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3200 personnes rassemblées le 21 mars à Decazeville pour soutenir les salariés de la SAM et dire stop à la casse sociale

En Aveyron, le gisement de la solidarité n’est pas épuisé

Mardi 23 Mars 2021

Cécile Rousseau

Alors que les plus importants employeurs du département, Bosch et la SAM, sont menacés de disparition, un mouvement d’ampleur organise la riposte contre cette nouvelle phase de désindustrialisation annoncée.

Une marée humaine pour défendre l’emploi. Dimanche, à Decazeville (Aveyron), 3 200 salariés, syndicalistes, élus politiques de tous bords, commerçants ou simples citoyens ont défilé à l’appel du collectif Tous ensemble, pour dire stop à la casse sociale. Les annonces de ces dernières semaines ont réveillé les fantômes pas si lointains de la désindustrialisation.

« Garder seulement 500 salariés, c’est la mort du site »

Avec 750 suppressions de postes prévues chez Bosch, à Onet-le-Château, près de Rodez, d’ici à 2025, c’est tout le département qui prend un coup sur le casque. Dans l’usine fabriquant des injecteurs pour les moteurs diesels, seuls 500 postes seraient épargnés. L’affaiblissement du premier employeur de l’Aveyron, installé en 1963, suscite l’incrédulité. Si la fondation Bosch évoque la chute des immatriculations de voitures diesels, avec 71,6 milliards d’euros de chiffre d’affaires au niveau mondial, elle semble loin de toucher le fond.

Après quarante ans entre ses murs, Alain, chef d’équipe de 58 ans, se désole de voir sa « belle boutique » sur le point de péricliter. « On ne sait pas ce que la direction entend par “mesures socialement acceptables” : des départs en préretraite ? Des ruptures conventionnelles ? Nous étions encore 2 400 il y a quelques années. J’ai commencé comme simple opérateur et j’ai eu la chance de gravir tous les échelons. »

À la sortie, malgré le froid glacial, Patrick, 30 ans d’ancienneté au compteur, bouillonne : « Bosch aime mettre en avant le fait que c’est une fondation, que les bénéfices sont réinvestis dans le groupe, mais ils se comportent comme la pire entreprise du CAC 40. Garder seulement 500 salariés, c’est la mort du site. »

Le savoir-faire part à vau-l’eau

Vendredi, en marge d’une rencontre à la préfecture avec la ministre de l’Industrie, Agnès Pannier-Runacher, 1 200 manifestants ont redit leur opposition à ce plan. « Je suis de votre côté, je veux vous parler les yeux dans les yeux », a-t-elle lancé sans parvenir à calmer les sifflets. Avant d’admettre : « Le projet qui est proposé n’est pas suffisamment étayé, pas suffisamment crédibilisé. » Comme le résume Stéphane Puech, secrétaire de la CGT : « Il n’y a pas de vision industrielle. Ça fait six mois qu’ils ont commencé à enlever des machines, en espérant qu’une autre entreprise occupe les locaux mais on attend toujours. Pendant ce temps-là, ils sont investis à fond sur l’hydrogène en Allemagne. »

Pour Grégory Sanchez, mécanicien et secrétaire adjoint CGT du CSE, dont le père a travaillé chez l’équipementier allemand, c’est un pan du savoir-faire qui part à vau-l’eau. Et avec lui, une partie de ses valeurs. « Il y a un manque de cohésion entre les salariés et ça fait mal. On sait pourtant que, si Bosch ferme, il n’y aura rien derrière. » Venu manifester ce dimanche à Decazeville, il admire la capacité de mobilisation hors pair de la cité distante de 40 kilomètres.

Un passé glorieux

Cette solidarité trouve ses racines dans son passé glorieux. Née de la volonté du duc Decazes aux alentours de 1830, la ville deviendra une des places fortes de l’extraction du charbon et du coulage de l’acier au XIXe siècle. Les espaces en friche témoignent encore des générations d’ouvriers venus de Pologne, d’Italie ou d’Espagne mais aussi des batailles menées, comme en 1961 pour éviter la fermeture des mines de fond.

Le bassin marqué par le déclin industriel en a certes vu d’autres. Mais la disparition de 214 emplois sur les 357 que compte la Société aveyronnaise de métallurgie (SAM), premier employeur privé de Decazeville, mettrait par terre tout un écosystème local. Rachetée en 2017 par le groupe chinois Jinjiang, l’entreprise productrice de carters d’embrayage pour Renault, à nouveau en redressement judiciaire, n’a en ligne de mire qu’un seul repreneur : la société espagnole CIE Automotive, pressée de réduire la voilure.

Un énorme gâchis

« Avant de donner 5 milliards d’euros à Renault dans le cadre du plan de soutien, l’État aurait dû exiger le maintien des emplois. On sait qu’une usine en Turquie est chargée à 140 % alors que nous ne le sommes qu’à 70 % », dénonce Sébastien Lallier, représentant de la CGT.

Son homologue, Ghislaine Gistau, souligne l’énorme gâchis : « Nous aurions pu produire la semelle pour moteurs HR10, mais elle est finalement allée en Roumanie. Heureusement que le gouvernement n’arrête pas de dire qu’il faut relocaliser ! Renault s’est récemment engagé à nous donner 10 millions d’euros de plus de chiffre d’affaires. Mais, dans le même temps, il a fait “double-sourcer” (construire –  NDLR) les pièces que l’on fabrique ailleurs. En face, il y a des salariés peu qualifiés qui ont pour la plupart fait toute leur carrière ici. Où vont-ils aller après ? »

Des liens solides se sont tissés

Dans les entrailles des ateliers, où s’échinent de nombreux couples et fratries, des liens solides se sont tissés. Habitués à défendre leur outil, les ouvriers, dont certains ont atterri là après la fermeture de la sidérurgie en 1986, sont à 100 % présents aux assemblées générales.

Thierry, 54 ans, employé au contrôle qualité, qui a occupé son usine avec ses collègues durant trois jours, le 9 mars, tranche : « Je suis prêt à me remettre en grève immédiatement s’il le faut. J’habite à 5 minutes d’ici, ça vaut tout l’or du monde. La qualité de vie est incomparable. Je ne me projette dans une autre société, je fais confiance à notre combat. »

Crise de l’aéronautique

Si les Aveyronnais sont massivement mobilisés, c’est que les attaques contre l’emploi volent en escadrille. La crise de l’aéronautique n’épargne pas cette contrée. Chez STS, spécialisé dans la fabrication de pièces en matériaux composites, les effectifs vont fondre de 117 à 84 personnes. Pour les travailleurs, la planche de salut n’est plus du côté de Figeac (Lot), à 30 kilomètres de vol d’oiseau. Ce fief des entreprises aéronautiques est durement touché par la baisse d’activité liée au Covid. La « Mecanic Vallée », qui s’étend de Brive-la-Gaillarde jusqu’à Rodez, a pris un sérieux coup dans l’aile.

À l’entrée de Decazeville, la plus grande mine à ciel ouvert de France, fermée en 2001, s’est muée en cratère verdoyant rempli d’un lac. Mais pour Jean-Paul Boyer, animateur du collectif Tous ensemble fondé en 1996 et ancien mineur, pas question de sombrer dans la nostalgie. Ni de rester prisonnier du « syndrome decazevillois » énoncé à l’époque par l’ancien premier ministre Lionel Jospin. « On dirait que nous entrons dans une nouvelle phase de la désindustrialisation, glisse-t-il.  Cette expérience de la solidarité, c’est notre héritage. »

Des services publics mis à mal

Réactivé suite à ce nouveau coup de grisou : le collectif fédère nombre d’acteurs, de la participation active de la CGT au maire divers droite, François Marty. L’enjeu est de taille. La ville est passée de 12 000 habitants dans les années 1980 à 5 000 aujourd’hui. Les services publics ont aussi perdu du terrain, notamment avec la fermeture de la maternité en 2017. Ces dernières semaines, le sort s’acharne. L’accueil des impôts pour les particuliers devrait fermer ses portes. Cinq postes et demi de professeurs au lycée pourraient également disparaître sur les formations aux métiers industriels.

Sur la plateforme courrier de Decazeville-Aubin, située au bord d’un axe routier, la direction voulait enlever 17 postes sur 54. Au terme d’une grève entamée le 8 mars, les postiers ont obtenu le maintien de 10 emplois et aucun départ contraint. Pendant les quinze jours de lutte, les facteurs ont bénéficié de toute l’entraide nécessaire.

« Nous avons pu dormir dans un camping-car prêté par un usager. Ce sont eux qui ont aussi bloqué le site pour que nous n’ayons pas de représailles, explique Guilhem, un des grévistes. Ils sont venus tous les jours nous apporter à manger. En tant que postier, nous voulons continuer à rendre service aux personnes âgées à la campagne. On ne veut pas voir notre métier se déshumaniser encore plus. »

Pour Pascal Mazet, conseiller municipal PCF de l’opposition, ces mobilisations forment le nœud d’une même bataille. « Les salariés de “la” Bosch habitent pour certains à Decazeville. Tout est lié. Nous avons toujours été obligés de nous défendre. C’est presque devenu un métier. »

La pauvreté frôle les 17 %

Dans ce département rural, le travail est une denrée rare. Sur cette étape du chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle, les précaires connaissent souvent le chemin de croix. Le taux de chômage se maintient autour de 15 % et le taux de pauvreté frôle les 17 %.

Sylvia Ricci, présidente de Chorus, association d’insertion par l’activité économique, s’inquiète des menaces actuelles. « Plus de gens viennent nous voir ces derniers temps. Nous réalisons un suivi qui va bien au-delà de l’emploi. Nous avons pour clients des entreprises ou des collectivités locales qui parfois cherchent des moutons à cinq pattes. »

Jérôme, père de huit enfants, ne veut plus être accompagné que par la structure. Salarié de Chorus comme les autres chômeurs, il enchaîne les CDD d’usage en tant que ripeur. « Je ne veux plus aller à Pôle emploi. Ici, je peux demander plein de conseils professionnels et personnels. »

Pour Lola, 32 ans, serveuse de formation, les missions sont plus clairsemées. « J’ai travaillé cinq jours ce mois-ci en tant qu’Atsem (agent territorial spécialisé des écoles maternelles). J’ai bien compris que ça va être compliqué de retrouver un travail sur la durée. Avec le complément de Pôle emploi, je touche 816 euros par mois. Mon compagnon gagne le Smic. Tant que ma fille a tout ce qu’il faut, que je peux manger et payer mes factures, ça va. »

Une lueur au bout du tunnel ?

Juste à côté du local de Chorus, dans la rue principale, de nombreuses devantures sont en vente ou abandonnées depuis des décennies. Pourtant, à en croire Virginie Aguiar, bijoutière et coprésidente de l’association Artisans-commercants de Decazeville communauté : « C’est beaucoup plus dynamique que ça ne l’a été. Il faut dire qu’on part de très loin, sourit-elle. La ville renaît un peu de ces cendres depuis dix ans. Trois cafés-tabacs ont été repris. Il faut donc tout faire pour garder les emplois sur place. »

Avec l’installation de diverses PME, dont la Snam (Société nouvelle d’affinage des métaux), entreprise de recyclage de batteries qui envisage de recruter 700 personnes dans prochaines années, les habitants ne veulent pas voir s’éteindre cette lueur au bout du tunnel. Pour Jean-Paul Boyer, les pistes à suivre sont pourtant claires : « Nous voulons un plan d’action interministériel comme au moment des fermetures de mines dans les années 2000. Les citoyens doivent pouvoir vivre et travailler au pays. »

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