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Face à Macron, les syndicats jouent en solo !

19 octobre 2017 Par Dan Israel

 

La CGT manifeste ce jeudi, seule avec l’union Solidaires. Face à un gouvernement inflexible sur sa volonté de réformer, le syndicat souhaite s’afficher comme une force d’opposition incontournable. Mais son choix interroge : qu’y a-t-il à gagner, au sein d’un paysage syndical très divisé ?

Manifester, mais avec qui ? Et dans quel but, au fond ? Voilà des questions que peuvent se poser la CGT et Solidaires, les deux syndicats qui ont appelé à manifester ce jeudi 19 octobre, pour la troisième fois, contre les ordonnances réformant le droit du travail. Pour les deux précédentes mobilisations, ils pouvaient compter sur le soutien officiel de la FSU. Et pour celle du 10 octobre, en défense du pouvoir d’achat des fonctionnaires et du rôle des services publics, c’était l’ensemble des neuf syndicats de salariés du public qui avaient défilé. Cette fois, la CGT et Solidaires seront seuls. Dans toute la France, et sans doute à Paris même, ils rassembleront certes des dizaines de milliers de manifestants (le 12 septembre et le 10 octobre, les syndicats ont revendiqué le chiffre de 400 000 personnes dans les défilés). Mais il y a fort à parier que cette journée de mobilisation ne déplacera pas les lignes.

Le gouvernement n’entend pas bouger d’un pouce sur sa réforme, déjà tout engagé qu’il est dans l’acte 2 de son mouvement de transformation du modèle social français. Tout au plus serait-il peut-être prêt à lâcher un peu de lest dans les derniers décrets d’application découlant des ordonnances, et notamment celui qui déterminera les moyens accordés à la nouvelle instance fusionnant tous les représentants du personnel dans l’entreprise. En toute vraisemblance, les ordonnances seront ratifiées sans difficulté par le Parlement fin novembre.

C’est l’analyse de la CFDT, dont les dirigeants assument de viser un « syndicalisme de résultat » et n’ont aucun désir de contester fortement une réforme qu’ils désapprouvent pourtant officiellement, malgré les demandes de leurs adhérents. C’est aussi celle de la direction de FO, qui assure avoir évité le pire dans cette réforme, par son dialogue constant avec le gouvernement. Mis en minorité par le « parlement » du syndicat, le bureau confédéral a dû accepter d’organiser une manifestation avant la ratification des ordonnances, mais il n’est pas du tout pressé de s’y coller.

Et c’est ainsi que, le 9 octobre, lors de la première réunion officielle entre tous les syndicats depuis la présentation du projet de réforme par le gouvernement en juin, leurs représentants ne sont tombés d’accord sur rien. FO et CFDT sont convenus qu’avant de décider quoi que ce soit, il valait mieux se donner rendez-vous le 24 octobre, une fois que tous les syndicats auraient rencontré Emmanuel Macron et le gouvernement pour évoquer les réformes à venir de l’assurance chômage, de la formation et de l’apprentissage.

La CGT, elle, a immédiatement appelé à un nouveau jour de grève et de manifestation, ce 19 octobre. Elle a ensuite été rejointe par Solidaires. Mais c’est tout. Une stratégie en ligne avec celle du début des mobilisations : dès le mois de juin, avant d’avoir rencontré l’exécutif, la CGT avait déjà appelé à la première manifestation. Servant sur un plateau à la CFDT et FO la possibilité de ne pas défiler, au prétexte que la date avait été choisie sans eux. Des choix qui interrogent certains observateurs, et notamment Jean-Marie Pernot, l’un des meilleurs connaisseurs des syndicats en France. Le politologue, tout juste retraité de l’Ires, l’organisme de recherche travaillant pour les organisations syndicales, s’interroge sur ce qu’il qualifie d’« activisme sans perspective » de la part du syndicat.

« Quand on se lance dans une bataille, il faut se fixer des buts. Et aujourd’hui, si on est honnête, on ne sait pas très bien quels sont les objectifs de ce mouvement : personne ne croit vraiment que le gouvernement va abandonner sa réforme, juge le chercheur. Est-il opportun de lancer toutes ses forces dans une bataille sans doute perdue ? Au sein même de la CGT, il y a plus d’une personne à s’interroger. » D’autant que les précédents mouvements de contestation ont apporté des victoires pour le moins modestes. « Lors de la contestation de la loi El Khomri, alors que FO était de la partie, il y a eu seize manifestations et un an de bagarre, pour peu de résultats au fond, souligne Jean-Marie Pernot. Mais on a l’impression qu’il n’y a pas eu de retour d’expérience pour la CGT. »

Un autre spécialiste du syndicalisme, Dominique Andolfatto, professeur de science politique à l’université de Bourgogne, est encore plus sévère. Dans un article publié sur le site The Conversation, il explore ce qu’il désigne comme l’« impasse » des manifestations. « Les mobilisations de 2010 contre les retraites, pourtant plutôt massives, n’ont débouché sur rien, pas plus que celles de 2016, rappelle-t-il à Mediapart. C’est comme si ces syndicats appelaient à manifester pour manifester, sans pouvoir peser. On est dans une espèce d’engrenage. Mais normalement, on ne manifeste pas seulement pour le plaisir de défiler ensemble… »

Le chercheur souligne qu’il n’a pas vu d’appels à organiser de vraies caisses de grève, pour soutenir les salariés qui se mobiliseraient, et que le mode d’action choisi, consistant à additionner des journées d’action discontinues, ne peut pas peser suffisamment sur l’économie pour faire vaciller le gouvernement. Avec d’autres mots et d’autres objectifs, ce message est répété depuis le mois de juin par Solidaires, qui appelle à construire un mouvement pouvant déboucher un jour sur une grève générale. « Construire, unifier, amplifier ! », répètent inlassablement leurs tracts. D’autres sont sur la même ligne, comme le Front social, cet assemblage hétéroclite et motivé de sections syndicales locales (SUD et CGT principalement) et de militants politiques (venus du NPA, notamment). Sans résultat pour le moment.

Le choix de la division

Comment analyser cette volonté de maintenir une mobilisation pourtant peu porteuse d’espoirs ? Pour Jean-Marie Pernot, « l’analyse politique détermine certainement le reste : la gauche étant ce qu’elle est aujourd’hui, il s’agit pour la CGT de montrer qu’elle est le principal pôle de résistance au gouvernement ». Auquel cas elle est en concurrence frontale avec La France insoumise de Jean-Luc Mélenchon, qui ambitionne de tenir ce rôle. Et même si ses militants sont très présents dans les cortèges syndicaux, le mouvement politique tente en effet d’occuper le terrain, sur le pavé également. En organisant par exemple le 23 septembre une grande manifestation, autonome des syndicats. Et aujourd’hui, le leader des Insoumis critique de plus en plus directement l’absence de « leadership » syndical, dont il ne sortirait « rien ». « Tout semble se dessiner pour une défaite du mouvement ouvrier traditionnel. Elle sera sans précédent », prévient-il.

Mais Jean-Marie Pernot est loin de rejeter une quelconque faute uniquement sur le syndicat contestataire. Il souligne d’abord que « la CGT a entamé une réflexion de fond sur les conditions de travail et leurs modifications, et sur les institutions du monde du travail », et qu’elle a su développer « une vision de long terme sur la façon de redessiner un lien avec les salariés ». Or, ce lien est aujourd’hui en danger, et ce pour tous les syndicats. En 2013, seuls 11 % des salariés adhéraient à une organisation syndicale (8,5 % dans le privé, 19,4 % dans le public). « Et seuls 43 % des salariés inscrits ont participé aux élections professionnelles dans leur entreprise sur la période 2012-2016, indique Dominique Andolfatto. Les syndicats ont un peu perdu pied dans de nombreux lieux du monde du travail. Ils ont de moins en moins de prise directe avec les 18 millions de salariés du pays. »

La CGT a récemment perdu sa place de syndicat numéro un dans le privé, au profit de la CFDT. « Mais là où la CGT recule, ses concurrents ne gagnent pas significativement de terrain. Ce qui gagne, c’est le retrait et la fragmentation syndicale », analyse Jean-Marie Pernot. Face à ce constat, les stratégies divergent. La centrale de Philippe Martinez, on l’a vu, a choisi la voie de l’affrontement. FO tente un recentrage dans le rôle du partenaire réformiste du gouvernement. Et la CFDT fait, elle aussi, le choix de s’isoler. Au prix d’une perte d’efficacité ?

« Officiellement, tous les syndicats sont aujourd’hui opposés au contenu des ordonnances, et pourtant, le choix est fait par chacun de se distinguer des autres », fait remarquer Dominique Andolfatto. « Les réformes actuelles ne touchent pas seulement à la périphérie du monde du travail. Avec Emmanuel Macron, on a un président qui touche au cœur même du travail, complète son confrère. Avec le plafonnement des indemnités prud’homales ou la fusion des instances représentatives, les syndicats avaient une vaste zone de convergence dans la contestation, ils pouvaient sans difficulté souligner leurs nombreux points communs d’analyse. Ils préfèrent pour l’heure constater leurs divergences. »

Meilleur exemple de cette difficulté à s’entendre, selon lui ? La réunion secrète, révélée par Libération, qui s’est tenue le 7 juin entre les principaux syndicats, pour définir les « lignes rouges » sur lesquelles ne pas céder – qui ont toutes ou presque été enfoncées par le gouvernement depuis. « Même quand les syndicats réussissent à se mettre d’accord, ils le gardent secret, il ne faut pas que ça se sache… », s’inquiète le chercheur.

Jean-Marie Pernot fait une analogie entre la situation actuelle et celle du début des années 1990, autre période de reflux de la place des syndicats dans les entreprises et dans le débat public français : « Il y avait une tension entre la CGDT et la CFDT sur l’appréciation de cette crise du syndicalisme, déjà. Louis Viannet, le dirigeant de la CGT, disait : “Il y a une issue, elle passe par un syndicalisme rassemblé.” Une position qui a été abandonnée dix ans plus tard par son organisation, lorsqu’elle a été dirigée par Bernard Thibault. De son côté, Nicole Notat pour la CFDT disait : “Il y a une issue, c’est nous, et nous distancerons tous les autres.” Cela ne s’est jamais produit non plus. »

Face à un président déterminé et appliquant les réformes sociales qu’il avait annoncées durant sa campagne, on ne peut que constater une forme d’impuissance des syndicats, quelles que soient les options retenues. Cela ne sera peut-être que temporaire. Si le gouvernement continue à attaquer les fonctionnaires et qu’il réforme trop brutalement le fonctionnement de l’assurance chômage, rien ne dit que les représentants des salariés ne trouveront pas un nouveau terrain d’entente. La journée unitaire du 10 octobre en aurait alors été un simple avant-goût. « Cela créerait les bases possibles d’un rassemblement, analyse Jean-Marie Pernot. Mais cela ne réglera pas la question du choix de long terme : comment réduire le hiatus de plus en plus fort existant entre les salariés et les syndicats ? » Qu’ils aient prévu de défiler ou non ce jeudi, nul doute que les responsables syndicaux aimeraient connaître la réponse.

 

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Cette entrée a été publiée le 20 octobre 2017 par dans Actualités des luttes, anticapitalisme, économie, SOCIAL ?, SOCIETE, syndicats.