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Maroc: chape de plomb sur le Rif

14 MARS 2018 PAR RACHIDA EL AZZOUZI (Médiapart)

Impossible pour Mediapart, comme pour plusieurs confrères avant nous, de revenir dans la ville d’Al Hoceïma dans le Rif marocain, théâtre depuis octobre 2016 d’un hirak, mouvement populaire, d’une ampleur inédite en 18 ans de règne de Mohammed VI. Reportage sous étroite surveillance policière à Casablanca, où se déroule le procès d’une cinquantaine de militants. 

 

Casablanca (Maroc), envoyée spéciale. – C’était fin février, dans une station routière de Meknès au Maroc, aux alentours de 11 heures, l’épilogue d’un reportage impossible au royaume chérifien. Un visage incrédule demandait si j’étais « une criminelle », après qu’une douzaine d’hommes en civil m’ont sortie du bus en direction d’Al Hoceïma et intimée de les suivre dans un petit bureau vitré près de l’entrée où étaient stationnés plusieurs véhicules de la Sûreté nationale. La moitié esquissaient un sourire, répétaient : « On va s’arranger à l’amiable, sportivement », proposaient un café, de l’eau ; les autres ne rigolaient absolument pas, parlaient à des téléphones qu’ils tendaient ensuite au « Chef », comme certains appelaient cet homme en costume qui menait l’opération. Il avait, ou prenait, l’air embêté, me demandait dans un français impeccable de faire demi-tour vers Rabat ou Casablanca, « en bus ou en train, choisissez, on paiera le billet ». Et il martelait : « Le Maroc est un État de droit, de démocratie, respectueux de la liberté de la presse. Un changement positif, vu nulle part ailleurs, est en train de se produire. Mais on ne peut pas vous laisser aller à Al Hoceïma. C’est pour votre sécurité, pas contre la liberté de la presse. » 

J’avais pris l’autocar trois heures plus tôt à Rabat, sous une oppressante surveillance policière car, depuis bientôt une semaine que j’avais inscrit « journaliste » comme profession et coché la case « travail » pour « motif principal du voyage » sur la fiche à l’aéroport (ainsi que détaillé mes sujets), j’étais la cible d’une filature outrancière 24 h/24. « Jusqu’à six policiers ! » devant l’un des immeubles où je logeais une nuit à Casablanca, comme se plaindra le gardien en levant les yeux au ciel. En moyenne, trois agents sur le dos, à pied, en scooter, en Kangoo, en 4X4, selon que je marche ou roule. « C’est lourd, intimidant pour toi, pour tes sources, mais c’est devenu tellement banal au Maroc, 133e au classement mondial de Reporters sans frontières, me dira plus tard un confrère consterné, Ali Amar, cofondateur du Desk, l’un des derniers journaux indépendants marocains. Le régime traite désormais les journalistes qui vont dans le Rif comme ceux qui s’intéressent au Sahara occidental. Pour lui, la page du hirak est tournée. Ce sujet ne doit pas survivre dans la presse. Il faut le recouvrir d’une chape de plomb. Quelques journalistes passent entre les gouttes. Des Marocains surtout. Mais on ignore les critères. C’est une zone grise. »

Depuis que la rue s’est tue au nord-est du Maroc, à Al Hoceïma et dans les douars alentour, sous l’effet de la répression et des grands travaux lancés, ni Mediapart, ni avant nous plusieurs confrères – françaisespagnolanglaisalgérien – n’ont pu accéder à la ville. Refoulés, empêchés, quand ils ne sont pas expulsés du pays par des autorités décrétant qu’il faut « une autorisation spéciale » que personne ne consent à donner et interdisant en réalité – sans le dire ni l’assumer officiellement – toute une région du Maroc à la presse internationale. Mediapart a tout fait pour être dans les clous, jusqu’à adresser des SMS et des appels sur les portables du ministre de la communication et du porte-parole du gouvernement. En vain. Aucune réponse. Aucune autorisation spéciale. Les autorités ne veulent plus de journalistes à Al Hoceïma, « la perle de la Méditerranée » où le roi Mohammed VI aime faire du jet-ski, tombeau de Mohcine Fikri, broyé à 31 ans par une benne à ordures alors qu’il tentait de sauver 500 kilos d’espadon pêchés illégalement que lui avaient saisis les gendarmes, une fortune.

C’était le 28 octobre 2016. Le choc. Le Mohamed Bouazizi du Maroc, en référence à ce marchand ambulant tunisien qui s’est immolé par le feu en décembre 2011 et qui a donné le coup d’envoi des révolutions arabes. L’icône de la hogra – mépris en arabe –, ce mot qui est sur tant de lèvres pour dire l’humiliation, l’arbitraire, la violence au quotidien du système marocain, le Makhzen, l’appareil étatique. Quand il faut souffrir pour obtenir ses droits. Depuis cette mort horrible, la région, mise au ban du développement, livrée à la misère, à l’économie informelle, à l’émigration, à la culture et au trafic du cannabis, défie le roi. Réclame dignité et justice sociale, des routes, des hôpitaux, une université, du travail… Veut parler à Sa Majesté, pas au gouvernement, au Makhzen honnis. Un « hirak chaabi », mouvement populaire, d’une ampleur inédite pour le roi Mohammed VI en dix-huit ans de règne. Et dans un Rif blessé, traumatisé, plusieurs fois réprimé par le Palais. Un îlot de berbérité au climat rude, entre mer et montagne, où jusqu’en 2011 (et encore difficilement aujourd’hui), on ne pouvait donner un prénom amazigh à son enfant. La terre d’Abdelkrim Al Khattabi, « Moulay Mohand », le héros de la guerre du Rif, la toute première insurrection anticoloniale du XXe siècle, qui n’est enseignée dans aucun livre d’histoire au Maroc.

Après des mois de manifestations, les premières arrestations sont tombées à l’aube du dernier ramadan. Massivement. En même temps que la pression sécuritaire. Quand le 26 mai, un vendredi de grande prière, l’une des figures médiatiques du mouvement, Nasser Zefzafi, un chômeur de 36 ans, a interrompu le prêche d’un imam dans une mosquée qui reprenait la propagande officielle en condamnant un hirak porteur de « fitna » (division, désordre). Une ligne rouge au royaume du roi « commandeur des croyants ». « Le quotidien n’est plus que visites en prison, procès, dépression. On étouffe. La police est partout », témoigne depuis Al Hoceïma, par messagerie cryptée,l’épouse d’un détenu. Comme tous ceux que nous avons rencontrés, elle est persuadée d’être sur écoute et inquiète à l’idée d’être prise en train de converser avec un journaliste étranger. « Ils pourraient m’accuser de préparer un complot contre l’État. » 

 

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Cette entrée a été publiée le 20 mars 2018 par dans anticapitalisme, MAROC, REPRESSION.