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Antisémitisme: les gauches suspectées . La genèse d’une gêne

PAR JOSEPH CONFAVREUX Médiapart

ARTICLE PUBLIÉ LE VENDREDI 9 FÉVRIER 2018

Certaines gauches en France sont régulièrement accusées de complaisance envers l’antisémitisme. Insulte infamante venant d’adversaires politiques et d’institutions juives droitisées, ou constat que ces gauches sont parfois mal équipées, voire peu motivées pour prendre en charge l’hostilité contemporaine envers les juifs ?

En 1990, la manifestation organisée à Paris après la profanation de tombes juives dans le cimetière de Carpentras rassemble plus d’un million de personnes. Vingt-deux ans plus tard, celle qui se tient après le meurtre d’enfants juifs par Mohammed Merah réunit péniblement quelques centaines de manifestants. Plus près de nous, la polémique sur la publication, par les éditions Gallimard, de certains écrits antisémites de Céline ou encore la controverse autour de l’inscription de Charles Maurras sur la liste des commémorations nationales ont montré que, pour certains, l’antisémitisme français appartenait au passé, tandis que pour d’autres, il restait vif et présent

L’hypothèse d’une insensibilité croissante aux actes antisémites, ressentie par de nombreux juifs de France, ne concerne donc pas seulement la gauche. Mais cette insensibilité, parfois vécue comme un déni, voire de la complaisance, lui est particulièrement reprochée.

D’abord parce que même si, comme l’a montré l’historien Michel Dreyfus, un antisémitisme à gauche s’est déployé à différentes périodes de notre histoire, le combat contre l’antisémitisme demeure un marqueur politique identitaire de ce camp politique, au moins depuis l’affaire Dreyfus et le célèbre article d’Émile Zola dans L’Aurore,dont on vient de célébrer les 120 ans.

Ensuite, parce qu’une partie de cette gauche est suspecte d’être au mieux mal équipée et gênée, au pire indulgente, quand les actes antisémites ne proviennent pas de l’extrême droite, comme c’était le cas pour Carpentras, mais de personnes qui se revendiquent de l’islam, comme lors de la tuerie de Toulouse ou de celle de l’Hyper Cacher.

Ces assassinats, le regain d’actes antisémites durant les années 2000, la propagation d’une hostilité « du quotidien » dans certains quartiers, encore attestée par la récente profanation de la stèle en mémoire d’Ilan Halimi, le tweet du militant de gauche Gérard Filoche reprenant une image antisémite piochée sur le site d’Alain Soral, qui vient de valoir à ce dernier une nouvelle condamnation à de la prison ferme pour provocation à la haine, ou encore les polémiques à répétition autour du livre Les Blancs, les juifs et nous d’Houria Bouteldja, figure du PIR (Parti des indigènes de la République), ont relancé une question lancinante : y aurait-il une complaisance accrue de la société française envers différentes formes d’antisémitisme qui serait plus sensible à gauche ?

C’est, par exemple, la conviction de Philippe Corcuff, militant libertaire, qui juge dans une tribune récente que « la gauche radicale, ma famille politique, doit aussi pouvoir se retourner sur ses impensés. Certains de ses secteurs ont secondarisé la lutte contre l’antisémitisme au sein de l’antiracisme. […] À la différence de ce que laissent entendre les généralisations abusives portées par des entrepreneurs en préjugés, cette gauche radicale n’est pas massivement antisémite, bien au contraire, mais elle a relativisé la place de l’antisémitisme, a baissé la garde, en devenant peu sensible à sa réactivation actuelle ».

Cette question se trouvait également au centre d’un ouvrage publié l’an dernier par Robert Hirsch et intitulé Sont-ils toujours des juifs allemands ? La gauche radicale et les juifs depuis 1968 (L’arbre bleu) cherchant à comprendre pourquoi la «#gauche de la gauche#» s’était si peu mobilisée dans les années 2000 contre la montée de l’antisémitisme, alors qu’elle avait proclamé en 1968 «#Nous sommes tous des Juifs allemands#».

Pour l’ancien journaliste du Monde diplomatique, Dominique Vidal, ainsi qu’il l’écrit dans l’ouvrage Antisionisme = antisémitisme ?, que viennent de publier les éditions Libertalia : « Marginal, cet “antisémitisme de gauche” n’en est pas moins présent, ici ou là, dans des manifestations et plus encore sur Facebook. »

Des accusations d’antisémitisme ont régulièrement été lancées contre des figures emblématiques de la gauche pour les délégitimer, que ce soit Siné en 2008, lorsqu’il fut exclu de Charlie Hebdo, Daniel Mermet, qui gagna en 2002 son procès, Edgar Morin, traduit devant la justice pour une tribune intitulée «Israël-Palestine : le cancer», et dont la condamnation en appel pour « diffamation raciale » fut annulée par la Cour de cassation en 2006, ou encore Pierre Bourdieu, mis en accusation par Jean-Claude Milner dans l’émission « Répliques » d’Alain Finkielkraut.

La plupart de ces accusations, venant de personnes ou d’associations très proches de la politique de l’État hébreu, furent surtout considérées comme des tentatives d’intimidation envers des personnalités critiques d’Israël. Les études accessibles montrent d’ailleurs bien que l’antisémitisme, même s’il peut exister aussi à gauche, y est moins fort qu’à droite et à l’extrême droite.

Le dernier rapport de la CNCDH juge ainsi que « les opinions antisémites sont plus répandues parmi les sympathisants de droite, et nettement plus chez les proches du Front national. En revanche, contrairement à certains discours, les sympathisants de la gauche radicale ne montrent pas de disposition particulière à approuver ces préjugés, bien au contraire : ils les rejettent systématiquement plus que la moyenne des Français ».

Ce qui est toutefois relativement nouveau, c’est que l’action, ou le manque d’action, vis-à-vis de l’antisémitisme, est devenue, comme le dit le chercheur Samuel Ghiles-Meilhac, un « élément de positionnement entre des gauches toujours plus violentes les unes avec les autres. Une partie de ce camp, incarnée par Manuel Valls, accuse l’autre partie d’ignorer l’antisémitisme, tandis que cette dernière lui reproche d’instrumentaliser ces questions ».

Refuser l’existence d’une ligne de partage symétrique entre des prétendus « islamo-gauchistes » accusés de ne pas être attentifs à l’antisémitisme et des autoproclamés défenseurs de la République et de la laïcité embrigadant le combat contre la judéophobie au service de leur stigmatisation des musulmans n’exclut pas de s’interroger si, et si oui pourquoi, une partie de la gauche aurait manqué ou négligé le combat contre l’hostilité aux juifs.

Poser la question, c’est déjà prendre le risque de légitimer une hypothèse régulièrement attisée par le Printemps républicain, certains représentants de la communautés juive de France et quelques officiels israéliens. « Ne pas accepter les termes du débat public tels qu’ils sont donnés, mais les reformuler pour n’en être pas prisonnier : n’est-ce pas l’enjeu, encore et toujours, d’une réflexion scientifique mais aussi militante ? » écrivait récemment le sociologue Éric Fassin, dans un texte argumenté sur les « politiques de l’antiracisme », où il reconnaissait néanmoins que « l’antiracisme politique », dont il se revendique, est peut-être, « mal placé pour appréhender l’antisémitisme, qui relève plutôt d’idéologies que de politiques publiques ».

Mais ne pas poser cette question, présente non seulement parmi certains adversaires politiques de la gauche mais aussi parfois en son sein, c’est s’exposer au risque que le poison de la calomnie ou les oeillères du déni ne viennent affaiblir un camp déjà mal en point.

Éric Fassin rappelait, dans son texte, un passage du « Manifeste pour un antiracisme politique », qu’il avait publié, avec d’autres, au lendemain des attaques contre Charlie Hebdo et l’Hyper Cacher : « La concurrence que certains cherchent à exacerber entre les ouvriers blancs et leurs voisins “d’origine étrangère”, ou bien entre musulmans et juifs, tout en montant les uns et les autres contre les Rroms, fait obstacle aux questions qu’il faudrait poser de toute urgence. Ce n’est pas la faute des Rroms, ni des immigrés d’Afrique, ni des Noirs ou des musulmans, si les inégalités se creusent, pas plus que la faute n’incombe aux juifs si ces racisés en tous genres sont victimes de discriminations sociales et étatiques. Lutter contre les discriminations ou contre les inégalités économiques, contre l’islamophobie ou bien contre l’antisémitisme ? Ce sont encore de fausses alternatives qui empêchent toute coalition, qui divisent ceux et celles qui devraient s’unir et unissent celles et ceux qui devraient se diviser. »

Mais comment faire pour que cette exigence de lutter en même temps contre toutes les formes de racisme et d’antisémitisme ne soit pas une simple incantation ? Regarder en face l’accusation faite à une partie de la gauche répond en partie à cette exigence, seule susceptible de briser les « fausses alternatives ».

« Divorce avec la gauche »

Ce sentiment diffus qu’une fraction de la gauche serait mal vaccinée contre l’antisémitisme se développe à la jonction de phénomènes sociaux, de répliques géopolitiques et de reconfigurations idéologiques qui, sans toujours converger, dessinent une toile de fond dont la perception est constamment brouillée par trois dimensions susceptibles, chacune, de créer la polémique : le périmètre et la définition de l’hostilité envers les juifs, les auteurs des actes antijuifs et l’articulation avec le conflit israélo-palestinien autour, notamment, des différences entre antisionisme et antisémitisme.

Le premier aspect, et premier volet de cette analyse, réside ainsi dans la difficulté – la réticence, disent certains – à décrire et à dire l’antisémitisme de France, dont il est, en tout cas, certain qu’il a connu deux points de bascule. Le premier date du début de la décennie 2000 et de la deuxième intifada, puisque le Service de protection de la communauté juive (SPCJ), qui établit, en collaboration avec le ministère de l’intérieur, un décompte des actes antisémites, en recense, en 2000, 744, contre 81 et 82 en 1999 et 1998. Un chiffre qui doit être rapporté à une communauté juive estimée en France à environ 500 000 personnes, ce qui fait écrire au SPCJ dans son dernier rapport qu’un « acte raciste sur trois commis en France en 2016 est dirigé contre un juif, alors que les juifs représentent moins de 1 % de la population ».

Un chiffre qui doit aussi être mis en regard d’une perception possiblement déconnectée des mesures statistiques, à la manière dont le sentiment d’insécurité peut être décorrélé des situations concrètes. Ainsi, alors que selon les données du ministère de l’intérieur, le nombre d’actes antisémites a chuté de manière drastique en 2016 (-58,5 %) et encore un peu reculé en 2017, Joël Mergui, président du Consistoire, a jugé en ce début d’année qu’on assistait à une « forte recrudescence d’actes antisémites », en exigeant du ministre de l’intérieur qu’il enraye cette « dangereuse spirale ».

Certes, pendant cette même année, les « actions violentes » à caractère antisémite sont, elles, passées de 77 en 2016 à 97. Mais ce que disent les chiffres des violences antisémites ne suffit, de toute façon, pas à formuler l’ensemble de ce qui est perçu : à savoir une hostilité qui menacerait l’existence même de la communauté juive en France. Cette perception est grandement liée au second moment de bascule, qui s’est produit au début de la décennie 2010, avec les meurtres de juifs par des djihadistes : Mohammed Merah en 2012 à l’école juive Ozar Hatorah de Toulouse et Amedy Coulibaly à l’Hyper Cacher de Vincennes en 2015. Ces assassinats, adossés à un corpus djihadiste structuré par une haine viscérale des juifs, qui succèdent à l’enlèvement et la torture à mort, en 2006, d’Ilan Halimi, sont venus redoubler l’inquiétude de certaines franges de la communauté juive, au point d’accélérer les départs de France dans des proportions, sinon massives, du moins importantes.

Ces deux moments pivots ont entraîné, pour de nombreux juifs de France, un « divorce avec la gauche », selon les termes de Jérôme Fourquet et Sylvain Manternach, dans leur ouvrage L’An prochain à Jérusalem ?, issu d’une étude de la fondation Jean- Jaurès et publié par les éditions de L’Aube. Une étude qui donne à voir, selon le sociologue Michel Wieviorka qui en assure la préface, « les inquiétudes des juifs de France, qui n’ont cessé de croître depuis une trentaine d’années ».

Pour les auteurs, alors que « des liens très forts et anciens existaient entre la gauche et la population juive […], la relation privilégiée, qui s’était déjà en partie détériorée, allait se dégrader très nettement au début des années 2000 ». La gauche plurielle alors au pouvoir était jugée comme n’ayant pas assez réagi aux répliques de la seconde intifada sur le territoire français, à l’instar du ministre de l’intérieur, Daniel Vaillant, évoquant « l’oeuvre de jeunes désoeuvrés » après l’incendie de la synagogue de Trappes le 10 octobre 2000, un geste qui constituait pourtant une première depuis la Libération.

Ce moment, poursuivent les auteurs, fut d’abord vécu « par bon nombre de juifs comme une forme de déni idéologique de la réalité ou comme de la pusillanimité ». Mais l’interprétation pivota après la sortie d’une note intitulée « Le Proche-Orient, les socialistes, l’équité internationale, l’efficacité électorale », écrite par Pascal Boniface en avril 2001, alors délégué du PS aux affaires stratégiques, jugeant que la ligne d’équilibre adoptée par le PS sur le dossier israélo-palestinien était à la fois injuste moralement, mais aussi inefficace politiquement, car elle était susceptible de lui aliéner de nombreuses voix d’électeurs issus de l’immigration.

La lecture faite de cette note imposa l’idée, parmi de nombreux juifs de France, que « l’absence de mobilisation de la gauche face à la montée ne s’expliquait plus par un refus d’appeler un chat un chat mais par un froid calcul électoral ». Ce que le grand rabbin Sitruk résuma en affirmant : « Dès lors qu’en France, il y a 5 ou 6 millions de musulmans et seulement 600 000 juifs, il est clair que la communauté musulmane est mieux prise en compte. »

Les meurtres de juifs commis par Merah et Coulibaly ont encore redoublé la rupture vis-à-vis d’une gauche accusée d’être au mieux aveugle à l’islamisme, au pire complice, lorsqu’elle s’inquiète trop ouvertement de l’hostilité envers les arabo-musulmans, rappelle l’ampleur des actes islamophobes ou tient ferme sur les distinguos entre islam, islam politique et djihadisme.

Ce divorce avec la gauche, mesurable par le fait que les juifs de France ont connu une « droitisation politique en matière électorale », selon l’étude citée, est encore renforcé par le fait que la plupart des « voix » officielles de la communauté juive, le CRIF en premier lieu, se sont de plus en plus droitisées et alignées sur une politique israélienne elle-même influencée de manière accrue par les colons les plus intransigeants.

« La sociologie critique n’a pas vraiment voulu regarder l’antisémitisme»

Quels que soient l’ampleur et les motifs de ce divorce, et quelles que soient les divergences d’interprétation et les différences de ressenti, l’antisémitisme de France recouvre donc une réalité qui s’étire sur un spectre très large, puisqu’il va de meurtres de sang-froid à des inscriptions sur des vitrines de magasins cacher, en passant par les « mort aux juifs » entendus lors des manifestations « Jour de colère » en 2014. Or une partie du malaise actuel proviendrait de la difficulté de prendre la mesure de cette hostilité, notamment à gauche.

En effet, les juifs, pour la plupart bien insérés dans la société française, risquent beaucoup moins d’être discriminés dans l’emploi, le logement ou les loisirs que les Roms ou les Arabes. Or la gauche est mal équipée pour penser un racisme qui ne vienne pas des institutions et ne produise pas, ou peu, de discriminations. Le chercheur Samuel Ghiles-Meilhac juge ainsi que « la sociologie critique n’a pas vraiment voulu regarder l’antisémitisme ces dernières années, puisque les juifs n’étaient pas racisés et ne subissaient pas les discriminations classiques ».

Pour l’historienne spécialiste de ces questions, Marie- Anne Matard-Bonucci, « il arrive qu’on soit confronté à une gêne, quand on parle d’antisémitisme, comme si c’était une question obsolète, comme si on parlait d’un problème dépassé, parce que la plupart des juifs sont bien intégrés dans la société française. Même si, depuis les années 2000, quand il y a des crimes racistes, ce sont d’abord des juifs qui en sont victimes, alors que dans les années 1970 et 1980, c’était avant tout des Arabes ».

Comme l’écrivait Pierre-André Taguieff dans La Nouvelle Judéophobie (2002), un ouvrage qui a largement contribué à diffuser la thèse de « l’occultation », notamment à gauche, de l’hostilité envers les juifs, « ce qui est sûr, c’est que les juifs ne faisaient plus du tout partie du tableau des victimes attitrées ».

De ce fait, même si les juifs sont bien victimes de préjugés et d’actes hostiles, l’antisémitisme contemporain, largement individualisé et inorganisé, a du mal à être reconnu. « La diffusion de la mémoire de la Shoah a aussi, paradoxalement, fait écran à la perception de certaines modalités de l’antisémitisme lorsqu’il emprunte des formes plus banales ou discrètes, mais néanmoins pernicieuses. Beaucoup de gens ont du mal à voir l’antisémitisme quand on n’oblige pas les juifs à porter l’étoile jaune », juge Marie-Anne Matard-Bonucci.

Ainsi, alors que beaucoup alertaient depuis des années sur l’antisémitisme à l’oeuvre dans les spectacles de Dieudonné, il a fallu que celui-ci fasse monter sur scène Robert Faurisson, antisémite notoire, pour que cette dimension soit acceptée de façon générale. Paradoxalement, en apparence tout du moins, le poids de l’histoire française, le fait qu’en France on ait déporté et tué des juifs contribue donc parfois à relativiser les formes d’antisémitisme contemporain, qui demeurent, aussi insupportables qu’elles soient, éloignées de ses manifestations du passé.

La situation française contraste ainsi avec la manière dont, en Grande-Bretagne, un pays qui n’a jamais organisé de pogroms ou de déportations de juifs, les accusations d’antisémitisme portées à l’encontre de certains membres du Parti travailliste, ont pu être débattues, à la fois en interne et en public, sans tomber, comme c’est parfois le cas en France, dans un silence indifférent ou embarrassé.

Beaucoup font aujourd’hui le constat que la politique mémorielle et historique mise en place depuis maintenant plusieurs années a montré certaines limites, comme le rappelait une tribune récente d’un enseignant de lycée jugeant qu’en « bornant l’étude de l’antisémitisme à l’affaire Dreyfus, la Shoah et Vichy, on l’enferme dans son expression politique, rendant nos élèves aveugles à sa dimension culturelle et religieuse, sans laquelle il est vain d’espérer accéder à la compréhension de sa perpétuation dans le temps et de sa diffusion dans l’espace ».

Marie-Anne Matard-Bonucci abonde dans le même sens : « Pendant longtemps, les historiens n’ont pas assez pris en compte l’inertie culturelle, véhiculée notamment à travers la littérature, qui perpétue les stéréotypes et est recyclée par l’extrême droite comme par les milieux islamistes. »

Au point que certains ont argumenté à plusieurs reprises pour réserver le mot d’antisémitisme à son acception historique, jugeant par exemple, à l’instar de l’ancien président du CRIF, Théo Klein, dans un entretien donné à la revue Le Débat en 2005, que « l’antisémitisme implique une organisation, le cas échéant politique et, ultimement, gouvernementale, comme ce fut le cas avec le gouvernement de Vichy et le nazisme. Lorsque ces deux traits ne sont pas réunis, on devrait éviter de parler d’antisémitisme. Il faut analyser le phénomène des violences contre les juifs aujourd’hui en France, sans y projeter un passé qui n’a rien à voir avec ce qui se produit aujourd’hui ». Une réduction de l’antisémitisme à une politique d’État qui, pour rassurante qu’elle puisse être, ne permet pas nécessairement de saisir les dynamiques des réalités contemporaines, ni étanches au passé, ni exemptes de nouveautés.

Cette difficulté de conceptualiser et de nommer la situation présente sans négliger, ni pour autant décalquer, ce qui s’est produit dans l’histoire a été, en outre, compliquée par le fait que, à partir de 2012, des juifs ont été tués parce que juifs sur le territoire français, ce qui n’était pas arrivé depuis la Seconde Guerre mondiale et l’attentat de la rue Copernic, mais aussi par le fait que, du côté des djihadistes comme de l’extrême droite, les images et imaginaires forgés dans l’histoire sont sans cesse réemployés.

Or ce réemploi choque et inquiète de manière inégale les juifs de France, le plus souvent sensibilisés à ce passé par leurs parents ou grands-parents, et dont certains scolarisent aujourd’hui leurs enfants dans les mêmes écoles où des enfants du même âge que les leurs furent conduits à la mort sous Vichy, et le reste d’une population française pour qui la Seconde Guerre mondiale s’éloigne dans les mémoires.

Comme le résume Samuel Ghiles-Meilhac, dans un article de la RHMC, « la recherche scientifique sur l’antisémitisme contemporain en France fait face à une configuration politique et sociale nouvelle où les paradigmes marginaux-établis, minoritaires-majoritaires, comme les références aux violences conduites ou tolérées par des États aux XIXe et XXe siècles (les pogroms, la Nuit de Cristal, la destruction des juifs d’Europe par les nazis et leurs collaborateurs) ne sont plus opérants pour conceptualiser une situation dans laquelle le groupe dit juif est à la fois épargné, privilégié, et cible de formes multiples d’hostilité, provenant notamment d’individus issus de groupes en situation minoritaire et eux-mêmes victimes de discrimination ».

« Il n’existe pas de véritable éducation contre l’antisémitisme »

À cela s’ajoute, comme l’écrit encore Samuel Ghiles- Meilhac, que la mesure des actes antijuifs est un enjeu autant « politique » que « scientifique »,et que « l’appréciation de l’intensité et le dénombrement des formes d’hostilité à l’égard des juifs forment, au XXIe siècle en France, un enjeu de politique et un point de clivage partisan ». Ce qui contribue à brouiller davantage les débats…

Pour résumer ceux-ci trop brièvement, beaucoup d’organisations juives ou des associations comme la LICRA jugent que l’antisémitisme est sousestimé et insuffisamment adressé, tandis qu’à gauche, nombreux sont ceux qui pensent l’inverse et mettent d’abord en avant le racisme et les discriminations à l’égard des Roms, des Africains ou des Arabes.

Une partie de la gauche partage en effet le constat dressé par le sociologue Michel Wieviorka dans son petit ouvrage de référence, Le Racisme, une introduction (La Découverte), selon lequel « la capacité de mobilisation de groupes victimes du racisme est extrêmement variable : les plus actifs sont susceptibles de contribuer à l’image d’une forte réalité du phénomène lorsqu’il les affecte, tandis que les plus démunis, moins à même d’accéder à l’espace public et aux médias, ne contribueront guère par euxmêmes à donner une image informée et démonstrative de la haine ou des préjugés dont ils souffrent ».

Les juifs, qui ne souffrent pas, ou beaucoup moins, de discriminations institutionnelles et sont réputés non seulement être davantage présents dans les médias que les Arabes, les Asiatiques ou les Roms, mais mieux organisés en matière de prise de parole communautaire, seraient ainsi davantage en capacité de faire valoir leur perception de la réalité. Leurs représentants s’indignent pourtant fréquemment des réticences, médiatiques ou juridiques, à qualifier d’antisémites certains gestes, comme ce fut le cas notamment lors du meurtre de Sarah Halimi, dans le XIXe arrondissement de Paris. Tandis que de nombreux autres, échaudés par l’emballement médiatique autour de « l’affaire du RER D », en 2004, lorsque « Marie L. » inventa une agression soi-disant effectuée par une bande de jeunes noirs et arabes visant la juive qu’elle prétendait être, préfèrent prendre des pincettes et explorer la complexité des situations avant de parler d’antisémitisme.

L’actualité récente, à Sarcelles, a de nouveau illustré cette tenaille récurrente entre la peur de réagir trop vite en désignant à la vindicte médiatique des coupables ou des motifs imaginaires et celle de ne pas réagir assez vite à des actes intolérables. Alors que le « mobile antisémite » a été retenu par le parquet de Pontoise après l’agression, le 29 janvier, d’un enfant de huit ans portant une kippa, agression vivement dénoncée par le président de la République et le ministre de l’intérieur, cela n’a pas été le cas après l’attaque dont a été victime le 10 janvier, dans cette même ville, une écolière juive, bien que des associations et le président du Consistoire israélite y aient vu un mobile antisémite.

Peut-on alors sortir de cet embarras pratique et théorique, toujours suspect d’être motivé par de mauvaises intentions ? La prise de la mâchoire politique et médiatique est ferme, mais on peut imaginer la desserrer en suivant au moins quatre pistes.

La première résiderait dans le fait de comprendre que quelque chose a été manqué dans le combat éducatif contre l’antisémitisme et les autres formes de racisme, au point d’aboutir fréquemment à une concurrence des victimes et des mémoires. Pour Marie-Anne Matard- Bonucci, « il n’existe pas de véritable éducation contre l’antisémitisme et contre les racismes. Ces questions sont abordées soit sous l’angle de la colonisation, soit sous celui des génocides, mais pas en tant que telles, alors que ce sont des phénomènes de longue durée ayant différentes facettes ».

La deuxième, qui en découle, serait de reconnaître que si les racismes et les antisémitismes peuvent prendre différentes facettes, venir d’institutions ou de groupes discriminés, viser des groupes bien intégrés ou marginalisés, exprimer des stéréotypes anciens ou enfourcher des haines nouvelles, il peut être légitime, utile et nécessaire d’identifier les caractéristiques différenciées des hostilités visant certains groupes, sans que cela signifie hiérarchiser les combats.

À cet égard, il existe des spécificités de l’antisémitisme, et donc de la manière dont il peut être perçu et pris en charge, liées à l’histoire française et au fait que les juifs constituent une minorité particulière, notamment parce qu’ils sont victimes de préjugés sans souffrir de discriminations et parce qu’ils sont visés par des actes antisémites dans une société qui leur est, en général, toujours moins hostile.

La troisième consisterait sans doute à moins chercher, comme le disait récemment Louis-Georges Tin, le président du Conseil représentatif des associations noires, à « sonder les coeurs ou les reins », mais à s’intéresser aux effets structurels des conduites, des actes et des paroles. Pour Samuel Ghiles-Meilhac, « si on cherche à savoir si Gérard Filoche est antisémite ou pas, on n’avance pas. Ce qui est intéressant est qu’un militant politique chevronné retweete une image antisémite sans plus en percevoir les références. De même, je ne pense pas qu’Houria Bouteldja soit antisémite, mais j’estime que son livre alimente quelque chose de dangereux ».

Les formes structurelles de racisme, qui sont à combattre en priorité, ne viennent pas uniquement des formes de discriminations portées, ou tolérées, par les institutions. Elles peuvent être d’abord sociales et/ou culturelles, comme c’est le cas pour l’hostilité envers les juifs. Ce qui suppose d’articuler « antiracisme politique », qui prétend agir directement sur les mécanismes de la discrimination et de la domination, et « antiracisme moral », qui vise à faire barrage aux attitudes hostiles envers l’autre. Non seulement parce que l’histoire montre que les stéréotypes sociaux et culturels finissent souvent par alimenter des politiques étatiques discriminatoires, excluantes, voire pire. Mais aussi parce que « l’antiracisme moral » finira par être contre-productif et desservir les convictions qui l’animent s’il demeure théorique et lyrique, tandis que « l’antiracisme politique » émanant de telle ou telle minorité, ou de telle ou telle fraction de la gauche, s’il est légitime à prioriser tel ou tel combat jugé plus urgent ou important, se condamne à être piégé par l’« extension du domaine de la haine », s’il demeure insensible aux inquiétudes et injustices voisines.

La quatrième piste serait, ainsi que le disait encore Louis-Georges Tin, de « reconnaître une sorte de primat, ce qui ne veut pas dire une exclusivité, à la parole des premiers concernés. Quand des Noirs se disent choqués, il faut l’entendre. Quand des juifs se disent sensibles à des signes de la caricature antisémite que d’autres ne voient pas, c’est pareil. On peut évidemment avoir un débat interprétatif, mais, dans la question de savoir où on place le curseur, il faut écouter les premiers concernés ».

« Écouter les premiers concernés », pour les gauches, c’est donc entendre les juifs de France, y compris quand leurs représentants, autorisés ou autoproclamés, cherchent à instrumentaliser des inquiétudes réelles au profit de leurs propres agendas et préférences politiques.

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Cette entrée a été publiée le 12 février 2018 par dans anticapitalisme, ANTISEMITISME, DEBATS, RACISME.