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Tchernobyl : l’Ukraine ouvre enfin les yeux sur la question écologique !

30 AVRIL 2020 PAR SÉBASTIEN GOBERT

 

Kiev (Ukraine), correspondance.– « C’était un coup de semonce. Nous avons maintenant le temps de réfléchir et de nous préparer. L’été arrive. » Guide touristique spécialisée dans les visites de la zone d’exclusion de Tchernobyl, Olena Gnes commente sur Facebook les prévisions météorologiques pluvieuses dans le nord de l’Ukraine jusqu’à la première semaine de mai.

Un répit bienvenu après ce « coup de semonce » hors norme : 11 000 hectares de cette zone, désertée par l’homme depuis la catastrophe nucléaire du 26 avril 1986, sont partis en fumée. Depuis les premiers feux le 4 avril, plus de trois cents pompiers se sont relayés sur place, équipés d’une centaine de camions, trois avions et trois hélicoptères. C’est la pluie qui a eu finalement raison des flammes.

Les images ont fait le tour du monde, en particulier quand les quartiers sud de la ville abandonnée de Prypiat ont été inquiétés, le 13 avril. L’incendie était alors arrivé à 1,5 kilomètre du nouveau sarcophage érigé au-dessus du réacteur numéro 4. Dans un contexte mondial morose en raison des mesures de confinement imposées pour lutter contre l’épidémie de Covid-19, les inquiétudes se sont concentrées sur une éventuelle contamination radioactive.

Au centre de la fournaise, le niveau de radiation s’est de fait élevé de 0,14 millisievert à 2,3 millisieverts, comme l’a rapporté Yehor Firsov, chef du service d’inspection écologique. Soit une hausse de 16 fois la norme. Le centre ukrainien pour la sûreté nucléaire a aussi recensé une augmentation du césium 137 dans la capitale Kiev, à 100 kilomètres au sud.

Cette hausse ne représente pourtant « pas de danger pour l’homme », selon l’Agence internationale de l’énergie atomique, pour qui « la concentration du césium 137 à Kiev est restée 100 fois inférieure à la norme acceptable ». De même, les 2,3 millisieverts détectés au centre de l’incendie équivalent à la dose reçue lors d’un scanner médical du cerveau, explique le Centre ukrainien pour la sûreté nucléaire, un scanner corporel administrant à lui seul une dose de 10 millisieverts.

Dans son ouvrage Le Crime de Tchernobyl, Vladimir Tcherkov avertit pourtant que ces comparaisons correspondent à une échelle de valeurs déterminée artificiellement. « La norme de la vie, c’est zéro radionucléide artificiel dans l’organisme humain », précise-t-il. Toujours est-il qu’en vertu de cette classification, l’élévation de la radiation n’a rien à voir avec les doses de 350 millisieverts auxquelles les habitants de Prypiat ont été exposés en 1986. Malgré de multiples complications de santé désormais bien identifiées, la plupart d’entre eux sont encore vivants de nos jours.

Tchernobyl les feux

Photo aérienne prise le 12 avril 2020 de l’incendie d’une forêt à 30 km de la zone d’exclusion de Tchernobyl. © Volodymyr Shuvayev / AFP
« Le véritable désastre est environnemental, déplore Denis Vishnevskiy, de l’agence de supervision de la réserve naturelle de Tchernobyl. Une zone unique en Europe, préservée de l’influence humaine depuis plus de 30 ans, a disparu. » La flore sauvage abritait plus d’une centaine d’espèces animales, pour beaucoup menacées de disparition sur le continent. À travers ce drame, l’Ukraine s’est découverte elle aussi victime du changement climatique. Un choc pour le pays qui s’est longtemps considéré comme le « grenier à blé » de l’URSS, puis de l’Europe.

Les questions environnementales ont longtemps été ignorées au profit de l’urgence économique du pays le plus pauvre d’Europe. Elles étaient ainsi absentes de l’élection présidentielle de 2019. La scène politique nationale ne connaît par exemple pas de parti écologiste. Et les feux ont été minorés dans un premier temps, relégués au rang de simple phénomène saisonnier.

De fait, chaque printemps, des milliers de personnes brûlent feuilles mortes, herbes coupées et ordures dans leurs jardins et leurs champs. Près de Tchernobyl, c’est un jeune homme de 27 ans, appréhendé par la police, qui est à l’origine de trois départs de feu « pour s’amuser ». D’autres foyers ont alimenté l’incendie, soit par malveillance, soit par inattention. Malgré les nuisances environnementales et atmosphériques causées par ces « feux de jardin » chaque année, la pratique a toujours été tolérée jusqu’ici. Elle trahissait l’inefficacité des autorités, mais aussi l’absence d’infrastructures de traitement et recyclage des déchets de la République post-soviétique.

Cette année, la situation s’est vite dégradée à la suite d’un hiver sans neige et à de faibles précipitations printanières. Des vents violents dans le nord du pays ont aidé les flammes à dévorer la végétation asséchée. À travers toute l’Ukraine, plus de 30 000 foyers d’incendie ont été détectés par le service des situations d’urgence.

Plus de 25 000 hectares de terrain sont partis en fumée. Le système en ligne FIRMS, utilisé pour le repérage des feux sur la planète grâce à des satellites de la NASA, a confirmé l’embrasement généralisé du territoire ukrainien pendant la première quinzaine du mois d’avril. Plusieurs villages ont été réduits en cendres. Leurs anciens habitants rejoignent désormais les rangs des 24,9 millions de déplacés climatiques en 2019, selon l’ONG Internal Displacement Monitoring Center (IDMC).

Preuve supplémentaire de l’aggravation de la situation : Kiev a tenu le rang de ville la plus polluée au monde en termes de qualité de l’air pendant environ huit jours discontinus en avril, selon IQair.com. La municipalité a recommandé à ses plus de 3 millions d’administrés de calfeutrer leurs fenêtres et de réduire les sorties au minimum. Les mesures de confinement liées au coronavirus ont aidé à préserver la population.

Reste que l’Ukraine, et la région en général, n’est qu’au début de la saison chaude, comme le rappelle la guide Olena Gnes dans sa publication Facebook. En Pologne, c’est la forêt primaire de Białowieża qui est déjà menacée par des feux. En Ukraine, rien n’indique que les autorités soient prêtes à faire face aux défis climatiques et environnementaux ces prochains mois. L’historien Serhii Plokhii, spécialiste de la catastrophe de Tchernobyl, dénonce ainsi l’absence de tranchées anti-incendies dans la zone d’exclusion, ou d’équipements incomplets alloués aux pompiers dépêchés sur place.

Les lacunes de la réaction ukrainienne ont été d’autant plus criantes que les images satellites attestaient de feux qui, malgré leur violence, n’ont quasiment pas dépassé la frontière biélorusse. La « réserve radio-écologique d’État de Polésie », une autre zone contaminée et désertée par l’homme, sous contrôle de Minsk, est pour l’instant quasiment intacte. De nombreuses voix ont appelé le président Volodymyr Zelensky à solliciter une assistance internationale, en vain.

Depuis Kiev, l’exécutif a de son côté multiplié les déclarations rassurantes, tout en renforçant le dispositif d’intervention. Des hélicoptères Airbus, récemment acquis par l’entremise du gouvernement français, ont notamment été fièrement exhibés dans la lutte contre l’incendie. Le Parlement a passé en urgence une loi augmentant les amendes imposées aux pyromanes. Des peines de prison seront désormais envisagées pour les coupables de dégâts environnementaux.

Volodymyr Zelensky est néanmoins très critiqué pour sa gestion de la crise, d’un tweet maladroit posté le 13 avril jusqu’aux décorations qu’il a remises à 22 pompiers le 26 avril. « 22 médailles ? Et pourquoi pas 23 ? 223 ? 1223 ? Ils ont choisi les pompiers les plus valeureux, ou les plus “présentables” ? », s’indigne le soldat du feu Maksym Pisarskiy dans une publication très partagée sur Facebook.

Au-delà des critiques à l’égard de Volodymyr Zelensky, c’est l’un des grands projets de sa présidence qui est remis en cause : faire de Tchernobyl « un aimant à chercheurs et à touristes », selon ses dires. De fait, la zone a toujours fourmillé d’activité, entre les centaines de visiteurs accueillis chaque mois, les milliers d’ingénieurs œuvrant au démantèlement du réacteur, les ouvriers attelés à la construction de la plus grande centrale solaire du pays et les localités qui se repeuplaient progressivement.

La vie monotone menée par des villageois revenus dès 1987 dans leurs domiciles, comme dépeints dans le magistral documentaire Les Babouchkas de Tchernobyl, avait relativisé l’impact de la radiation sur la santé humaine. À peine élu, Volodymyr Zelensky avait donc levé une série de restrictions concernant l’accès et le peuplement de la zone d’exclusion, et travaillait au développement de la région.

Cette ambition est remise en cause par la disparition irrémédiable de la faune et de la flore. Un perte qui désole la guide Olena Gnes : « C’est notre musée à ciel ouvert qui a brûlé, nos archives, notre histoire. »

 

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