourquoi il convient de soutenir tous les mouvements qui résistent à cette offensive, de les aider à se construire, à élever leur niveau de conscience et à améliorer leurs revendications et formes de lutte et d’organisation, de travailler à leur convergence et de leur donner une perspective politique nationale (anti-impérialiste), sociale (anti-libérale) et démocratique (anti-autoritaire).

Lamine Torki

[1] Il s’agit de pays ayant pratiqué, entre autres, l’esclavage à grande échelle, colonisé les trois quarts de la planète, produit le fascisme et le nazisme, largué deux bombes atomiques sur des villes japonaises, déversé des défoliants et autres bombes au napalm sur des contrées entières, rasé des villes avec leur aviation, utilisé abondamment les armes chimiques ainsi que les armes à sous-munitions au cours de leurs guerres…

(Article publié dans El Kathwa Oumalia, janvier-février 2017)

 

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Cette entrée a été publiée le 29 mars 2017 par dans Actualités des luttes, anticapitalisme, MAGREB.