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CUBA : « La fusion des deux monnaies à Cuba est un moment historique pour le pays »

Janette Habel, chercheuse à l’Institut des hautes études de l’Amérique latine, voit dans cette nouvelle étape de libéralisation de l’économie cubaine un « processus de transition économique et générationnelle à l’issue risquée et incertaine ». 

Propos recueillis par Sandra Favier

Le peso convertible de Cuba (CUC) va être abandonné le 1er janvier 2021. YAMIL LAGE / AFP

Après plusieurs années d’atermoiements, el dia zero (le jour J) approche : le 1er janvier 2021, Cuba unifiera son système monétaire en abandonnant l’une des deux monnaies locales. La réforme monétaire prévoit l’abandon du peso convertible (CUC), aligné artificiellement sur le dollar américain et d’abord réservé au secteur touristique. Seul demeure le peso cubain (CUP), à un taux de change fixé à 24 pesos pour un dollar.

Une « refondation économique à hauts risques », estime Janette Habel, chercheuse à l’Institut des hautes études de l’Amérique latine, spécialiste de Cuba. A travers cette nouvelle réforme libérale, elle explique au Monde comment l’île complète sa mue économique, politique et sociale depuis plusieurs années.

Dans quels contextes économique, social et politique intervient cette réforme monétaire tant attendue ?

Beaucoup d’économistes cubains ont été surpris de la période qu’a choisie le gouvernement pour appliquer des réformes annoncées depuis des années. Mais je pense tout simplement que c’est parce qu’il n’y avait plus le choix. C’est un signe de la gravité de la situation à Cuba, assommée par une crise économique et financière profonde due, en partie, aux sanctions économiques américaines encore alourdies par l’administration Trump, et à des problèmes internes liés à la structure économique du pays. La seule référence nationale est la crise subie dans les années 1990, à la suite de la chute de l’Union soviétique et, aujourd’hui, on peut dire que certains éléments sont encore plus graves qu’à l’époque.

Il s’agit également d’une période difficile sur le plan politique puisqu’une génération – celle des frères Castro – disparaît pour des raisons biologiques. Et, avec elle, la légitimité du révolutionnaire que le président Miguel Diaz-Canel n’aura jamais. Et même s’il prend soin d’annoncer les réformes aux côtés de l’ancien président Raul Castro, cette légitimité passée doit être remplacée par une légalité institutionnelle.

C’est ce qui a été initié avec la signature, en 2018, de la nouvelle Constitution, qui rétablit, par exemple, un poste de premier ministre. C’est aussi délicat parce que le gouvernement actuel est en proie à de grandes dissensions. Le prochain congrès du Parti communiste de Cuba [PCC], qui doit se tenir en 2021, nommera un nouveau chef de parti – logiquement l’actuel président à la place de Raul Castro – et asseoir la légitimité de M. Diaz-Canel.

Enfin, c’est donc une refonte nationale gigantesque qui intervient alors que les pénuries n’ont jamais été aussi importantes et que la population est déjà très mécontente. Notamment de l’ouverture de ces magasins d’électroménager, en 2019, où l’on ne peut payer qu’en dollar avec une carte bancaire. Cela suppose que les Cubains disposent d’un compte alimenté dans la devise, ce qui n’est pas le cas pour la grande majorité d’entre eux. Et l’unification des monnaies et des taux de change ne devrait qu’aggraver ces inégalités.

Cette réforme va donc plus loin que la seule fusion des monnaies ?

Effectivement, elle revêt une dimension bien plus vaste que l’aspect monétaire. C’est un moment historique pour Cuba. Nous sommes là dans un processus de transition sur tous les plans, aussi bien économique que générationnel, à l’issue risquée et incertaine. Et l’unification des monnaies et des taux de change n’est que la clé de voûte de réformes économiques marchandes d’ampleur, qui laisseront davantage de place au marché, aux investisseurs étrangers et aux entreprises privées.

On peut notamment citer la réforme des salaires qui devraient dorénavant mieux rémunérer la qualification. Le système politique, donc, mue également, avec une certaine décentralisation. C’est un début de transition qui aura des conséquences sur la population. Et elles sont potentiellement explosives.

La prise de pouvoir de Miguel Diaz-Canel marque-t-elle une rupture dans l’idéologie communiste de Cuba, à l’origine de cette libéralisation galopante ?

Elle a marqué une rupture générationnelle mais pas vraiment idéologique. Puisque les mesures de libéralisation ont été annoncées il y a plusieurs années, quand Raul Castro était encore au pouvoir. Maintenant, il est certain que plusieurs de ces décisions n’auraient pas plu à Fidel Castro, et c’est d’ailleurs peut-être pour cela que la libéralisation n’a jamais été aussi loin dans sa mise en œuvre tant qu’il était vivant et encore apte à donner son avis.

Les frères Castro ont toujours fonctionné comme un binôme, mais il était bien connu que Raul était plus pragmatique, sur les plans économique et institutionnel, que son frère Fidel. Et puis, M. Diaz-Canel, qui doit mettre en œuvre ces réformes annoncées, a lui-même été plus ou moins nommé par l’ancien président Raul Castro.

La libéralisation de l’économie s’accompagne-t-elle d’un renforcement des droits démocratiques des Cubains ?

On peut dire en tout cas que la parole se libère un peu, maintenant que la légitimité révolutionnaire a disparu. Aujourd’hui, il existe de nombreux blogs sur lesquels la liberté d’expression est très grande et où la censure et la mainmise du pouvoir sur la population sont fortement critiquées. Avant, cela n’aurait pas été possible. Mais cette libération de la parole se limite, pour l’instant, à la sphère artistique et intellectuelle, qui dispose potentiellement de relais au sein du PCC.

La mobilisation des artistes cubains – pour contester les sanctions décidées contre un rappeur qui a critiqué le pouvoir et réclamer plus de droits – relève du « jamais-vu ». Plus de trois cents manifestants qui occupent le parvis du ministère de la culture sans que la police n’intervienne, c’est aussi inédit. Et cela peut présager un certain nombre de crises futures.

Une contagion du mécontentement du secteur culturel à l’ensemble de la population, en réaction au train de réformes, inquiète beaucoup les autorités. Le rétropédalage du pouvoir sur la culture (alors que le vice-ministre de la culture avait accepté de recevoir une délégation de manifestants, le gouvernement est revenu sur ses engagements quelques jours après, refusant le dialogue) en est un exemple. Par crainte d’un télescopage de la crise économique et des revendications démocratiques, le gouvernement se raidit et reprend des postures dogmatiques.

Il y a eu de vraies évolutions dans les droits et une plus grande tolérance de la part du pouvoir. La peine de mort, notamment, n’a pas été abolie, mais elle n’est plus pratiquée depuis plusieurs années. Même pour des crimes dont la sentence à mort aurait fait consensus, c’est la perpétuité qui a été prononcée. En revanche, le pouvoir doit encore faire de gros changements pour garantir certains droits élémentaires.

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Cette entrée a été publiée le 4 janvier 2021 par dans CRISE SOCIALE, CUBA.