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Le Planning familial d’Orléans, pompier de l’IVG dans le Loiret en lieu et place de l’hôpital public !

PAR ROZENN LE SAINT ET ALEXANDRE LÉCHENET

Dans cette zone de désert médical, les hôpitaux de Pithiviers et Montargis proposent seulement la méthode médicamenteuse aux femmes. D’où l’allongement du temps de transport des habitantes du Loiret pour disposer du choix de la technique d’avortement.

Le centre de planification ou d’éducation familiale d’Orléans, lui, est le tout premier en France à pratiquer les aspirations. État des lieux à la veille de la journée mondiale du droit à l’avortement, le 28 septembre.

Au Planning familial d’Orléans, nul besoin d’aller et venir à l’hôpital, de jongler avec les rendez-vous chez l’échographiste et le gynécologue : tout a lieu au même endroit. Heureusement pour Isabelle, la trentaine, infirmière à l’hôpital de Pithiviers, à 50 km

de la capitale de la région Centre-Val-de-Loire. Quand elle a appris qu’elle était enceinte, pour elle, il était hors de question de consulter ses collègues. « Les “ondit” dans les petites villes, non merci. Dans la salle d’attente, on vous appelle par votre nom, il y a zéro

discrétion… », commente-t-elle. « On peut croiser tout le monde dans les petits hôpitaux. La solution Planning familial limite les risques et peut permettre de diminuer aussi le temps

d’accès aux consultations », valide une interne passée par ce centre de planification ou d’éducation familiale (CPEF) pour se former à l’IVG.

Selon les dernières données disponibles de l’agence régionale de santé (ARS) du Centre-Val-de-Loire, en 2013, « le délai moyen deéclaré d’obtention d’un rendez-vous en région aprés le premier appel par la femme est de l’ordre de cinq jours sur l’année et de six jours en période estivale. On note des disparités territoriales concernant ces délais avec, dans le Cher, un délai moyen à moins de deux jours et, dans le Loiret, un délai moyen de l’ordre de huit jours ».

 

  • Une hausse du temps de transport pour accéder à l’IVG

Alors, après sa nuit de garde, Isabelle a roulé 50 minutes pour arriver au planning familial d’Orléans à temps et se faire avorter à 9 heures. En tout, l’Insee dénombre 1,5 million de femmes entre 15 et 50 ans dans le département. Elle fait partie des 31 106 en âge de procréer du Loiret à vivre à plus de 30 minutes de route d’un établissement proposant des avortements

par aspiration – alors qu’elles étaient 11 570 en 2013 (voir notre méthodologie en Boîte noire).

C’était avant la fermeture de la maternité de Pithiviers, en juin 2016 : l’hôpital n’a pas trouvé de gynécologueobstétricien ni d’anesthésiste, indispensables au maintien de l’activité accouchement, mais aussi IVG, car ce sont ces mêmes professionnels qui pratiquent

l’avortement par aspiration, selon les explications de Claire Ceccaldi, gynécologue à la maternité d’Orléans et responsable du CPEF de l’hôpital de Pithiviers.

Elle regrette, plus globalement, « le problème de la démographie médicale, particulièrement pauvre en région Centre-Val-de-Loire ». Quoi qu’il en soit, comme souvent, la fermeture de la maternité a entraîné par ricochet celle du centre d’IVG par aspiration.

Ainsi, seule la seconde option d’IVG, médicamenteuse (voir sous l’onglet Prolonger), est proposée à l’hôpital de Pithiviers. « On se représente souvent la méthode médicamenteuse comme la solution de facilité, avec ce côté magique du médicament, mais le déroulé n’est

pas si idyllique que cela. L’aspiration semble plus agressive pour le corps, alors que, finalement, selon les contraintes des femmes, elle peut leur convenir davantage », expose Laurence Wittke, responsable médicale du CPEF d’Orléans.

 

  • Le Planning familial d’Orléans, pionnier de l’IVG par aspiration

Elle a constitué le lourd dossier pour que le CPEF soit certifié « centre de santé » (anciennement appelé « dispensaire », il s’agit d’une structure pluridisciplinaire, à mi-chemin entre l’hôpital et le cabinet de médecin de ville). Il est ainsi devenu le premier et toujours le seul en France autorisé à pratiquer l’IVG par aspiration en anesthésie locale dans les murs d’un Planning familial.

La loi du 26 janvier 2016 le permet, afin de diversifier l’offre d’accès à l’IVG sur le territoire.

Les autres CPEF proposent seulement la méthode médicamenteuse. Cela a demandé au Planning familial d’Orléans d’investir environ 10 000 euros sur fonds propres, ainsi que d’embaucher un professionnel de santé à temps partiel, un jour par semaine, pour proposer cette option.

Le choix de la méthode n’est pas anodin. Celle par médicament « ne réussit pas à tous les coups et est assez douloureuse, appuie Michel Neny, pionnier de l’IVG dans la région. Nous voyons parfois arriver des Pithivériennes qui n’ont pas le permis et ont dû prendre le bus à 5 heures du matin pour venir se faire avorter par aspiration à Orléans ».

Pour Isabelle, « impossible de s’arrêter en ce moment, compte tenu des sous-effectifs à l’hôpital ». Alors elle a fait le choix de l’aspiration au CPEF, véritable oasis dans ce désert médical régional. L’anesthésie locale prend 5 minutes, l’aspiration du contenu de l’utérus,

une minute. Elle reste en observation près de deux heures. Tout va bien. Elle reprend la route pour une courte sieste, avant d’enchaîner de nouveau avec sa nuit aux urgences.

D’ailleurs, elle voit souvent des jeunes filles débarquer pour des maux de ventre à l’hôpital de Pithiviers. Les informations délivrées varient en fonction du soignant et de son temps. Quoi qu’il en soit, il faut qu’elles prennent un rendez-vous en externe pour réaliser une échographie, avec les délais à rallonge, surtout l’été. « Des coups à se retrouver hors délai », déplore l’infirmière.

Pour sa part, elle a appelé le lundi le Planning familial d’Orléans, est venue le lendemain réaliser une consultation, ainsi qu’une échographie. Elle est sortie soulagée le jeudi.

 

  • La méthode d’IVG imposée à Montargis

Le Planning familial voit aussi passer des femmes de villes de la région encore plus éloignées. Notamment celles qui, comme Isabelle, privilégient la méthode par aspiration.

« Il y a de moins en moins de médecins qui pratiquent les IVG par aspiration, car il y a une volonté de ne pas emboliser les lits d’hôpitaux avec les avortements. Certains établissements n’offrent aucun choix », rapporte Nathalie Trignol, représentante de l’Association nationale des centres d’IVG et de contraception (Ancic) et médecin du centre d’orthogénie de Tours.

Le jour de l’interview, elle a aussi reçu une femme de Châteauroux, ville située à plus de 120 km, pour une grossesse gémellaire de 12,5 semaines : les médecins de l’hôpital ne l’ont pas prise en charge, estimant l’acte d’IVG trop compliqué.

Le cas du centre hospitalier de l’agglomération montargoise est criant. Nos chiffres montrent

qu’en 2018, 97,2 % des IVG pratiquées étaient médicamenteuses, 100 % en 2017. C’est simple, seule la méthode médicamenteuse est pratiquée, sauf en cas d’échec, en ultime recours. Même une partie des IVG dites « tardives », réalisées entre 12 et 14 semaines,

sont médicamenteuses. Pourtant, « sur le plan psychique, c’est difficile de voir un embryon davantage formé tomber dans la cuvette des toilettes. Les femmes culpabilisent souvent

d’avorter, c’est encore pire dans ces circonstances…

Et puis c’est plus douloureux, il arrive souvent qu’on leur donne de la morphine », témoigne une femme médecin montargoise, qui préfère conserver l’anonymat.

Interrogé par Mediapart sur les difficultés que peuvent rencontrer les femmes au cours d’une IVG « tardive » médicamenteuse, Lies Mebroukine, chef du pôle femme-enfant et du service de gynécologieobstétrique de l’hôpital montargois, répond : « Ce qui est très compliqué, c’est de faire une IVG par aspiration à 14 semaines. »

Questionné de nouveau, non pas sur le confort des médecins mais sur celui des femmes, il s’énerve : « Compte tenu des moyens de mon service, je ne suis pas en mesure de proposer le choix. Quand nous pouvons appliquer les recommandations, nous le faisons, quand nous ne le pouvons pas, nous ne le faisons pas. » Sauf qu’il s’agit de la loi.

La création d’un service dédié à l’orthogénie, d’un bloc opératoire et le recrutement d’un médecin permettraient d’entrer dans les clous, selon ce chef de service. D’autant que l’hôpital pratique un avortement presque tous les jours, en moyenne : 320 en 2018.

Pour l’heure, la seule alternative à la méthode médicamenteuse est de trouver un moyen de se rendre à Orléans, donc à plus d’une heure de route. Si elles optent pour l’aspiration, au CHR d’Orléans, les patientes peuvent même décider si elles préfèrent une intervention en anesthésie générale ou locale.

Car depuis 2018, l’hôpital d’Orléans propose l’IVG par aspiration en anesthésie locale. Et depuis lors, les chiffres du CHR montrent que de plus en plus de patientes délaissent la méthode médicamenteuse pour l’aspiration. En 2016 et 2017, 73 % avaient préféré prendre des comprimés et en 2018, elles étaient moins de 66 %.

 

  • Former pour améliorer l’accueil IVG

Par ailleurs, à Orléans, les Montargoises devraient être mieux reçues. Car d’après les témoignages que nous avons recueillis, l’accueil à l’hôpital peut être problématique. C’est monté jusqu’à l’ARS Centre- Val-de-Loire, qui doit faire un topo de la situation dans toute la région au ministère de la santé, pour alimenter son rapport tant attendu, annoncé pour cet automne. « La deuxième version de notre plan régional d’accès à l’IVG nous permettra d’identifier les anomalies et de mettre en place à compter de 2020 des mesures dans les établissements où nous avons connaissance de pratiques déviantes », indique sans davantage de précisions Françoise Dumay, directrice de la santé publique et environnementale de l’ARS.

Pour sa défense, la direction du centre hospitalier de l’agglomération montargoise assure ne jamais avoir reçu de courrier de l’ARS ou de plainte liée à l’IVG. Elle met en avant un délai d’une semaine maximum pour obtenir un rendez-vous… Quand la Haute Autorité de la santé (HAS) recommande que cela soit dans les cinq jours suivant le premier appel : un délai respecté en France, en moyenne, selon l’enquête testing de la Direction générale de l’offre de

soins (DGOS) de 2017.

Quant au refus de prendre en charge des femmes qui n’habitent pas l’agglomération, comme cette jeune fille venue de Gien, justement pour ne pas croiser ses connaissances dans cette autre ville « à taille humaine » du Loiret ? Le chef de service ne s’en cache même pas : « Je ne peux pas faire autrement.

Le bouche à oreille fonctionne très bien ; si on laisse passer une fois, on va se retrouver submergés. »

Si, en moyenne, les habitantes du Loiret doivent mettre 20 minutes pour accéder à l’établissement hospitalier pratiquant l’IVG le plus proche, le temps s’allonge largement si elles veulent s’assurer d’être bien reçues, quelle que soit leur situation, de réellement

bénéficier du choix de la méthode IVG, en se rendant nécessairement au plus grand hôpital de la région ou au Planning familial d’Orléans, transformé en pompier de l’IVG pour pallier les défaillances des hôpitaux publics ailleurs dans le Loiret.

Au moins, le personnel y est spécifiquement formé à l’information IVG, les échographistes ne prennent pas en charge les femmes de la même façon selon que la grossesse est désirée ou non, et le parcours des femmes est fléché : s’il n’est pas possible de réaliser les examens médicaux directement au CPEF, les animateurs renvoient à des professionnels de santé

dits « bienveillants », dans le but de faciliter les démarches et d’éviter les obstacles.

Pour les femmes au-delà des 14 semaines, très jeunes, violées ou plongées dans de graves souffrances psychologiques, les conseillers conjugaux des CPEF du Centre-Val-de-Loire savent très bien qu’il vaut mieux les orienter vers l’hôpital de Tours, dans le département voisin d’Indre-et-Loire. Depuis quatre ans, celui-ci pratique l’interruption médicalisée de

grossesse (IMG) pour motif psychosocial.

Alors, des femmes en détresse, qui ont pu découvrir tardivement leur grossesse, viennent spécifiquement à Tours pour que leur dossier soit étudié. « Cela représente une part infime de l’activité tourangelle, avec une dizaine d’IMG pour motif psychosocial par an, dont environ la moitié pour des femmes qui viennent d’un autre département », selon Nathalie Trignol, médecin du centre d’orthogénie de Tours.

Pour aider à multiplier les lieux d’accès à l’IVG et à mieux y former les acteurs de la santé, elle coorganise un diplôme inter-universitaire « Régulation des naissances » à l’université Paris-Descartes : chaque année, une trentaine de médecins et de sages-femmes étudient donc la contraception et l’IVG. Et au CHRU de Tours, elle forme les internes qui, au fur et à mesure, remplacent les militants historiques de l’interruption volontaire de grossesse.

Michel Neny y a aussi pratiqué des avortements pendant 30 ans. Alors qu’il a maintenant 72 ans, il fait le trajet trois fois par semaine depuis Tours, direction le CPEF ou l’hôpital d’Orléans, qui n’est pas adossé à une faculté de médecine. Et ce, aussi pour former là-bas la nouvelle génération de blouses blanches et s’assurer de la continuité de l’accès à l’IVG. Car il

craint le départ en retraite de celle des vieux de la vieille dont il fait partie, qui ont poussé à la loi Veil. Il s’est juré de n’arrêter que lorsque la relève serait assurée.

 

Boite noire

Mediapart a rassemblé le maximum de données existantes sur les avortements pour produire une cartographie la plus détaillée possible de l’accès à l’IVG et de ses obstacles en France : un travail encore jamais accompli jusqu’alors, puisque aucune structure publique nationale n’en est chargée (lire ici notre enquête nationale long format).

Pour ce faire, nous avons étudié les données de l’ensemble des actes d’avortement réalisés en

établissements de santé, hôpitaux et cliniques.

Nous avons analysé toutes les données mises en ligne par l’Agence technique de l’information sur l’hospitalisation et la Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (Drees).

Nous dévoilons même les plus récentes, celles de 2018. L’assurance-maladie nous a également communiqué des chiffres agrégés du nombre d’IVG pratiquées « en ville » pour la même année.

Pour réaliser la cartographie de l’IVG, nous avons utilisé une base de données publiée par la Drees, la Statistique annuelle des établissements (SAE). Elle propose des chiffres détaillés sur les IVG en milieu hospitalier – qui représentent près de huit avortements sur dix réalisés en France –, ainsi que les types d’IVG pratiqués.

Les temps de trajet ont été calculés à partir des données d’Open Street Maps et du moteur OSRM pour le centre géographique de chaque commune de France avec l’établissement le plus proche – hôpitaux ou cliniques – ayant pratiqué des IVG par aspiration en 2018. Ces temps de trajet ont été couplés au recensement de l’Insee de 2016 pour toute la France, sauf Mayotte, région pour laquelle les chiffres datent de 2014.

Nous avons également utilisé la base SAE pour l’ensemble des statistiques relatives aux pratiques de l’IVG par les établissements hospitaliers. La base de données de l’ATIH sur les actes pratiqués dans les établissements – dontles interruptions par aspiration, parfois appelées instrumentales ou chirurgicales, oupar moyens médicamenteux – a également permis d’enrichir nos analyses.

Nos calculs et cartes n’intègrent pas les avortements pratiqués en ville, qui représentaient 23 % des IVG réalisées en 2018. L’assurance-maladie nous a seulement communiqué des chiffres agrégés. Aucune base de données exhaustive ne liste les praticiens réalisant ces actes.

Le code source ayant permis ces calculs et les Données sont disponibles en ligne.

Prolonger

  • Les deux méthodes d’avortement

La première, l’historique, la méthode par aspiration, parfois appelée instrumentale ou chirurgicale : la femme est mise sous anesthésie locale ou générale pendant qu’un médecin aspire le contenu de son utérus dans une salle d’intervention ou un bloc chirurgical.

La deuxième consiste à prendre deux médicaments abortifs : l’un interrompt la grossesse, l’autre, avalé un ou deux jours plus tard, provoque l’expulsion de l’embryon. À distinguer de la pilule du lendemain, ce moyen de contraception d’urgence à prendre dans les jours suivant le rapport sexuel non protégé.

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Cette entrée a été publiée le 19 octobre 2019 par dans anticapitalisme, HÔPITAL, IVG, LOIRET, santé.