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«La Biélorussie ne sera plus jamais la même»

25 août 2020 Alencontre Biélorussie 0

Les travailleurs de l’usine BelAz manifestent le 13 août

Par Yury Glushakov

Aujourd’hui, de nombreuses personnes observent la Biélorussie de près. Les événements de ces douze derniers jours [article publié le 21 août] ont soulevé des questions sur la fameuse «stabilité» du pays, selon les termes des autorités.

Le 9 août, la Biélorussie a tenu sa principale journée de vote lors de l’élection présidentielle. Le soir, à Minsk et dans de nombreuses autres villes, d’importants groupes de personnes ont commencé à se rassembler pour exprimer leur mécontentement face aux falsifications du scrutin. Des unités de police spéciales ont été déployées pour y faire face, et leurs actions se sont accompagnées d’une brutalité, d’une cruauté et d’une force sans précédent. En réponse, les gens sont sortis pour protester davantage, et finalement l’ambiance de protestation a fait son chemin jusqu’aux entreprises d’État biélorusses.

Malgré le recul apparent des autorités, la situation en Biélorussie est imprévisible. Alexandre Loukachenko se considère toujours comme président et ne prévoit en aucun cas d’abandonner le pouvoir. Il n’a pas encore exprimé le moindre désir de négocier avec les manifestant·e·s et de trouver un compromis.

Les manifestants, aux côtés du Conseil de coordination de l’opposition nouvellement formé, exigent que les élections soient annulées et que Loukachenko démissionne rapidement. Pour assurer un transfert pacifique du pouvoir, l’opposition propose des tables rondes entre les représentants de la société et les institutions de l’État.

Mais dans quelle mesure ces actions sont-elles justifiées dans les conditions actuelles, et l’opposition biélorusse dispose-t-elle d’un pouvoir réel suffisant pour concrétiser ses exigences? Dans quelle mesure le programme économique de l’opposition correspond-il aux intérêts de la majorité de l’électorat, y compris des travailleurs – qui participent maintenant activement aux manifestations?

Les points faibles du régime

Le président biélorusse Alexandre Loukachenko est arrivé au pouvoir en 1994 sur une vague de mécontentement social, produite par l’effondrement de l’Union soviétique et les «réformes de marché» de l’économie. Mais il a rapidement commencé à s’éloigner du programme populiste sur lequel il avait été élu.

En 1995, le pays a supprimé certaines prestations sociales, puis a introduit un système de contrats de travail contraints à durée déterminée, a limité le contrôle des prix par l’État et a relevé l’âge de la retraite. En effet, la Biélorussie est devenu financièrement dépendant du FMI sous Loukachenko. En échange de prêts de ce dernier, le pays a été contraint de mettre en œuvre les demandes de réduction des programmes sociaux. La seule mesure que Loukachenko n’a pas mise en œuvre a été la privatisation massive des entreprises d’État de la Biélorussie. Les autorités, quant à elles, ont limité l’activité des syndicats indépendants, et leurs dirigeants ont fait l’objet de persécutions.

Toutes les élections tenues depuis 1994 ont eu lieu avec de nombreuses et graves violations. C’est pourquoi Loukachenko a abordé la compétition présidentielle de cette année avec une note d’approbation particulièrement basse. Bien que toutes les enquêtes indépendantes soient interdites en Biélorussie, les enquêtes menées en ligne suggèrent un taux de soutien à Loukachenko ne dépassant pas 25%. Voici quelques raisons à cela.

Premièrement, la situation socio-économique difficile de la majorité des électeurs et électrices a affecté leur attitude à l’approche des élections. Officiellement, le salaire mensuel moyen en Biélorussie est de 505 dollars (mai 2020), mais en réalité, dans les régions, le salaire mensuel se situe entre 250 et 300 dollars. Une miche de pain coûte 0,70 dollars, et un trajet en bus coûte 0,25 dollar. Les factures de services publics pour un appartement de deux pièces s’élèvent à environ 50 dollars par mois.

Deuxièmement, la position de Loukachenko sur le coronavirus a nui à son niveau de soutien dans la société. La Biélorussie n’a pas introduit de mesures de quarantaine, et les écoles et les entreprises ont continué à fonctionner normalement. Beaucoup ont commencé à soupçonner que les statistiques du ministère de la Santé réduisaient considérablement le nombre de personnes qui avaient contracté le virus et de celles qui en étaient mortes. Mais ce sont les blagues de Loukachenko sur le Covid qui ont eu le pire effet («Je suis surtout inquiet que les gens développent une psychose»), ainsi que les tentatives de faire porter la responsabilité des décès sur les personnes qui sont mortes. En ce sens, l’attitude médiatique de Loukachenko face à la pandémie rappelle celle de Jair Bolsonaro au Brésil.

Troisièmement, les tentatives de Loukachenko pour effrayer la société ont eu les pires effets. Dans l’un de ses discours de juin 2020, le président a rappelé aux opposants le massacre d’Andijan en Ouzbékistan en 2005, au cours duquel des centaines de personnes ont été tuées par les forces de sécurité. Dans une autre interview, Loukachenko a déclaré que s’il le devait, il «donnerait l’ordre de tirer» pour défendre le pays.

Malgré l’échec manifeste lors des élections, les autorités biélorusses continuent d’utiliser leur rhétorique favorite. Les références aux «services rendus» prédominent toujours dans les discours de Loukachenko («J’ai tiré le pays du bord du gouffre dans les années 1990»), tout comme les attaques contre les opposants et les manifestants («agents des puissances étrangères», «toxicomanes», «zombifiés par les médias sociaux») et les tentatives d’instiller la peur.

Pour manifester au moins une certaine forme de soutien de la société, les autorités ont également organisé des rassemblements publics («Pour la paix et la stabilité»), auxquels elles ont obligé les travailleurs du secteur public à assister sous la menace de perdre leur emploi. Le système de pouvoir extrêmement bureaucratisé s’est avéré inefficace pour conserver la sympathie des électeurs. Toutes ses tentatives pour mettre en place une sorte d’«idéologie d’État» ont échoué et, en ce sens, le système Loukachenko est moins enviable que la nomenklatura du parti communiste de Léonid Brejnev.

En effet, une grave crise a également commencé à se faire jour dans les rangs de la classe dirigeante biélorusse. Suite aux élections, plusieurs hauts fonctionnaires ont démissionné, et des responsables de l’application des lois ont également démissionné.

La nouvelle opposition et l’ancien régime

Dans le passé, les principaux opposants aux autorités biélorusses étaient les partis d’opposition – tant les nationalistes libéraux que la gauche. Après la dissolution du Conseil suprême de Biélorussie en 1996, ces partis ont été empêchés, avec plus ou moins de succès, de faire entrer leurs représentants dans les assemblées législatives, étant donné la falsification totale des élections. Leur activité s’est donc limitée à des manifestations de rue, qu’il est devenu presque impossible d’organiser en dehors de Minsk. En effet, les partis politiques de Biélorussie ont été contraints de se transformer largement en ONG politisées.

À l’approche des élections de 2020, les partis conservateurs et libéraux ont tenté de choisir un «candidat commun» pour défier Loukachenko. Mais en raison d’ambitions personnelles et de la crise générale de l’«opposition établie», ces primaires ont été scandaleusement infructueuses. Néanmoins, la «sensation» de cette saison électorale est venue sous la forme de nouveaux leaders sur la scène politique biélorusse – le blogueur Siarhei Tsikhanouski, le banquier Viktar Babaryka et l’ancien chef adjoint de l’administration présidentielle Valery Tsepkala.

Tsikhanouski, un homme d’affaires de Gomel, s’est engagé dans la politique relativement récemment – devenant connu pour sa chaîne YouTube («La Biélorussie est un pays où il fait bon vivre»). Ses vidéos sur les problèmes des Biélorusses «ordinaires» l’ont rendu incroyablement populaire. Et en effet, Tsikhanouski a agi comme un populiste classique, en mobilisant un large électorat protestataire. Mais étant donné l’émergence soudaine de Tsikhanouski et de son équipe, et le fait qu’il ait travaillé en Russie dans le passé, certains membres de la «vieille» opposition le considéraient avec suspicion, et des rumeurs se sont répandues sur le fait que Tsikhanouski était un «agent russe».

Les candidatures des poids lourds de l’establishment, Valery Tsepkala et Viktar Babaryka, ont été encore plus sensationnelles. Tsepkala, ancien ambassadeur aux États-Unis et chef adjoint de l’administration présidentielle, dirigeait un parc informatique soutenu par l’État en dehors de Minsk. Quant à Babaryka, il a été à la tête du conseil d’administration de Belgazprombank [banque dans laquelle Gazprombank est actionnaire] pendant de nombreuses années. Au début, beaucoup ont vu dans ces deux candidats des «trouble-fêtes» promus par les autorités, mais il est vite apparu qu’ils étaient la véritable opposition à Loukachenko. Ils sont devenus les candidats de la «nouvelle opposition» – la section libérale dissidente de la bureaucratie d’État et des grandes entreprises. Au lieu de cela, il semble que la candidate «trouble-fête» ait été Hanna Kanapatskaya [députée de 2016 à 2019, entrepreneure; elle a réuni 100 000 signatures pour se présenter], du parti d’opposition Parti civique unifié de Biélorussie.

Loukachenko a vu la menace que les trois candidats représentaient pour lui. Contrairement à l’ancienne opposition, ces nouveaux candidats bénéficiaient du soutien d’un large spectre de la société nouvellement mobilisé. Tsikhanouski et Babaryka ont été arrêtés sur de fausses accusations pendant la campagne, et Tsepkala a dû fuir le pays.

Les libéraux et le prolétariat

Mais une autre surprise pour les autorités fut que les arrestations de Tsikhanouski, Babaryka et de leurs équipes, ainsi que des dirigeants de la partie radicale de l’ancienne opposition, n’ont ni arrêté ni désorganisé le mouvement de protestation. Au contraire, ces arrestations ont donné un nouvel élan au mouvement. Un intense processus d’auto-organisation a commencé sur Telegram, les militants coordonnant leurs actions par le biais de chats sur Internet.

Finalement, la Commission électorale centrale biélorusse a été contrainte d’enregistrer plusieurs candidat·e·s alternatifs – Svetlana Tikhanovskaïa, épouse du blogueur Siarhei Tsikhanouski, Andreï Dmitriyev, chef de l’«opposition constructive», Hanna Kanopatskaya, et l’homme d’affaires social-démocrate Siarhei Cherachen.

Le raisonnement des autorités était probablement que Svetlana Tikhanovskaïa, une professeure d’anglais peu habituée à la politique, serait un adversaire commode pour le président actuel. Mais elle est rapidement devenue la principale rivale de Loukachenko, et a été soutenue par les équipes de Tsepkala et de Babaryka. Veranika Tsepkala et Maria Kolesnikova, représentante de l’équipe Babaryka, ont accompagné Tikhanovskaïa à travers le pays – la femme du diplomate et l’agent public donnant du poids à la sincérité de Tikhanovskaïa.

De nombreux groupes sociaux différents se sont réunis autour de Tikhanovskaïa – propriétaires de petites entreprises et travailleurs, jeunes et retraités, intelligentsia et grandes entreprises. Le grand nombre de travailleurs migrants – qui n’ont pas pu se rendre en Pologne ou en Russie à cause de la quarantaine – a également créé une tension supplémentaire pour le régime.

Il est à noter que l’équipe de Tikhanovskaïa a décidé d’utiliser un programme économique précédemment développé par des économistes libéraux pour le «candidat commun» de l’opposition biélorusse. Ce programme propose une privatisation de grande envergure des biens de l’État, en introduisant de nouvelles lois sur l’emploi et d’autres mesures antisociales. Mais dans l’euphorie de la lutte contre le régime autoritaire, les électeurs ordinaires ni ne voient, ni ne pensent à cela.

Dans ses discours directs aux électeurs, l’«opposition unie» ne discute pas de la perspective qu’impliquent des réformes néolibérales. Et s’exprimant devant 14 000 personnes à Gomel, Maria Kolesnikova a promis le contraire – «rétablir le respect des travailleurs» et introduire le contrôle des travailleurs dans les entreprises biélorusses.

Un dimanche sanglant

Après la fin du vote dans la soirée du 9 août, la police biélorusse a utilisé des balles en caoutchouc, des grenades assourdissantes et des canons à eau contre des manifestant·e·s pacifiques, ce qui a entraîné de graves blessures. La police a arrêté à la fois des manifestants actifs et des passants. Dans les jours qui ont suivi le 9 août, jusqu’à 7000 personnes ont été arrêtées dans le pays.

Selon de nombreux témoignages, les détenus ont été battus lors de leur arrestation, puis dans les centres de détention. Selon les statistiques officielles, plus de 200 personnes se sont retrouvées à l’hôpital, et certaines d’entre elles sont toujours dans un état grave. Dans la ville de Pinsk, un homme a été blessé à la tête par une arme à feu et se trouve toujours dans un état critique. Au moins trois personnes sont mortes. Et 80 personnes sont toujours portées disparues.

Mais même cette violence sans précédent n’a pas arrêté les manifestant·e·s, provoquant au contraire une explosion de colère civique. Les femmes ont été les premières à s’élever contre la terreur policière et, dans la semaine qui a suivi l’élection, elles se sont mises en blanc dans les rues et sur les places des villes de tout le pays, exigeant que la violence cesse. Les autorités, semble-t-il, ont choisi de ne pas utiliser la force policière contre elles.

Les 13 et 14 août, le mouvement de protestation s’est déplacé vers les usines. Les premiers à se mettre en grève ont été l’usine automobile de Minsk, Grodno Azot [une des principales usines de la Biélorussie, sise à Grodno] et l’usine métallurgique de Zhlobin. Puis des réunions ont commencé à se tenir dans d’autres usines, principalement autour de revendications visant à mettre fin à la violence, à libérer les personnes encore détenues et à organiser des élections libres. Ce sont précisément ces actions de la classe ouvrière qui ont forcé les autorités biélorusses à mettre fin aux arrestations massives de manifestants. Et après quatre jours de répression brutale, les autorités ont mis fin à la persécution généralisée des manifestant·e·s. Le ministre de l’Intérieur, Yury Karayev, a présenté ses excuses pour les actions de ses subordonnés, et les personnes arrêtées ont commencé à être libérées, y compris avant la fin de leur peine.

Le dimanche 16 août, des rassemblements de masse, sans précédent par leur ampleur, ont eu lieu à Minsk et dans les autres grandes villes de Biélorussie. Dans la capitale, entre 120 000 et 200 000 personnes étaient présentes. La police n’est pas intervenue, et les rassemblements se sont déroulés dans une atmosphère de jour férié. Dans un certain nombre de villes, les représentants de l’administration et des forces de l’ordre ont dû justifier en public les actions de leurs subordonnés.

Le lendemain, le 17 août, la grève se poursuit et commence à s’étendre. Les mineurs de Salihorsk déclarent la grève et organisent un rassemblement dans le centre de la ville. De grandes entreprises telles que Belaruskalii, le complexe pétrochimique Naftan, l’usine de tracteurs à roues de Minsk, l’usine de tracteurs à chenilles de Minsk, l’usine automobile de Minsk, l’usine métallurgique biélorusse et l’usine automobile BelAZ ainsi que l’usine de fibres de verre de Polotsk se sont mises en grève ou ont organisé des actions de solidarité. Le comité de grève de Grodno a reçu des revendications de comités d’initiative de 22 entreprises de la ville, dont celui de l’aérodrome local. Des journalistes de la télévision d’État se sont également joints à la grève, eux qui avaient participé à la guerre de l’information contre l’opposition biélorusse. Plusieurs milliers de travailleurs de l’usine automobile de Minsk ont défilé vers le bâtiment de la télévision d’État.

En réponse, Loukachenko a visité l’usine de tracteurs à roues de Minsk, arrivant en hélicoptère. Mais il a été contraint de mettre fin à son discours, qui mêlait supplications et menaces, après que les travailleurs lui ont crié «Partez!» Plusieurs personnes ont été arrêtées à la suite de cette visite. Le même jour, à l’initiative de Tikhanovskaïa, un nouveau conseil de coordination de l’opposition sur le transfert du pouvoir a été mis en place, et des conseils similaires ont été créés dans tout le pays – et Loukachenko a fait quelques vagues promesses de modifier la Constitution biélorusse par référendum, puis d’organiser des élections.

Enfermé dans la lutte politique

Mais les manifestants ont-ils suffisamment de pouvoir réel pour mettre en œuvre ces revendications? Malgré la montée du mouvement de protestation, ce n’est pas si évident. Dans la majorité des cas, les entreprises n’ont pas fait grève. Au contraire, dans les entreprises d’État, les travailleurs organisent surtout des réunions publiques, des résolutions et des marches. Dans de nombreuses usines, la direction contrôle encore la situation – par exemple, dans la plus grande usine de Gomel, le fabricant de matériel agricole Gomselmash, les travailleurs se sont simplement enfermés dans leurs ateliers.

La mobilisation des travailleurs pour protester s’est souvent faite spontanément, et les syndicats indépendants ont longtemps adopté une position «attentiste», se joignant à la lutte un peu tard. Leur influence, il faut le dire, est extrêmement limitée en raison de la résistance de la direction. Les initiateurs des mobilisations sont pour la plupart de jeunes travailleurs des grandes usines de Minsk. A cet égard, les travailleurs plus âgés, ou qui travaillent en province, sont plus conservateurs et inertes.

Les idéologues et les commentateurs libéraux imposent également aux travailleurs un programme purement politique. Le syndicat indépendant biélorusse a déjà annoncé la création d’un comité national de grève. Pourtant, il semble souvent que les personnes qui parlent au nom de ce comité n’ont aucun lien avec le mouvement ouvrier. Si les comités de grève présentent des revendications socio-économiques – par exemple, la fin du système des contrats à durée déterminée ou l’annulation de l’augmentation de l’âge de la retraite –, les médias d’opposition n’en font pas état. Le monde des affaires, quant à lui, a annoncé une campagne de soutien matériel aux travailleurs en grève.

De plus, une nouvelle chaîne Telegram marxiste («StrikeBY», «ZabastovkaBY») a été créée, qui propose des revendications de classe plus claires pour les travailleurs biélorusses. Outre l’exigence de reconnaître que les élections présidentielles ont été truquées, cette chaîne propose d’interdire la privatisation, de mettre fin au système des contrats à durée déterminée, à la réforme des retraites et à la taxe de «parasite social», et d’établir un contrôle des travailleurs dans les entreprises d’État. Mais l’influence de ce groupe parmi les travailleurs est limitée.

Quelques semaines avant les élections, une conférence des partis et syndicats de gauche s’est tenue à Minsk – le parti de gauche Monde Juste, le Parti Vert Biélorusse, le Parti Social Démocrate Biélorusse (Assemblée), le groupe marxiste Cause Commune, le Congrès Biélorusse des syndicats démocratiques, l’Union indépendante des travailleurs de la métallurgie et plusieurs autres organisations. La conférence a convenu de présenter un cahier de revendications commun aux candidats alternatifs afin d’inclure les revendications socio-économiques dans leur programme. Malheureusement, en raison d’un désaccord entre Monde Juste et le Parti des Verts (dont je suis le vice-président), la conférence n’a pas pu se mettre d’accord sur le texte final: le Parti des Verts a adopté une résolution sociale distincte; les sociaux-démocrates ont choisi de soutenir le programme libéral de Tikhanovskaïa.

Le Conseil de coordination, désormais visé par une enquête criminelle, ne compte pratiquement aucun délégué des entreprises d’État biélorusses et est principalement composé de représentants de l’intelligentsia libérale, dont la lauréate du Prix Nobel Svetlana Alexievich, des professions artistiques, des entreprises et des partis d’opposition de centre-droit. Bien entendu, les réformes néolibérales restent une priorité pour eux, même s’ils ne souhaitent pas les mettre trop en avant face à la plupart des manifestants.

Le régime a également commencé à mobiliser activement ses partisans, et l’un des thèmes centraux de la propagande officielle a été la privatisation. Dans l’industrie largement étatique de la Biélorussie, les gens ont peur de se retrouver sans emploi, et les autorités jouent sur cette peur. Le Conseil de coordination a déjà pris publiquement ses distances par rapport au volet «anti-russe» de son programme. Mais personne au sein du Conseil de coordination n’est pressé de prendre ses distances par rapport aux réformes néolibérales. Et cela réduit considérablement le potentiel de protestation dans le pays.

De plus, plusieurs voix au sein du Comité national de grève suggèrent que les travailleurs ne sont pas sortis «pour l’argent», alors que certains dans le camp libéral ont avancé des idées similaires. Malgré leur idéalisme apparent, ces messages ignorent la composante sociale de l’agitation ouvrière – et servent les véritables intérêts de la bourgeoisie libérale du pays. Des messages similaires ont été mis en avant lors de la mobilisation Maïdan en Ukraine.

Dans ses précédents discours, l’ancien banquier Viktar Babaryka et d’autres candidats ont tenté de donner un aspect populiste à la perspective d’une privatisation de masse. Selon eux, les travailleurs qui perdent leur emploi à la suite de la privatisation pourront se recycler et se requalifier grâce à des programmes soutenus par l’État, en rejoignant les rangs des petites et moyennes entreprises. Pour beaucoup, le résultat de cette proposition est clair.

Le problème des entreprises en Biélorussie n’est pas que l’État «étouffe» les hommes d’affaires. En fait, le gouvernement a longtemps limité les audits pour les entreprises. Les propriétaires de petites entreprises, tout comme l’économie dans son ensemble, souffrent d’une forte concurrence, notamment de la part des sociétés transnationales, du faible pouvoir d’achat de la population et des crises économiques mondiales. La promesse de faire «fleurir» l’économie de la Biélorussie en transformant des millions de travailleurs en entrepreneurs individuels est une utopie réactionnaire. Mais en tant que publicité politique, elle trouve un soutien auprès des entrepreneurs et de jeunes.

La diversité des forces sociales impliquées dans les protestations de la Biélorussie garantit un large front, mais elle rend également cette coalition fragile sur le plan interne. Aujourd’hui, les autorités et leurs opposants sont enfermés dans une bataille politique. D’une part, Alexandre Loukachenko, la bureaucratie d’État et les secteurs des grandes entreprises qui lui sont liés. Les parties les plus inertes de la société sont également de leur côté. D’autre part, il y a un large éventail de groupes sociaux, allant des entrepreneurs libéraux aux travailleurs et au personnel des services, en passant par certains fonctionnaires. Ils ont un objectif commun: démocratiser le pays. Mais il est difficile d’oublier que les véritables intérêts de la «bourgeoisie progressiste» et des travailleurs ne sont pas les mêmes.

L’issue de l’affrontement actuel en Biélorussie est loin d’être décidée. Mais en tout cas, le pays ne sera plus jamais le même. Le modèle de pouvoir autoritaire est entré dans la crise la plus grave de son existence. (Article publié sur le site OpenDemocracy, le 21 août 2020; traduction rédaction A l’Encontre)

Yury Glushakov est journaliste, historien et premier vice-président du Parti vert biélorusse. Il réside à Gomel.

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Cette entrée a été publiée le 25 août 2020 par dans anticapitalisme, BIELORUSSIE, DEMOCRATIE, DICTATURE.