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Mai 68 – Naissance du Mouvement du 22 mars. Mais l’heure a sonné…

Daniel Bensaïd 22 mars 2018Mai 68 – Naissance du Mouvement du 22 mars. Mais l’heure a sonné…

La rentrée 67 sentait la poudre. Les bombardements américains sur le Vietnam s’intensifiaient. En France, les ordonnances gaullistes provoquaient une montée d’agitation sociale. Après la grève emblématique de la Rhodiaceta, celles de Caen et de Redon tournèrent à l’émeute. Nous militions à temps plein sur le campus de Nanterre, où la JCR était bien implantée1.

Nanterre-la-Folie méritait bien son nom. La presse de l’époque a souvent décrit le no man’s land boueux du campus, coincé entre les bidonvilles photographiés par Élie Kagan pendant la guerre d’Algérie et les barres de HLM encore clairsemées. La baraque qui tenait lieu de gare avait des allures de station délabrée du Far West, perdue aux portes du désert. Une fois sur le campus, on passait la journée entre cafétéria, resto U et résidence, sans beaucoup fréquenter les amphis. Les réunions s’enchaînaient. La plupart du temps, nous faisions cause commune avec la bande des anars animée par Jean-Pierre Duteuil et Daniel Cohn-Bendit. Lorsqu’un commando facho d’Occident débarquait de Paris pour une incursion sauvage sur notre territoire (presque) libéré, Xavier Langlade et Jacques Tarnero organisaient l’autodéfense de ce sanctuaire inexpugnable. Quand, dérogeant aux principes des franchises universitaires, le doyen Grapin autorisa la police à intervenir à l’intérieur des bâtiments, elle subit le même sort que les envahisseurs nazillons et fut promptement boutée hors les murs.

Ces activités aussi variées que débordantes ne laissaient guère de loisir pour l’étude. [Alain] Brossat et moi nous étions inscrits en maîtrise sous la direction d’Henri Lefebvre. Alain s’attaqua bravement à « la notion de changement de terrain » chez Althusser et Foucault. Inspiré par un sixième sens politique, j’ai choisi pour sujet « La notion de crise révolutionnaire chez Lénine ». Lefebvre accepta avec bienveillance de diriger ces « recherches » hétérodoxes. Nous devions suivre parallèlement le séminaire de Paul Ricœur sur Cassirer et les formes symboliques. Nous avions d’autres chats à fouetter que de folâtrer dans ces subtilités herméneutiques, d’autant que Ricœur apparaissait alors comme la butte témoin d’un âge philosophique révolu, condamné aux poubelles de la préhistoire par l’hégémonie structuraliste.

 

Créé à Nanterre suite à l’arrestation de Xavier Langlade, après une manifestation Vietnam, le Mouvement du 22-Mars en réunion le 29 avec de droite à gauche, Daniel Bensaïd (lunettes de soleil), Xavier Langlade et, debout, Daniel Cohn-Bendit.

 

Le peu que nous avons appris, cette année-là, le fut « au coin du feu ». Brossat sortait sa bêche à concept pour s’attaquer au changement de terrain. Denise Avenas annotait studieusement Le Capital pour initier un groupe lycéen de Rueil à la théorie de la valeur travail. Entre la lecture de L’Attrape-cœurs de Salinger et Les Choses de Perec, Martine2 s’adonnait avec modération à la sociologie, de préférence sous l’angle du roman policier. Quant à moi, à la manière de l’autodidacte de La Nausée, je lisais dans l’ordre chronologique les Œuvres presque complètes de Lénine, achetées par tranches de cinq, chaque fin de mois, à la librairie Racine.

Le mouvement étudiant prenait de l’ampleur en Italie et en Allemagne. À une poignée (JCR et anars encore), nous avons protesté sur l’esplanade déserte et glaciale des Invalides, contre la répression dont étaient victimes Modzelewski et Kuron en Pologne. Nous diffusions leur Lettre ouverte au Parti ouvrier polonais, traduite et ronéotée par nos soins. En février 1968, nous sommes partis nach Berlin manifester pour le Vietnam. Les manifestations internationales n’étaient pas encore monnaie courante. Avec son « université critique » animée par les étudiants du SDS3, Berlin faisait figure de capitale de la contestation, à cheval entre les deux Europe. Le nom d’Adorno ne nous évoquait pas grand-chose. De Marcuse, nous connaissions tout juste Éros et Civilisation, traduit par Boris Fraenkel pour les éditions de Minuit. L’Homme unidimensionnel ne paraîtrait en français qu’à l’automne 1968. En revanche, nous connaissions l’influence exercée par Lefebvre et sa critique de la vie quotidienne sur l’Internationale situationniste.

Nous avons rempli un car de Nanterrois pour l’expédition berlinoise. Manuel Castells, alors assistant en socio, Paolo Paranagua, tout jeune surréaliste, fils d’un diplomate brésilien, Sophie Petersen étaient de la partie. Le voyage à travers les plaines enneigées de janvier dura plus de vingt-quatre heures. Pour tuer le temps, nous répétions des chants révolutionnaires et suivions au transistor les exploits de Jean-Claude Killy aux Jeux de Grenoble. À la frontière est-allemande, prévenus que nous nous rendions à Berlin pour une juste cause, les vopos4 nous firent plutôt bon accueil.

Alain Krivine avait noué avec le SDS des liens privilégiés. Rudi Dutschke, son leader charismatique, nous fit l’honneur d’une visite la veille de la manif. Le charme magnétique de ce petit homme débordant de malice joyeuse joua à plein. Le lendemain, un demi-siècle ou presque après l’assassinat de Rosa Luxemburg, nous défilions par dizaines de milliers sur le Kurfürstendamm. La foule juvénile scandait avec bonne humeur : « Wir sind eine kleine, radicale Minderheit ! »5.

De retour à Paris, cette « petite minorité radicalisée » redoubla d’ardeur. C’est dans cette effervescence que Xavier Langlade fut arrêté lors d’une manifestation contre le siège d’American Express. Le lendemain, autour du café crème matinal, Brossat suggéra une action de solidarité en rupture avec la routine habituelle. Au lieu de déployer sagement des banderoles, nous exercerions nos talents pour les graffitis à l’intérieur des halls et des amphis. En des temps où les pochoirs et les tags ne faisaient pas encore fureur, cette simple transgression scripturale d’inspiration situationniste fit l’effet d’un détonateur. On vit apparaître sur les grandes vitres intérieures des maximes propices à la méditation, comme « La transparence n’est pas transcendante ». La main anonyme qui a tracé ces mots ignorait que, trente ans plus tard, l’idéal de transparence deviendrait le mantra du panopticon médiatique et que le « désir de transparition »6consumerait la grande confrérie des apparents. N’empêche : l’explosion poético-murale de Mai était lancée.

De fil en aiguille, de défi en escalade, la journée s’acheva en apothéose par la profanation symbolique de la salle du conseil occupée. Une soixantaine de mutins et mutines y fêtèrent l’événement jusqu’au petit matin. Servitude militante oblige, je fus privé de ce joyeux dénouement : j’animais ce soir-là une réunion de jeunes travailleurs à Levallois. Sur la lancée de cette journée mémorable, nous avons organisé une journée portes ouvertes à la fac. Le soleil en fut complice. Les commissions batifolaient sur les pelouses galeuses. Le mouvement du 22 mars naquit de ces cabrioles. Il se définit comme anti-impérialiste (solidaire des peuples indochinois et cubain), antibureaucratique (solidaire des étudiants polonais et du printemps de Prague), anticapitaliste (solidaire des ouvriers de Caen et de Redon).

La JCR profita de la trêve pascale pour tenir conclave. Nous fûmes à deux doigts de nous assommer à coups de chaise à propos d’une question mineure concernant les élections à la Mutuelle étudiante. Soutenu par les partisans d’un syndicalisme étudiant traditionnel (parmi lesquels Guy Hocquenghem et Henri Maler), Henri Weber reprochait à notre commune nanterroise son alliance compromettante avec les libertaires. Les faux frères (ennemis) lambertistes m’accusèrent même d’avoir traité les syndicats de bordels et l’Unef de putain. C’était pure calomnie. Sans prétendre être un fervent féministe de la première heure, ce n’était pas mon vocabulaire.

Les choses en étaient là, lorsque nous parvint la nouvelle de l’attentat contre Rudi Dutschke, abattu par un tireur alors qu’il circulait à bicyclette dans les rues de Berlin. Il était dans le coma, entre la vie et la mort. Nous le revoyions, plein d’entrain, galvanisant la manif de Berlin pour le Vietnam. Avec les anars, nous sommes partis aussitôt manifester devant l’ambassade d’Allemagne. Le petit cortège rechignait à se disperser. Une consigne transmise de proche en proche fixa un nouveau rendez-vous sur le Boul’Mich. Là, la police voulut s’interposer. Son intervention mit la petite troupe en fureur. À l’angle de la rue des Écoles, on fit projectile de tout : à la terrasse du Sélect Latin, verres, tasses, carafes, chaises, guéridons se mirent à voler. Les panneaux de signalisation furent renversés, les grilles de fonte arrachées au pied des arbres. C’était un de ces moments imprévisibles où la peur du képi et de la matraque s’évapore comme par enchantement. On se sent soudain invulnérable. On ne comprend qu’après coup ces signes imperceptibles qui annoncent un changement imminent du fond de l’air. La manifestation de Berlin apparaît ainsi a posteriori comme une sorte de prologue à Mai 68, et les échauffourées pascales du quartier Latin comme la préfiguration des barricades de la rue Gay-Lussac.

Après cette flambée, l’année universitaire semblait devoir s’achever en roue libre. Il était temps de songer à rédiger mon mémoire sur Lénine et la crise. Avec Martine, nous partîmes en stop pour une retraite studieuse dans le cabanon de ma mère, à Saint-Pierre-la-Mer. De passage à Toulouse, nous avons harangué un amphi bondé de la faculté Albert-Lautman (du nom du grand logicien – tonton d’Alain Krivine – exécuté par les nazis), en relatant par le menu l’épopée nanterroise. Remonté à bloc, l’auditoire partit en manif, balayant au passage un groupe d’Occident (où figurait sans doute Bernard Antony, le futur « Romain Marie » du Front national). Petit frère du « 22 mars », le Mouvement du 25 avril était né.

Nous sommes partis pour la côte audoise avec le sentiment du devoir accompli. Le temps était magnifique. Nous passions de longues heures à rôtir dans les rochers en annotant les encombrants volumes de Lénine. Le matin, je trottinais jusqu’au petit port de Brossolette pour acheter Le Monde. Un beau jour, les manchettes annoncèrent que la Sorbonne était investie par la police et que le quartier Latin était en émeute. Nous avons illico remballé Lénine, les maillots de bain et les crèmes bronzantes.

La JCR avait judicieusement réservé la grande salle de la Mutu[alité] pour un meeting européen le 9 mai. Je devais y intervenir comme militant du « 22 mars », aux côtés d’Ernest Mandel, de Massimo Gorla (futur député italien), de Paolo Flores d’Arcais (l’un des animateurs avec Nanni Moretti des girotondi contre Berlusconi), d’Henri Weber. L’après-midi, eut lieu un sit-out improvisé place de la Sorbonne, où Dany Cohn-Bendit traita vertement Aragon de crapule stalinienne. L’heure tournant, nous commencions à nous inquiéter du sort de notre meeting. Weber eut alors l’idée de l’offrir au mouvement en ouvrant la tribune et en retirant (par une opération No Logo innovante) les sigles qui décoraient la salle. Cohn-Bendit se joignit aux orateurs initialement prévus. Le lendemain, ce fut la nuit bleue des barricades.

Partie du vieux lion de Denfert, la manifestation de protestation contre la fermeture de la Sorbonne parvint au carrefour du Luxembourg, où elle hésita sans se résoudre à la dispersion. Soudain, des coups sourds. On dépavait. Provocation ? Innovation ? Répétition symbolique spontanée d’un geste évoquant les glorieux précédents de la rue Saint-Merri, de la rue de la Fontaine-au-Roi (défendue par Varlin, Ferré et Jean-Baptiste Clément), de la rue Ramponeau (où Lissagaray fit le coup de feu), du carrefour Ledru-Rollin (où tomba le député Baudin) ? Plusieurs fois, on eut le sentiment que la fougue allait s’éteindre avec la tombée de la nuit. Des tronçonneuses avaient pourtant surgi d’on ne savait où. Des arbres étaient abattus. Des voitures retournées, transformées en remparts, avec meurtrières et mâchicoulis. Les barricadiers rivalisaient d’imagination comme s’ils participaient au concours du plus bel édifice subversif, décorant les pavés de pots de fleurs, de calicots, de pièces de brocante. La barricade la plus généreusement inutile fut, par une sorte d’ironie, volontaire ou non, dressée devant… l’impasse Royer-Collard ! Ses défenseurs n’en affichaient pas moins une détermination réfractaire à toute idée de reddition.

Au petit jour, nous nous sommes retrouvés, avec Alain Krivine et un quarteron de rescapés exténués, les yeux rougis et larmoyants, dans la cour de l’ENS d’Ulm. Quelques normaliens maoïstes qui étaient partis, la veille au soir, se coucher en dénonçant cette tocade de « jardinage petit-bourgeois » émergeaient tout penauds de leurs rêves écarlates. Mai 68 avait commencé.

 

Extrait d’Une lente impatience, éditions Stock, avril 2004.

Publié sur le site danielbensaid.org

 

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Cette entrée a été publiée le 2 avril 2018 par dans anticapitalisme, MAI 1968.