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Le jet privé, les gendarmes et les millionnaires : déconfinement express sur la Riviera

Le 4 avril, les passagers d’un avion privé atterrissent à Marseille. But de ce voyage rocambolesque organisé par un mystérieux millionnaire croate : passer le confinement dans une luxueuse villa de Cannes en charmante compagnie. 

Par François Krug  

Leur voyage au soleil devait rester discret. Ils n’en avaient laissé que quelques indices, sur leurs comptes Instagram. Comme cette photo prise sur une piste d’aéroport. Le propriétaire du compte, un homme d’affaires croate de 42 ans, y partage des souvenirs de baignade à Dubaï, de courses au magasin Vuitton de Courchevel ou de virée à Monaco au volant d’une Bugatti. Cette fois, il pose au pied d’un jet privé, muni d’un masque FFP2 et de gants en latex. Les trois femmes qui l’accompagnent ont la vingtaine. L’une d’elles fait le « V » de la victoire. Ce n’est pas une pandémie qui les arrêtera.

Autre compte Instagram, autre photo. On est à bord du jet. Une des trois femmes, une Française de 24 ans qui tente une carrière de mannequin à Londres, sourit dans un fauteuil en cuir. « Les rêves n’en sont plus quand on y croit vraiment ! », annonce-t-elle à ses abonnés. Dans la rangée de derrière, un homme tatoué et bodybuildé prend aussi la pose pour Instagram, une coupe de champagne à la main. A ceux qui se demanderaient ce qu’il fait dans les airs alors que l’humanité se terre, il explique en russe : « Avant de me juger, vivez ma vie. Si vous tenez bon, alors nous parlerons. » 

A cette étape du voyage, tout se déroule comme prévu. Le courtier de vols privés PrivateFly a déniché un Embraer Legacy 600, un biréacteur tout confort, à partir de 5 160 euros l’heure (PrivateFly n’a pas souhaité s’exprimer sur les modalités de cette réservation). Samedi 4 avril, à 12 h 30, heure locale, l’avion a décollé de Farnborough, un aéroport de la banlieue londonienne réservé aux vols privés. A bord, selon les éléments que fournira la police française, sept hommes ayant la quarantaine ou la cinquantaine, les trois jeunes femmes, et cinq nationalités : croate, française, allemande, roumaine et ukrainienne. Après une heure et demie de vol, ils atterrissent à Marseille. Trois hélicoptères attendent sur le Tarmac, pour les amener à Cannes.

Passer deux mois dans une villa de luxe

Ils ont réservé une des villégiatures les plus impressionnantes de la côte d’Azur, la Villa Alang Alang, sur les collines de la ville : 1 600 mètres carrés habitables plus 13 000 mètres carrés de jardin, huit suites luxueuses, les spa, sauna et piscines de rigueur, un ring de boxe et, surtout, une vue imprenable sur la baie. Le propriétaire anglais envisage de la vendre, mais pas à moins de 64 millions d’euros. Pour la location, compter autour de 390 000 euros le mois en cette saison. Selon nos informations, nos voyageurs ont signé pour deux mois pour ce confinement haut de gamme. On ignore si le contexte sanitaire et la chute de la demande leur ont fait bénéficier d’une promo.

« Celui-ci se présentait comme un père de famille, venant avec sa femme, deux enfants, une nounou, un cuisinier et un agent de sécurité. » Oliver Morley, propriétaire de la Villa Alang Alang

Seulement, ils n’ont pas prévu le comité d’accueil qui les attend à Marseille. Ce sont les dernières images de leur voyage, quelques secondes de vidéo filmées depuis un hublot : on voit, alignés sous le panneau « Bienvenue, Welcome » du ­terminal, une dizaine de gendarmes et d’agents de la police aux frontières (PAF). Ils sont peu convaincus du caractère légitime de ce déplacement en plein confinement : de riches clients avec des escort girls, jugent-ils. Débarquement refusé. « Les voyageurs ont tenté de faire jouer leurs relations, ils ont passé quelques coups de fil », racontera une source policière à BFM-TV, qui révélera l’histoire quelques jours plus tard. « Ils nous ont dit : “Verbalisez-nous, on a de l’argent, on ne partira pas, on ira à la villa” », affirmera une autre à LCI (la PAF n’a pas souhaité répondre à nos questions).

Après deux heures d’attente, les hélicoptères repartent. Leur propriétaire, la compagnie Héli Sécurité, dément l’amende de 135 euros reçue par les trois pilotes pour non-respect du confinement, comme l’a raconté la presse. N’ayant pas pu poser les pieds sur le sol français, les passagers ne sont pas davantage verbalisés. Quatre heures après leur arrivée, ils repartent à Londres comme ils en sont venus. « Des Russes avec des nanas, c’est évident qu’ils ne passaient pas, résume le patron d’un courtier français de vols privés. D’ailleurs, on avait aussi reçu leur demande et on avait refusé. »

Un passeport diplomatique ?

A Marseille, on préférerait oublier l’affaire. « On voit encore passer des jets privés, mais seulement pour des déplacements professionnels ou des rapatriements sanitaires, explique une source à l’aéroport. Là, il y a eu un problème. Le sous-traitant au sol avait reçu les autorisations pour l’atterrissage avant le départ de l’avion, mais la police n’avait pas donné son accord. » Aviapartner, le sous-traitant en question, n’a pas répondu à nos sollicitations. Une autre source ayant vu passer le dossier soupire : « Le client disait qu’il avait un passeport diplomatique l’autorisant à voyager en France. » 

Cet argument aurait aussi séduit le propriétaire de la Villa Alang Alang, Oliver Morley, un promoteur immobilier de Manchester. Il assure ne pas louer sa villa à n’importe qui : « Mon agent en France me fait valider les profils de tous les clients. Celui-ci se présentait comme un père de famille, venant avec sa femme, deux enfants, une nounou, un cuisinier et un agent de sécurité. Il disait posséder un passeport diplomatique moldave lui permettant de voyager en France en ce moment. » Le contrat a été signé avant la publication, le 4 avril, d’un arrêté préfectoral interdisant les locations touristiques ou saisonnières pendant le confinement.

La défense des affaires

Le refoulement à l’aéroport de Marseille ne s’est pas encore ébruité en France quand, le lendemain même, un article sur l’affaire est mis en ligne sur Berliner Tageszeitung(« Le quotidien de Berlin »), un site consacré à l’actualité mais sans lien avec aucun journal existant. Il est édité par une société domiciliée en Bulgarie, pratiquant la publication croisée de ses contenus sur une multitude de médias en ligne, pour améliorer leur visibilité sur les moteurs de recherche. Il revendique, parmi ses sources d’information, des médias russes controversés comme les chaînes Russia Today et Sputnik.

« Les hommes d’affaires de Grande-Bretagne avaient un rendez-vous important, où plusieurs millions d’euros devaient être investis en France. » Le site Berliner Tageszeitung

L’article est proposé en sept langues, de l’allemand au russe, en passant par un français approximatif. Il s’insurge que les patrons « d’une entreprise active sur le plan international », venus en jet privé à Marseille pour « faire des affaires en France », se soient vus refuser sans raison valable « l’entrée dans le pays ». L’auteur, inconnu, semble bien renseigné. Il fournit l’immatriculation exacte de l’appareil et la vidéo tournée depuis son hublot par un passager. Il est remonté contre « les mangeurs de grenouilles » : « Ce qui se passe quand on mange des animaux sauvages, vous l’avez vu à Wuhan. » 

C’est le premier d’une série d’articles destinés à régler des comptes avec la PAF de Marseille, le sous-traitant du vol, Aviapartner, et la France en général. Même une agence immobilière chargée de louer la Villa Alang Alang, Riviera Luxury Rentals, est ciblée. Le site conseille en plusieurs langues d’éviter toute transaction avec elle et tout séjour à la villa, car on y aurait trouvé « des animaux morts infectés par le coronavirus mortel ». 

Starlettes à bord

Une semaine après l’incident à l’aéroport de Marseille, l’histoire a déjà fait le tour de la presse mondiale et du Web, suscitant colère ou moqueries à l’égard du groupe de millionnaires avec escort girls. Sur le site Berliner Tageszeitung, un nouvel article précise le supposé motif du voyage : « Les hommes d’affaires de Grande-Bretagne avaient un rendez-vous important, où plusieurs millions d’euros devaient être investis en France. » L’incompétence policière les aurait empêchés de signer le contrat, anéantissant un projet de création d’un millier d’emplois dans la région de Cannes. Le site propose même de télécharger des captures d’écran d’e-mails échangés par le courtier PrivateFly et le sous-traitant Aviapartner, censés démontrer que le vol refoulé disposait en réalité des autorisations nécessaires depuis plusieurs jours.

Cette version de l’histoire et ces documents, contredisant celle de la police française, seront longuement repris par le site du tabloïd anglais Daily Mail. Contactée par e-mail pour éclaircir ses éventuelles relations avec les passagers du vol Londres-Marseille, la rédaction en chef des sites allemands élude et nous met au défi d’écrire « la vérité » sur « la stupidité de la police française ». Un site people roumain, Cancan, finira par identifier certains des passagers masculins de l’avion. Deux cibles occasionnelles du site, des Roumaines évoluant dans un petit monde de starlettes, se trouvaient à bord et l’ont fait savoir sur leurs comptes Instagram.

L’une d’elles est la jeune compagne d’un certain Josip Heit, un homme d’affaires croate résidant entre l’Allemagne, la Roumanie et Londres. C’est lui, nous affirment plusieurs sources, qui aurait affrété le vol pour Marseille et loué la villa de Cannes en plein confinement. Il n’a répondu à aucun de nos e-mails ni à nos messages sur son très actif compte Instagram, celui où on peut suivre ses aventures de Dubaï à Courchevel.

Le douteux business des « cryptomonnaies »

Josip Heit est un habitué de la presse people roumaine, pour les voitures de luxe qu’il aime conduire dans les rues de Bucarest. Né à Split, en Croatie, en 1977, il aurait passé son adolescence en Allemagne, commencé dans l’importation de voitures et de bateaux dans son pays natal, se serait diversifié dans l’immobilier ou les minerais précieux. Selon le site Cancan, le voyage raté à Cannes aurait été organisé pour l’anniversaire d’un de ses associés en affaires, l’Allemand Harald Seiz, 57 ans.

Ensemble, ils se sont lancés dans les monnaies virtuelles, mais avec une démarche originale. Leur société, Karatbars, affirme garantir sa « cryptomonnaie » par des réserves d’or et avoir levé 100 millions d’euros auprès de ses « membres ». Contre une adhésion payante, ceux-ci se voient promettre une transformation de leurs pièces virtuelles en or massif bien réel et peuvent recruter à leur tour de nouveaux membres. Mais certains de leurs clients ont perdu patience et soupçonnent une escroquerie.

Cet automne, le quotidien économique allemand Handelsblatt a émis des doutes sur l’existence de la mine d’or à Madagascar censée garantir cette « cryptomonnaie » et révélé que l’autorité allemande des marchés financiers demandait à Karatbars de renoncer à émettre ses pièces virtuelles. Une campagne de dénigrement, selon Josip Heit. Il évite la presse traditionnelle et préfère enchaîner les communiqués et les interviews sur de drôles de sites d’information allemands. Ceux-là mêmes, coïncidence, qui ont pris la défense des malheureux hommes d’affaires refoulés à l’aéroport de Marseille…

François Krug

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Cette entrée a été publiée le 4 juin 2020 par dans AFFAIRES, capitalisme, PATRONAT, RICHES.