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Un Président Borné

Dans sa « Lettre aux Français », le Président de la République français utilise une série de mots qu’il nous a semblé utile d’analyser et de comparer à quelques-uns de ses discours précédents ou au vocabulaire utilisé par son adversaire à la dernière élection présidentielle française. Pour se faire, nous avons procédé au décompte de la récurrence de ces mots-clés. Cette petite comptabilité met en lumière le vide structurel de sa politique et de son être.

Dans cette lettre, publiée sur le site web de l’Elysée et envoyée par la poste le 13 janvier 2019 – coût : 10 millions d’euros –, les mots dont la récurrence dépasse huit sont en ordre décroissant ; citoyen/citoyenneté, Nation, débat, impôt/fiscalité, Français/Françaises, social (système, modèle…). Puis un autre groupe de mots dont la récurrence oscille entre quatre et sept apparaît : élus, finance, démocratie, État, services publics (baisse), travail, dépenses. La majorité des mots relatifs aux responsabilités de l’État et à la république (chômage, république, droit, liberté, solidarité, éducation, santé, économie, industrie), tout autant que les fortes références idéologiques liées à ses choix politiques (effort, force, laïcité, colère, confiance, Europe, immigration, inégalité, peuple, religion/religieux) sont beaucoup moins utilisés tout en ponctuant l’exercice rédactionnel. Arrivent en queue de rhétorique des termes plutôt empruntés à la fois à la droite et à la gauche parlementaires : justice, pauvreté, famille, sécurité, tradition, violence. Enfin sont totalement absents : égalité, femme, handicap, mais aussi ordre, terrorisme, migrants.

Cette petite comptabilité (figure 1) qui n’a aucune vocation exhaustive – il manque différents mots comme écologie, environnement, développement durable, ISF (beaucoup d’observateurs auront uniquement noté l’absence de ce dernier terme), LGBT… – nous informe sur l’orientation donnée d’emblée à cette lettre et donc à la consultation nationale publique aujourd’hui entamée. Le Président s’adresse aux seul.es citoyen.nes français.es de son pays – et non à ses « compatriotes » ou habitant.es du territoire n’ayant pas la nationalité française – afin de débattre du système social qui vertèbre la « Nation » et non la « République ». Au cœur de ce débat il se focalise sur les « impôts », une notion souvent floue, qui se rapporte plus ou moins explicitement aux uniques impôts sur les revenus, comme cause de « colère » et raison pour réduire les « dépenses » publiques, dont la hauteur n’est pas précisée et les lignes non détaillées. Il affirme qu’il va alors falloir travailler davantage et revoir le système des services publics, le tout avec le soutien des « élus ». Il considère que le reste des problèmes seront résolus de soi, en tenant compte avec « force » des tensions liées à l’« immigration » et aux pratiques « religieuses ». Les écarts de richesse, la pauvreté, la violence, la justice ne sont en rien prioritaires. Une chose est sûre : il ne met pas à l’ordre du jour ce qui est nommée la « crise des migrants », qui fait un peu plus de morts au cours du temps, l’« égalité » (de sexe, de race, de classe) entre les citoyen.nes et il passe sous silence les manœuvres consistant à « sécuriser » le pays – achat et vente d’armes, participation à des conflits armés, armement de la police, maintien du budget de la Défense, fermeture des frontières, répression des manifestations, etc. – qui incarnent des invisibles du pouvoir politique dirigé par le Président.

Figure 1 – Lettre aux Français

 

Un État surpuissant

Ce premier décryptage demande à être mis en regard avec quelques discours précédents. Intéressons-nous tout d’abord au discours adressé aux Gilets Jaunes un peu plus d’un mois auparavant (figure 2). On isole alors des changements dans la rhétorique, certes adaptés au public – « mouvement social » versus population française – mais aussi un revirement politique. Les propos autour de la « Nation », les impôts figuraient déjà en tête. Mais, alors que le « travail », l’économie, la justice, le « peuple », la « colère », l’ordre, la violence, faisaient partie des préoccupations majeures de l’homme politique au moment de ce discours, ces mots ont presque disparu du courrier adressé à l’ensemble des Français.es. De la même manière, la percée des mots « élus » et « finance », et la montée en puissance des mots « État », « démocratie », « dépenses », « social » (rénovation du système) et « services publics » (baisse) est si importante qu’elle met en exergue un choix politique de taille. Ce choix est confirmé par la surenchère de l’utilisation des mots « chômage », « effort », « laïcité » et l’apparition de mots tels que « religion/religieux », « force », « droit », « Europe » et, dans une moindre mesure, « pauvreté », « sécurité », « tradition ». Ce changement de rhétorique confirme l’option adoptée par le Président que l’État prenne, dans le cadre du projet européen, les rennes des débats et surtout des solutions à mettre en place, notamment par l’intermédiaire de ses représentants élus, qu’il instrumentalise dans la foulée, au même titre que les Gilets jaunes qui, à trop vouloir retrouver leur « pouvoir d’achat », induisent une demande de baisse de la fiscalité individuelle tout en rétablissant l’ISF. Ces solutions sont, selon lui établies : diminuer les dépenses publiques « dans le respect » des droits, s’attaquer au chômage en tant qu’entrave à une économie régulée, veiller à la laïcité, le tout avec force. À noter que les invisibles étaient préexistants face aux Gilets jaunes.

Figure 2 – Comparaison Lettre aux Français et discours face aux Gilets jaunes

Une vision économiciste fermée

Comparons désormais les termes de cette lettre avec ceux mobilisés au lendemain du premier tour des élections présidentielles et au moment de l’investiture du Président de la République à l’Élysée (figure 3). Lors de ces deux événements, le candidat/président n’a absolument pas prononcé les mots suivants : débat, impôt/fiscalité, élus, État, services publics (baisse, coût), dépenses, chômage, immigration, inégalité, religion/religieux, pauvreté, tradition, violence. En revanche, dès le premier tour, il avait manifestement choisi l’option de s’adresser aux Français.es (et pas aux autres…), avait principalement mis l’accent sur l’Europe, puis déjà sur le peuple, les citoyens, le travail, la confiance et l’économie. Au moment de son investiture, il a continué à se focaliser sur les Français.es, l’Europe, dans une moindre mesure, sur le travail, mais surtout il avait évoqué le terrorisme, l’ordre, la liberté, l’égalité, disparus depuis. Le changement est aujourd’hui radical puisque le Président en exercice met très nettement en avant la finance, la réduction des dépenses publiques, la veille sur l’immigration et la religion et l’effort à fournir en conséquence de la part des élus et des citoyen.nes. Les invisibles (migrants, femmes, handicap, militarisation/armement) étaient d’ores-et-déjà présents lors de ces précédents discours.

Figure 3 – Comparaison Lettre aux Français, discours au lendemain du premier tour des élections présidentielles et lors de l’investiture

Instrumentaliser les rhétoriques populistes

Poussons désormais l’exercice dans la comparaison de cette lettre avec discours de Marine Le Pen au lendemain du premier tour des élections présidentielles (figure 4). Hormis la mention des Français.es, le Président en exercice et l’ancienne candidate s’expriment avec des terminologies très éloignées. Alors que l’adversaire politique avait abordé, à une reprise la « fraternité » et le « terrorisme », le futur Président ne les évoque nullement aujourd’hui. Les deux anciens candidats utilisent néanmoins des termes communs dont le « peuple », la « Nation », la « confiance » (à égalité), la « sécurité », la « République » et l’« immigration ». Le grand écart entre les deux positions s’expriment par les termes « citoyen », « impôt/fiscalité », « social », « élus », « finance », « démocratie », « État », « services publics », « travail », « dépenses », que la représentante du parti d’extrême-droite ne prononce absolument pas et que le Président met fortement en avant. La candidate se garde également de prononcer les termes « laïcité » et « religion » alors que son adversaire les utilise désormais volontiers. Les deux gardent en commun les invisibles. Cette comparaison souligne l’option économiciste entreprise aujourd’hui par le dirigeant politique, sous contrôle de l’État et comprenant une maîtrise des flux migratoires, et politicienne qui se traduit par sa volonté d’instrumentaliser en douceur les rhétoriques populistes.

Figure 4 – Comparaison Lettre aux Français et propos de Marine Le Pen au lendemain du premier tour des élections présidentielles

Un État entrepreneur

Poussons désormais l’exercice dans la comparaison des vocabulaires des deux candidats sortants au premier tour des élections présidentielles (figure 5). On observe que les deux personnages politiques se retrouvent sur des thématiques communes : les « Français », mais aussi le « peuple », la « confiance », la « sécurité », la « République » et le « terrorisme ». Le futur Président n’avait alors pas évoqué la « Nation » ou l’« immigration », qu’il a depuis adoptés. Ensemble les deux candidats avaient évité les termes économiques dans le but de se focaliser pour le futur élu sur l’« Europe » et pour la vaincue sur le « peuple ». Cette comparaison permet d’aller plus avant dans l’analyse du changement de rhétorique opéré par le Président depuis sa candidature au poste. Alors que les deux candidats s’avéraient relativement proches dans leur discours aux Français.es au lendemain de ce premier tour d’élections – nivellement politique par le bas –, le Président a depuis repris à son compte des thématiques chères à son adversaire, comme la « Nation », l’« immigration » et la « famille », a entretemps adopté puis abandonné un des termes utilisés par son parti – l’« ordre » –, a un peu reculé sur l’« Europe » pour mieux s’atteler à son objectif principal : faire de l’État français une entreprise économique qui marche, avec des « dépenses » régulées, des employés (fonctionnaires, élus) au « travail » et une clientèle (faisant appel à des « services ») maîtrisée (nationale, laïque, non violente, ayant le sens de l’« effort »).

Figure 5 – Comparaison des deux discours au lendemain du premier tour des élections présidentielles

 

La politique du vide

Pour finir, l’essentiel de cette « Lettre aux Français » n’apporte rien aux débats en cours, y compris ceux occultés par les médias « mainstream » et ceux portés par les invisibles. Nous en déduisons qu’elle se caractérise par le vide. Un vide, qui comme le dirait Sartre, reflète l’absence de fond et repose sur l’apparition de la forme. Les doutes, les interrogations sur les questions d’actualité et encore moins les alternatives à la crise politique en cours, sont tellement absents qu’on peut qualifier son auteur lui-même de vide (absence d’être) et le placer en oligarque borné. Comme son collègue MBS en Arabie Saoudite, il se fait VRP d’une « élite masculine mondialisée et occidentalisée, aux bases populaires éphémères ou inexistantes […] en quête de pouvoir absolu ».

Notons encore que la forme utilisée est directive – questions sur le comment plutôt que sur le pourquoi des propositions de points à débattre – ce que de multiples observateurs ont mentionné. Cette « consultation » s’inscrit davantage dans l’histoire de l’usage des « cahiers de doléances » (référence monarchique) que dans la mise en place d’une réelle démocratie participative à l’image des Conférences Nationales de politiques publiques, instaurées au Brésil lors de la mise en place de la démocratie participative dans ce pays.

Enfin, le Président ne prend pas la peine dans sa lettre d’utiliser l’écriture inclusive et encore moins épicène, alors que cette option fait partie des conseils prodigués par un des guides publiés par une des administrations qu’il dirige. Le vide s’affirme grotesque.

Joelle Palmieri
22 janvier 2019

 

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Cette entrée a été publiée le 27 janvier 2019 par dans anticapitalisme, DEBATS, FRANCE, PRESIDENCE.