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Le recensement des décès dans les établissements EHPAD reste incomplet !

8 AVRIL 2020 PAR NASSIRA EL MOADDEM

Le gouvernement a commencé à publier le nombre de décès dans les Ehpad. Enfin. Mais le bilan reste très imparfait, le système de remontées des cas est encore balbutiant et une autre bataille démarre : avoir les moyens de tester tous les résidents pour prévenir les contaminations.

Il aura fallu attendre le 2 avril, soit un peu plus de deux mois après le début de l’épidémie, pour que le gouvernement se décide à communiquer sur les décès dans les maisons de retraite (3 237 recensés le 7 avril dans les Ehpad et autres établissements médico-sociaux sur 10 328 morts en France). Jusqu’à cette date, les bulletins quotidiens d’information ne recensaient que les données hospitalières. Alors que le directeur général de la santé prenait la parole chaque soir devant les Français, il fallait se tourner vers la presse quotidienne régionale pour s’informer sur la progression de la maladie dans les maisons de retraite et autres établissements médico-sociaux, pour y découvrir des morts en cascade.

Dès le 17 mars, France Bleu Poitou rapportait ainsi un décès dans l’Ehpad de la Puye (Vienne) ; le 27 mars, La Nouvelle République informait sur 10 morts à l’Ehpad de Coinces à Salbris (Loir-et-Cher), bilan passé à 12 depuis ; le 30 mars, Midi Libre témoignait des 12 morts à l’Ehpad des Aiguerelles à Mauguio (Héraut) ; le 1er avril, c’est l’Oise-Hebdo qui renseignait sur les 20 morts à l’Ehpad Les Cèdres de Crouy-en-Thelle, etc.

Le dispositif de signalement des décès n’a été mis en place que le 28 mars. © AFP

Des données disponibles donc. Mais jusqu’au 28 mars, aucun dispositif national ne permettait de faire remonter les données des Ehpad vers les agences régionales de santé (ARS), et en bout de course, au ministère. Alors même qu’un avis du Haut Conseil à la santé publique insistait, dès le 14 mars, sur le risque pour les personnes de 70 ans et plus de développer des formes particulièrement sévères du Covid-19. Et alors que depuis le 6 mars, les familles étaient, partout, interdites de visite.

C’est seulement le 28 mars que le ministère des solidarités et de la santé a rendu opérationnel un outil national de signalement des cas dans les Ehpad, via une application baptisée Voozanoo, hébergée sur le serveur de Santé publique France.

Et pourtant. Plusieurs directions d’Ehpad affirment à Mediapart avoir communiqué d’elles-mêmes, aux ARS (agences régionales de santé), leurs données sur les contaminations et les décès dans leurs établissements depuis des semaines. « Tous les jours, depuis le 9 mars, nous remplissons un formulaire de déclaration des cas dans nos Ehpad que nous adressons pour 12 heures à l’ARS du Grand Est et au conseil départemental du Bas-Rhin », indique Jean Caramazana, directeur de l’Abrapa, association de Strasbourg qui chapeaute treize Ehpad et recense à ce jour, parmi les résidents, vingt-trois décès et 186 malades suspects ou avérés Covid-19.

Même chose pour le Groupe Saint-Sauveur à Mulhouse qui, selon directeur général, Jean Larduinat, envoie « chaque jour depuis début mars un compte rendu du plan de continuation de l’activité comprenant les données à jour des cas de Covid et des décès de tous les établissements du réseau ». Vingt-sept résidents de son Ehpad de Saint-Damien à Mulhouse sont ainsi décédés depuis le début de l’épidémie.

De même, une cadre d’une association contrôlant deux Ehpad à Paris assure à Mediapart faire ce type de remontée, une fois par semaine, à l’ARS d’Île-de-France depuis début mars. Alors quoi ?

« Effectivement, il y avait déjà des dispositifs de remontées d’informations locaux auprès des ARS et de certaines préfectures, reconnaît le cabinet d’Olivier Véran, ministre des solidarités et de la santé. Mais pas de dispositif agrégé nationalement sur une base harmonisée avec le même périmètre d’établissements concernés, les mêmes critères de déclaration d’un cas suspect, la même temporalité de remontée des données… Il a fallu construire ex nihilo un dispositif national pour avoir des données que l’on pouvait agréger et analyser. » Des données qui restent pourtant sacrément partielles.

Mercredi 8 avril, soit dix jours après la mise en place de l’application Voozanoo, Jean Caramazana, le directeur de l’Abrapa à Strasbourg, assurait encore à Mediapart que, s’agissant de sa structure, l’application n’était pas encore activée. « Je n’ai pas de consigne en ce qui concerne l’Abrapa. Nous continuons donc à remonter les informations par le fichier Excel habituel », précise-t-il.

Ce témoignage interpelle d’autant plus que la diffusion des données de contaminations et décès par les ARS et le ministère in fine ne livre pas le détail par établissement. Comment être sûr que tous sont bien pris en compte ? A Mediapart, le cabinet d’Olivier Véran répond : « Nous faisons un travail de recoupement d’informations  et de contrôles de cohérence progressivement pour vérifier que les situations dont nous avons connaissance via les ARS sont bien comptabilisées au niveau national. La vocation des chiffres agrégés et communiqués tous les jours, c’est d’être transparent sur l’évolution générale de la situation ».

La difficulté de recensement est d’autant plus grande que d’après les professionnels travaillant dans les Ehpad, les tests sont très limités. D’après plusieurs témoignages concordants, seuls les deux ou trois premiers cas graves sont testés, le reste non. Ce que confirme à Mediapart le cabinet du ministre, Olivier Véran.

Et encore, tous les établissements n’en sont pas dotés. « Nous n’en avons pas chez nous », témoigne une infirmière de l’Ehpad rattaché au Centre hospitalier de Romorantin (Loir-et-Cher). Les tests sont faits aux urgences de l’hôpital. Et ils ne les ont que depuis peu, car jusqu’à la semaine dernière, il fallait aller à Blois voire à Tours pour être testé. »

Samedi 4 avril 2020, dans un courrier dont Mediapart a obtenu copie, un établissement parisien de Korian, grand groupe de gestion d’Ehpad français et privé, assurait ainsi aux familles : « À ce stade, il nous est demandé par l’Agence régionale de santé de poser le diagnostic sur auscultation médicale et non plus par réalisation des prélèvements. »

Dès lors, comment recenser précisément les décès liés au Covid-19 ? Éviter la sous-déclaration d’un côté, la surdéclaration de l’autre ?

« La consigne, c’est que le médecin de la structure constate le décès, le remonte à la direction qui elle-même renvoie à l’ARS, indique Tatiana Dubuc, aide-soignante au Havre. Le problème, c’est que tant que les résidents ne sont pas testés, on n’aura que des suspicions. Si ça continue comme ça, les résultats seront faussés. Nous avons eu sept décès sur un établissement dont aucun n’a été testé Covid. »

Sans compter cette évidence rappelée par le Haut Conseil à la santé publique : « L’existence de formes asymptomatiques ou pauci-symptomatiques est avérée et un certain nombre de patients décédés porteurs du SARS-CoV-2 ne seront probablement pas identifiés. »

Contacté, le cabinet d’Olivier Véran insiste en tout cas : « Les personnes diagnostiquées mais non testées sont comptées dans les signalements de cas et de décès. »

«C’est aberrant de ne pas avoir testé avant»

Est-ce la crainte d’être accusé de ne pas rendre compte fidèlement de l’hécatombe dans les Ehpad qui a conduit le gouvernement à changer de stratégie ? Lundi 6 avril 2020, Olivier Véran a annoncé « une vaste opération de dépistages » dans les Ehpad.

Objectif : « Tester tous les résidents et tous les personnels à compter de l’apparition du premier cas de malade confirmé au sein de l’établissement, ce qui permettra de regrouper les cas positifs au sein de secteurs dédiés […] pour éviter la contamination des autres résidents, et de prendre des dispositions appropriées à l’égard du personnel. »

À Mediapart, le cabinet du ministre précise : « Des équipes mobiles de prélèvement iront directement dans les établissements pour prélever » puisqu’« il y a aujourd’hui des difficultés dans certains endroits pour accéder aux tests ». Et de promettre : « Les capacités de tests sont en train d’augmenter partout sur le territoire et nous allons flécher les capacités nouvelles vers ces établissements. »

Sur le terrain, il semble que l’évolution soit déjà à l’œuvre pour certains établissements. « Un résident présentait des symptômes depuis vendredi, il avait été décidé ce lundi qu’il ne serait pas testé, témoigne un aide-soignant de l’Ehpad de Sillingy en Haute-Savoie, qui compte 14 décès depuis le début de l’épidémie.  Finalement, il l’a été aujourd’hui. »

Mais ce qui est valable pour certains ne l’est toujours pas pour d’autres. Ainsi Sandrine Ossart, aide-soignante de l’Ehpad Armée du salut à Nantes, élue CGT au comité social et économique, elle-même suspectée Covid, indique à Mediapart regretter « des effets d’annonce ». « Il n’y a rien sur place, aucun nouveau test de disponible. Nous en avons eu quatre en tout et pour tout depuis le début de l’épidémie, pas un de plus. Nous réclamons que tout le monde, résidents et personnels, soient testés et rien n’a été fait pour l’instant. »

 « Trop tard », tranche Denis Grably, médecin radiologique dont le frère, 81 ans, atteint de la maladie à corps de Lewy, réside à Paris, dans l’Ehpad des Arcades du groupe Korian, où trois décès liés au Covid-19 sont recensés. « C’est aberrant de ne pas l’avoir testé avant, on aurait pu limiter la casse : isoler les résidents testés positifs, demander aux membres du personnel contaminés de rester chez eux. »

Depuis plusieurs jours, Denis Grably ne cessait de demander au médecin coordonnateur de l’Ehpad que son frère soit testé, en vain. Alors ce week-end, avec sa nièce, il raconte avoir adressé un courrier à Korian pour l’exiger, menaçant de retirer son frère de l’Ehpad en cas d’examen négatif. Le test a bien été réalisé, et son frère est désormais hospitalisé dans l’attente du résultat, car les médecins soupçonnent qu’il ait en effet le Covid. Contacté, l’Ehpad Korian Les Arcades n’a pas répondu à notre sollicitation.

Denis Grably estime que s’il n’avait pas été médecin, réussissant à instaurer un dialogue avec son confrère, rien de tout cela n’aurait pu arriver. « Que de temps perdu. Le test, ce n’est pas de la littérature. Si tout cela avait été pris en main plus tôt, on aurait peut-être pu le traiter, confie-t-il. Désormais, on nous demande si on souhaite le réanimer. »

 

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