NPA Loiret

Mel de Contact : npa.orleans@orange.fr

PostNord, ou le crépuscule des postes suédoise et danoise

Douze ans après le mariage des deux sociétés, au sein d’un opérateur public régional, PostNord n’a pas connu le succès escompté, incitant des voix de plus en plus nombreuses dans les deux royaumes à demander une séparation.

Par Anne-Françoise Hivert  Médiapart

 

Postnord

Ce mariage, Peter Brännström n’y a jamais cru : « Quand la fusion entre Posten AB et Post Danmark a été annoncée, le 1er avril 2008, beaucoup d’entre nous ont pensé qu’il s’agissait d’un poisson d’avril », confie cet ancien chef de la production chez Posten AB. L’union, qui a donné naissance à PostNord, a été, regrette-t-il, « arrangée par les politiques », des deux côtés du détroit de l’Öresund – qui sépare les royaumes scandinaves –, « sans consulter les responsables opérationnels ».

De ce 1er avril 2008, il reste une photo. On y voit la ministre suédoise de l’industrie, Maud Olofsson, tout sourire. La leader centriste est entourée de Fritz Schur, patron de Post Danmark, et de son homologue suédois, Erik Olsson. Le cliché a été pris lors de la conférence de presse, organisée dans la banlieue stockholmoise de Solna, au siège social de la poste suédoise, un grand bâtiment baptisé Arken, « arche » en français, en raison de sa forme qui rappelle celle d’un bateau.

En mai 2019, l’opérateur public a dû quitter les locaux, devenus trop chers et trop spacieux, après plusieurs vagues de licenciements. Le 1er avril 2008, cependant, l’heure est encore à l’optimisme. La fusion, martèle la ministre, va « garantir un service de qualité, tout en permettant de faire un premier pas vers l’Europe ». A terme, Copenhague et Stockholm envisagent une privatisation.

Les risques d’une faillite

Les salariés, eux, doutent : « On nous parlait de synergie, mais nous voyions bien que nous n’avions rien en commun », raconte Peter Brännström. Il est question, par exemple, de mutualiser le tri du courrier dans le sud de la Suède : « Or tous ceux qui travaillaient à la production savaient que c’était techniquement et pratiquement impossible. Nous n’avions pas les mêmes systèmes pour gérer les adresses et les codes postaux. » Même les véhicules des facteurs sont différents, remarque l’ancien chef de la production : « Nous avons le volant à droite, pour faciliter la distribution du courrier, les Danois l’ont gardé à gauche. »

Douze ans plus tard, le constat d’échec est identique des deux côtés de l’Öresund, au point que le divorce est désormais évoqué. Car non seulement les synergies ne se sont jamais matérialisées, mais les difficultés se sont, dans les dernières années, accumulées. En cause : la numérisation croissante du courrier et la chute de l’envoi des lettres et cartes postales.

Depuis 2000, le volume des plis a ainsi diminué de 90 % au Danemark et d’un peu plus de 50 % en Suède

Depuis 2000, le volume des plis a ainsi diminué de 90 % au Danemark et d’un peu plus de 50 % en Suède. En 2019, la baisse a continué, avec un recul de 13 % côté danois et de 8 % côté suédois. Résultat : malgré des efforts de modernisation, des réductions de personnel et une hausse de 10 % de la livraison des paquets, PostNord termine l’année avec 239 millions de couronnes suédoises (23 millions d’euros) de pertes. Son quatrième solde négatif depuis 2016.

Dans une interview au quotidien Dagens Nyheter, le 20 janvier, Annemarie Gardshol, PDG du groupe depuis novembre 2019, a reconnu « la gravité de la situation ». Trois jours plus tôt, le journal avait révélé l’existence d’un rapport secret, commandé par les deux Etats actionnaires au cabinet de conseil McKinsey, à l’automne 2018. Dans ses conclusions, il met en garde contre les risques d’une faillite si les Etats ne soutiennent pas financièrement l’opérateur public.

« La concurrence est biaisée »

L’équation est simple, explique Henrik Ishihara, porte-parole de l’entreprise publique : « D’un côté, le volume des lettres diminue très rapidement. De l’autre, nous avons des coûts fixes élevés. Cela se traduit par la hausse constante du prix du transport de chaque lettre. » Car dans les deux pays, l’opérateur a une mission de service publique, définie par l’Etat, l’obligeant notamment à assurer un service universel.

En Suède, la loi impose que 95 % du courrier soient livrés dans les quarante-huit heures

Ainsi, en Suède, la loi impose que 95 % du courrier soient livrés dans les quarante-huit heures. Or, si le royaume compte sept fois moins d’habitants que la France, il fait quatre cinquième de sa superficie, ce qui requiert du personnel et des infrastructures, même si, constatait l’administration des postes et télécommunication (PTS) dans un rapport en 2019, « les facteurs passent devant de plus en plus de logements sans rien y déposer ».

Principal concurrent de PostNord sur le marché postal suédois, dérégulé depuis 1993, l’opérateur privé Citymail a décidé de ne livrer le courrier que tous les quatre jours et de se retirer des villes les moins rentables. L’opérateur public n’a pas la même possibilité, rappelle Henrik Ishihara, qui reconnaît que « la concurrence est biaisée ».

Pour faire face à une rentabilité en berne, PostNord a obtenu une hausse du prix du timbre de 9 à 11 couronnes au 1er janvier (soit une hausse d’environ 20 centimes d’euro). Le groupe envisage également de ne livrer le courrier qu’un jour sur deux. « Mais, à terme, ce ne sera pas suffisant », observe M. Ishihara. L’opérateur demande donc que l’Etat mette la main à la poche et subventionne le service universel : « La Suède est un des seuls pays en Europe qui ne le fasse pas encore », souligne le porte-parole de l’entreprise postale.

Or les difficultés de la branche suédoise devraient croître dans les prochaines années, à mesure que la numérisation des communications s’accélère. Un domaine où le Danemark est largement en tête. Et c’est bien là le cœur du problème : alors que les Suédois estiment avoir financé le passage au tout numérique chez leurs voisins, les Danois les accusent, au contraire, de ne pas s’y être suffisamment préparés.

Sentiment de défiance

« Côté suédois, le sentiment général est qu’on s’est fait rouler par les Danois », résume une source proche du dossier. A l’époque du mariage, Post Danmark fait la moitié de la taille de Posten AB et représente 30 % de la valeur de PostNord. Pourtant, l’Etat danois obtient 40 % du capital de l’opérateur et 50 % du pouvoir de décision, ainsi que la présidence du conseil d’administration, confiée à Fritz Schur, l’ex-président de Post Danemark, considéré comme l’instigateur de la fusion.

Le sentiment de défiance éprouvé par les Suédois à l’encontre de leurs voisins augmente d’un cran quand le Parlement danois vote une loi, en 2012, qui oblige les administrations publiques à numériser leurs communications et les habitants à se doter d’une e-Boks, une boîte aux lettres électronique sécurisée, où ils reçoivent désormais la majeure partie de leur courrier.

« Pour l’Etat danois, les économies ont été énormes », assure Per Nikolaj Bukh, professeur à l’Université d’Aalborg (dans le nord du pays). Pour PostNord, en revanche, il s’agit d’une catastrophe : non seulement, le volume du courrier s’effondre, mais le licenciement de 4 000 salariés danois, dont les contrats prévoient trois ans de salaires, coûte une fortune à l’opérateur.

Pendant trois ans, les profits de la branche suédoise compensent les pertes de la branche danoise. Jusqu’en 2016 : PostNord au Danemark accuse 190 millions d’euros de pertes, contre 80 millions d’euros de gains en Suède. Un bras de fer s’engage alors : Copenhague finit par débloquer 180 millions d’euros, Stockholm se contente de 40 millions d’euros.

Au Danemark, le facteur ne passe plus qu’une fois par semaine

Parallèlement, des réformes sont engagées, côté danois. « La qualité du service a baissé et les prix ont augmenté », explique Per Nikolaj Bukh. Désormais, le facteur ne passe plus qu’une fois par semaine et le timbre coûte 10 couronnes danoises (1,3 euro). « Ce sont des ajustements que la Suède va inévitablement devoir faire et qui vont coûter très cher », note le chercheur.

C’est bien ce qui inquiète Copenhague, où l’hypothèse d’un divorce, soutenue par une majorité des partis, est évoquée avec de plus en plus d’insistance. Le ministre social-démocrate des transports, Benny Engelbrecht, a d’ailleurs commandé une étude sur les conséquences d’une séparation. « Pour les contribuables danois, la séparation est sans doute la meilleure alternative, sauf qu’aucune modalité n’a été envisagée dans l’accord de fusion, ce qui rend les choses très compliquées », remarque l’universitaire Per Nikolaj Bukh.

Pour le moment, le gouvernement suédois n’a fait aucun commentaire. Reste l’impression d’un énorme gâchis, dont la Suède est largement responsable, selon Christian Sandström, professeur associé à l’Institut Ratio, à Stockholm. « Ceux qui plaidaient pour la fusion n’ont pas bien préparé ce projet. » Pour lui, il n’y a aucun doute : le mariage était une erreur.

 

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Information

Cette entrée a été publiée le 23 février 2020 par dans AFFAIRES, anticapitalisme, LA POSTE, PRIVATISATIONS, SUEDE.