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Violences policières : la préfecture vous informe !

par Patrick Michel, Pauline Perrenot, lundi 25 juin 2018

Des ZAD aux quartiers populaires, des manifestations réprimées aux universités occupées, certains des sujets qui occupent beaucoup de temps d’antenne, d’articles et de dépêches ont à voir avec les agissements des « forces de l’ordre ». Très régulièrement, les journalistes travaillant pour des médias dominants sur ces sujets sont confrontés à une critique sévère, issue en partie des personnes ayant vécu les événements « de l’autre côté de la matraque » : en reprenant sans recul la communication de la police ou de la gendarmerie, leurs articles et reportages occultent la violence des « forces de l’ordre », ou la présentent systématiquement – quoique plus ou moins explicitement – comme légitime.

Partant, leur version des faits s’en trouve souvent biaisée, voire mensongère, bien qu’étiquetée « officielle », ce qui serait un gage d’« objectivité ». Pour Acrimed, qui réfute l’idée d’un complot journalistico-policier, et qui cherche à comprendre quelles sont les conditions qui favorisent la production de ce type de mauvaise information (voire, dans certains cas, de désinformation), la question que nous posons ironiquement est alors la suivante : mais pourquoi sont-ils aussi méchants ?

Qu’il s’agisse d’une intervention d’une BAC (Brigade Anti Criminalité) ou d’une BST (Brigade Spécialisée de Terrain) dans un quartier populaire, des méthodes et des armes utilisées par des CRS ou des gendarmes mobiles lors de telle ou telle manifestation, des blessures infligées par les forces de l’ordre aux occupants des ZAD ou des universités en luttes contre la réforme ORE [1], les exemples sont nombreux : lorsque des policiers ou des gendarmes sont impliqués dans des événements violents, la communication des pouvoirs publics peut entrer en concurrence avec d’autres versions des événements, portées par des victimes (ou leur famille) ou des témoins de ces événements. Bien souvent pourtant, et même lorsqu’elle est grevée d’incohérences ou d’invraisemblances, c’est la version policière qui a les faveurs des médias dominants [2].

Une dépendance structurelle vis-à-vis des sources policières

Pour comprendre la primeur donnée aux sources policières, parfois au détriment de la vérité, il est utile de s’intéresser aux pratiques de certains journalistes entretenant une relation de proximité avec les forces de l’ordre, et qui construisent leur carrière sur les informations que cette proximité leur permet d’obtenir. À l’échelon de la presse quotidienne régionale, il s’agit des « faits-diversiers », ces journalistes chargés de remplir quotidiennement la rubrique « faits-divers ».

Accidents domestiques, délits plus ou moins cocasses, crimes vraiment tragiques : localement, la police est quotidiennement en charge d’« affaires » devenant, pour les journalistes, un puits sans fond d’informations, particulièrement juteux au regard des logiques de productivité imposées dans les rubriques « faits-divers ». Dès lors, pour produire rapidement et à peu de frais un flux journalier d’articles, créer des liens personnels avec un ou des interlocuteurs loquaces et disponibles au commissariat devient la base du travail des « faits-diversiers ». Ainsi que le rapportent Jérôme Berthaut, Éric Darras et Sylvain Laurens dans un article intitulé « Pourquoi les faits divers stigmatisent-ils ? » [3] :

Plus qu’une bonne relation, la « collecte » des faits-divers s’apparente ainsi à une quasi-osmose avec les sources policières ou judiciaires. La journée du fait-diversier commence avec « au moins 2 heures d’immersion tous les matins, dans le milieu policier » [4] et se termine par un point par téléphone avec le responsable au PC de police ; entre-temps, certains faits-diversiers, plus consciencieux, demeurent branchés sur les talkies-walkies de la police.

Une proximité intégrée par une partie des journalistes [5], et dont ils se prévalent, ainsi que le révèle un second extrait d’entretien :

Moi ça fait 10 ans que je suis là, tu imagines les gens qui ont été mutés, le jeu des mutations, je connais mieux le commissariat que n’importe quel flic qui arrive de Paris… et le chef quoi… […] Ce sont des maisons de verre qu’on a, on voit comment tout fonctionne. […] Nous, on s’est donné les moyens d’être comme des poissons dans l’eau au commissariat. […] À tel point, je pense, qu’au commissariat, on savait plus de choses que les directeurs et que les mecs du rang.

Enfin, la croyance (et la confiance) dans une « objectivité de fait » des institutions policières et judiciaires explique non seulement que certains journalistes ne remettent pas en cause les informations délivrées par ces sources, mais qu’ils leur donnent, en outre, l’exclusivité :

Le genre « fait-divers » ne suppose pas dans les routines de travail la prise en compte d’un point de vue contradictoire – pourtant au principe de l’objectivité professionnelle dans bien d’autres domaines de l’actualité. Sauf à ce que la police soit elle-même mise en cause, l’objectivité relève exclusivement de la reprise des « faits », c’est-à-dire des informations officielles, comptes rendus d’interventions policières ou décisions de justice. Il ne vient pas à l’idée d’un journaliste d’aller solliciter auprès du contrevenant sa version des faits. […] Mis à part les avocats – pour lesquels les journalistes s’efforcent d’opposer parties civiles et défense – les sources policières et judiciaires (parquet) ne sont pas perçues par les faits-diversiers comme des « parties » défendant un point de vue. […] Seule une prise de position de l’« informateur » policier s’apparentant à une « opinion » politique, peut conduire à mettre en doute son « objectivité » et lui faire perdre son crédit de professionnel-expert en sécurité locale.

 

Des pratiques aussi en vigueur dans la presse nationale

Sur le principe, ces considérations valent également à l’échelle des médias nationaux vis-à-vis des institutions gouvernementales centrales – notamment les préfectures et le ministère de l’Intérieur. Dans leur ouvrage de référence publié il y a 30 ans, Noam Chomsky et Edward Hermann décrivent le mécanisme général qui induit la dépendance des rédactions vis-à-vis des pouvoirs publics locaux comme nationaux :

Les médias sont en symbiose avec de puissantes sources d’information pour des raisons économiques et du fait d’intérêts partagés. Ils ont impérativement besoin d’un flux continu et stable d’information brute. Ils sont confrontés à une demande d’information quotidienne et à une grille horaire qu’ils doivent remplir. Pour autant, ils ne peuvent se payer le luxe de maintenir en permanence reporters et caméras partout où un événement important peut se produire. Les limites de leur budget leur imposent donc de concentrer leurs moyens là où les événements significatifs sont les plus fréquents, où abondent fuites et rumeurs, et où se tiennent régulièrement des conférences de presse. [L’Élysée, le ministère de l’Intérieur et celui des Affaires étrangères] [6] sont des épicentres de ce type d’activités. Au niveau local, la mairie et le siège de la police jouent le même rôle. […] Ces bureaucraties produisent en masse un matériel idéal pour alimenter la demande d’un flux régulier et planifié d’information, qui est celle des salles de rédaction. [7]

Dans un ouvrage paru en 2013, Jérôme Berthaut expliquait même à quel point cette dépendance est construite – via des réseaux de sociabilité – comme un pilier des formations de journalistes :

Depuis la deuxième moitié des années 1990, les chefs des informations générales de France 2 ont donné une impulsion décisive au renforcement des contacts avec les autorités de police, de la gendarmerie, de la justice et des secours. Cette préoccupation est tout particulièrement perceptible à l’assiduité des journalistes de la chaîne aux formations délivrées par l’Institut des hautes études de la sécurité intérieure (IHESI). Tous types de médias confondus, la rédaction de France 2 est en effet celle qui y inscrit le plus de journalistes : entre 1994 et 2011, sept journalistes du service informations générales ont fait partie des promotions de cet institut […] Or en investissant dans ces formations, la chaîne escompte avant tout la création de liens de familiarité avec de futurs responsables de la sécurité. [8]

 

Les dérives de la dépendance police/journalistes

Dans de telles conditions [9], créant ce que Berthaut, Darras et Laurens appellent une « co-gestion de l’agenda médiatique », comment attendre de ces journalistes qu’ils prennent le risque de mécontenter les sources qui leur fournissent quotidiennement les articles rapidement écrits (et sans doute vite oubliés) et qui garantissent le remplissage des colonnes qui leur sont assignées ? Le mélange d’intérêts – qui sont aussi des contraintes – professionnels, personnels et économiques à l’œuvre dans cette relation incestueuse fonde ainsi le constat des auteurs, résumé à la formule « à sources indispensables… compromis inévitables » :

Le fait-diversier doit ainsi constamment concilier des exigences de production (« trouver chaque jour de bonnes histoires »), et faire en sorte que les retombées des articles parus ne nuisent pas aux bonnes relations avec ses sources. Tenir ce rôle suppose des compromis, et nécessite d’accepter une forme de co-production de l’information avec les sources officielles. Même anciennes, les relations tissées avec les sources policières et judiciaires paraissent rester toujours fragiles, et peuvent être subitement remises en cause. […] Tributaire de ces relations sur le fil […], le fait-diversier délègue souvent à ses contacts policiers le rôle de lui narrer une opération, mais il peut les intégrer plus avant encore dans le processus de fabrication du journal, en leur demandant, par exemple, de s’adapter aux délais de parution des articles et de fournir des images, comme nos observations l’ont constaté à plusieurs reprises. Les conflits qui peuvent venir troubler cette routine dans ces relations entre (quasi) associés – lorsqu’un article pointe les erreurs d’un service de police – doivent rester ponctuels et circonscrits sous peine de compromettre durablement le processus de fabrication d’une rubrique stratégique.

Nous rapportions, en annexe de notre article « François Molins, mon amour de procureur », un événement qui illustre précisément les dérives de cette dépendance : le 17 novembre 2015, le chroniqueur de RMC Thomas Guénolé ose consacrer son billet aux dysfonctionnements des services de sécurité, ce qui déplaît au ministère de l’Intérieur. Le résultat ? d’une part, une quasi impossibilité de travailler, puisque selon le directeur de la rédaction, « la plupart des sources de nos spécialistes police se sont tues [suite à cette chronique] […], mettant en difficulté tout le travail de la rédaction pour obtenir et vérifier des informations ». D’autre part, le renvoi du chroniqueur indélicat, au motif explicite – si ce n’est d’une intervention directe du ministère – de l’importance cruciale pour l’ensemble des journalistes du média concerné, de pouvoir disposer de cette source d’information [10].

Synergies idéologiques et sociales

Cette dépendance objective des médias dominants vis-à-vis des sources policières et gouvernementales peut à l’occasion se doubler de convergences d’expériences et de vues idéologiques entre journalistes et (hauts) fonctionnaires. En effet, nombre de journalistes fréquentent bien davantage les policiers et leurs représentants hiérarchiques ou syndicaux que les habitants des ZAD ou des quartiers populaires dans lesquels ils n’ont pas grandi – et où ils ne vivent et ne vivront quasiment jamais. Nombre d’entre eux sont également bien souvent imprégnés des préjugés ou des représentations fantasmées – représentations qui fermentent dans les médias eux-mêmes – qui auréolent ces lieux et les personnes qui les habitent.

Une dépendance structurelle des journalistes spécialisés vis-à-vis de l’institution policière qu’a visiblement bien intériorisée le directeur départemental du quotidien Ouest-France pour la Loire-Atlantique, qui trouve si naturel et gratifiant professionnellement de pouvoir être le protagoniste d’un « reportage embarqué » avec les gendarmes lors de l’évacuation de la ZAD qu’il le fait savoir dans un tweet, avec photo à l’appui :

 

Les évacuations des ZAD de Notre-Dame des Landes et de Bure en février et avril dernier auront à cet égard fourni un énième exemple des dérives du journalisme de préfecture. Car si de nombreux journalistes ont alors protesté contre les menaces à la liberté de la presse et les conditions de travail auxquelles ils ont été contraints (violence de la part des « forces de l’ordre », accès restreint ou interdit au terrain des « opérations », etc.), d’autres se sont parfaitement accommodés des récits (narratif et visuel) de la police, qu’ils ont utilisés dans leurs médias parfois sans le moindre recul. Ainsi ont fleuri au cours des évacuations quantité d’articles et de reportages reprenant, parfois en guise d’illustration exclusive, les vidéos de la préfecture elle-même, et ce quand bien même des journalistes étaient dépêchés sur place [11] :

 

Le cas de ce JT du 3 mars de BFMTV n’est qu’un exemple parmi tant d’autres [12] de la fabrique conjointe d’images policières et médiatiques. Une production visuelle qui, dans bien des cas, s’est doublée d’un récit journalistique connivent lui aussi, amplifiant la voix des « forces de l’ordre » tantôt au gré de communiqués préfectoraux et de tweets du ministère de l’Intérieur généreusement relayés, tantôt indirectement, grâce à des effets de cadrage calqués sur la vision gouvernementale. Des cadrages, faut-il le préciser, hostiles aux zadistes autant que favorables aux versions des faits servies par les « forces de l’ordre ». Nouvel exemple de l’état du pluralisme dans nos médias : ce traitement peu empathique – et c’est le moins qu’on puisse dire – de l’éditocratie envers les personnes mobilisées [13] aura relégué aussi bien les points de vue plus critiques (notamment envers les violences policières) que les analyses plus sérieuses aux marges du paysage médiatique. Pendant ce temps rappelons-le, la diabolisation des zadistes constituait dans les grands médias la musique de fond, parfois jusqu’à l’absurde :

 

Versions concurrentes : une bataille médiatique à armes (très) inégales

Dans de nombreux cas, les journalistes des médias dominants mettent donc en avant la version des pouvoirs publics, et négligent ou ignorent les éléments matériels et les témoignages qui permettraient de la questionner – voire de la disqualifier. Cette tendance, tout à fait nette, n’est pas une loi universelle et uniforme : selon les détails des événements, le type de média, la façon dont les éléments contredisant la version officielle sont portés et défendus, et même le ou la journaliste affectée au traitement de ces événements, l’information produite reprendra les discours préfectoraux ou ministériels avec plus ou moins de distance.

Le traitement médiatique de la mort d’Adama Traoré est à ce titre exemplaire, puisque la mobilisation de la famille de la victime, qui s’est parfois confrontée directement aux journalistes sur le traitement réservé à la mort d’Adama dans leur média (notamment BFM-TV), a permis de faire savoir publiquement que les premières déclarations du procureur étaient fausses [14], et de donner à leur combat pour connaître et faire (re)connaître la vérité un retentissement important, avec plusieurs articles dans la presse internationale [15].

Pour autant, il est indéniable que dans ces batailles médiatiques, la communication des pouvoirs publics a toujours une longueur d’avance sur les éléments qui la contredisent : relayée plus tôt, reprise dans chaque article, présentée comme plus crédible, cette communication ne peut être critiquée, et parfois démontée, qu’occasionnellement, dans certains articles et dans certains médias, et parfois sur la base d’une mobilisation très forte dans l’espace public, comme ce fût le cas avec plusieurs manifestations, y compris à Paris, dans les semaines qui ont suivi la mort d’Adama Traoré.

De façon schématique, on peut dire que lorsque des violences policières sont suspectées, chaque communiqué ou conférence de presse de la préfecture sera abondamment reprise dans les médias qui traiteront l’affaire, les représentants de syndicats de policiers seront longuement entendus, au moins sur les chaînes d’info en continu ; et lorsqu’il existe des éléments contredisant la communication officielle, ceux-ci seront beaucoup moins facilement portés à la connaissance du public.

***

 

Avec la production industrielle de l’information et la dépendance structurelle qu’elle implique pour les journalistes vis-à-vis des sources massives d’informations brutes que sont les pouvoirs publics, et en particulier les sources policières, il semble que le journalisme de préfecture ait encore de beaux jours devant lui. Un journalisme qui, comme nous l’avons vu, implique la production et la diffusion d’informations avariées – en particulier concernant les agissements des « forces de l’ordre » – par et dans les médias dominants. Ces mêmes médias qui, en plein débat sur les « fake news » et leur toxicité, continuent de pointer du doigt certains sites, tout en éludant consciencieusement leur propre responsabilité [16]… En attendant les transformations de l’espace médiatique pour lesquelles Acrimed milite, et qui viseront entre autres à renverser cette dépendance, nous continuerons d’encourager les personnes, les organisations et les titres de presse qui mènent des batailles médiatiques pour faire connaître ou reconnaître la réalité des faits ; et nous continuerons de pointer autant que possible les affaires dont le traitement médiatique est biaisé ou distordu par le suivisme des rédactions à l’égard des récits proposés par les représentants des forces de l’ordre.
Patrick Michel et Pauline Perrenot

 

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Cette entrée a été publiée le 26 juin 2018 par dans Actualités des luttes, anticapitalisme, GOUVERNEMENT, POLICE.