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Crise au PCF sur l’antiracisme suite à l’inertie des éluEs au Sénat face à « l’amendement UNEF » !

Mina IDIR

J’ai décidé il y a presque une semaine de quitter le parti communiste français, et de démissionner de toutes mes fonctions. Cela a été rendu public ce samedi, et rien ne doit être caché, occulté. J’ai reçu depuis des messages de soutien qui font chaud au coeur, et la lutte continue, encore plus déterminée et libre que jamais.
Ci dessous, la lettre adressée à la direction par transparence et par honnêteté intellectuelle, une longue lettre qui explique les raisons de mon départ.


Fabien Roussel,


J’ai tant à dire et à reprocher au Parti Communiste Français, des désaccords, colères, incompréhension qu’une lettre ne suffirait pas. L’actualité de ces dernières semaines et les prises de position du Parti Communiste Français laissent un gout amer et après des mois de silence de ma part, silence tellement éloquent, il est temps pour moi de parler. Goutte après goutte, nous avons atteint aujourd’hui un point de non-retour.
Ces derniers mois ont été riches en mécontentements suite à des déclarations ou prise de décisions allant à l’encontre même de ce que doit faire le parti communiste et de ce qu’il doit porter. Ou sont passés nos combats pour l’émancipation, l’auto-organisation, nos combats pour plus de justice, plus d’égalité ?
Je suis une femme racisée, une femme issue de l’immigration, peu importe le mot, tu comprendras aisément ce que je veux dire. Et ce fait est important, car cela fait de moi la femme que je suis, et que mes combats pour l’égalité et contre les discriminations est essentiel, il est inscrit en moi. En adhérant au parti communiste, je m’étais faite une promesse, celle de rester cohérente avec moi-même, et d’avoir la liberté de partir quand l’heure viendrait sans me perdre, sans me salir et sans déshonorer mes luttes et engagements, sans oublier d’où je viens.
Cette heure est venue. Cela fait des mois que je me couche en me disant je rends ma carte, mais à la veille de la conférence nationale, je me suis levée ce matin et je rends ma carte.
Les propos, déclarations de la direction de parti sont à mon avis inacceptables, incompréhensibles et montrent à quel point la direction est déconnectée de la réalité et des luttes qui se jouent sur le terrain. Les votes de nos élus, également, incompréhensibles et qui interrogent, qui m’interpellent. Tes votes ou abstentions notamment sur la loi séparatisme aussi interrogent, inquiètent, et surtout ton silence sur ces votes plonge nombre de militants dans une colère qui monte.
J’ai envie de citer Aimé Césaire quand il interpelle sur la « singularité de la situation de l’homme noir ». Oui cette singularité dans notre situation dans le monde, la singularité de nos problèmes quotidiens pour nous, issus de l’immigration post coloniale. Je le cite « Singularité de notre histoire coupée de terribles avatars qui n’appartiennent qu’à elle. _ Singularité de notre culture que nous voulons vivre de manière de plus en plus réelle. »
L’heure de nous-mêmes a sonné, et il est temps que nous prenions à bras le corps notre histoire, nos combats pour l’égalité, la fraternité et la sororité.


Que dire de ma colère quand je vois que notre secrétaire national parle comme l’extrême droite et valide leurs propos, les reprend. L’ultralibéralisme, le capitalisme et l’extrême droite ont donc gagné ? Oui c’est de cela que nous parlons, pas de la finance. Qu’est-ce que cette finance que tu invoques dans tes mots ? Notre lutte est contre le capitalisme et le fascisme. Quand tu utilises le mot finance, j’espère que tu réalises, camarade ce qu’il y a d’incandescent et de dangereux dans ce terme. Il faut nommer ses ennemis et s’y tenir et ne pas les rejoindre sans avoir pris la mesure de la situation et sans analyser avec recul. Nous faisons de la Politique et ne tombons pas dans la communication à tout prix. La polémique éloigne des combats essentiels inscrits dans la réalité des Françaises et Français.
J’espérais dans cette tourmente voir des réactions surtout à gauche, la gauche émancipatrice, antiraciste, mais au lieu de cela, la polémique prend le dessus, et des relents réactionnaires hantent la direction de notre parti. Des ateliers non mixtes pour libérer la parole ont été mis en place dans un syndicat étudiant, et là nous avons la boite de Pandore qui s’ouvre.
J’espérais voir des réactions conformes aux principes de gauche, libérer la parole, favoriser l’auto-organisation.
J’espérais voir nos dirigeants s’interroger sur le pourquoi, et aller à la rencontre de ce syndicat pour comprendre, certains élus l’ont fait et je les salue pour leur courage.
J’espérais voir et entendre des paroles de soutien, de compréhension envers celles et ceux qui ont besoin de se sentir en confiance pour parler. La parole se libère et il est temps de l’écouter.
Mais ma naïveté était encore grande, au lieu de cela, la chasse aux sorcières était lancée, et voilà que des membres du parti répètent des propos réactionnaires repris de mouvements ayant bien dilué les questions de laïcité notamment. Les en même temps ne sont plus macronistes, on a pu lire tes mots, toi secrétaire national du PCF, des mots qui ont heurté, mis en colère et qui interrogent. A aucun moment, la commission lutte contre le racisme et pour l’égalité que j’anime n’a été sollicitée alors qu’elle est composée de personnes remarquables par leur engagement. Je suis certes en retrait pour des raisons personnelles depuis quelques mois, mais la commission existe. Une commission enterrée, mise sous tutelle et écartée, voilà ce que la direction a fait.
La lutte contre le racisme et les discriminations méritent mieux que cela, elle nécessite de prendre le temps de comprendre, et de s’asseoir à la table des concernés pour comprendre après avoir écouté.
Je suis une femme, racisée, mère de famille, et beaucoup de témoignages que je reçois le sont car je suis une femme racisée, mère de famille. Ces mamans qui s’adressent à moi car leur enfant ne trouve pas de stage au collège, le font car je peux comprendre, car je sais ce que je sais. Les femmes victimes de violences qui s’adressent à moi le font car il y a la
sororité et la confiance. Les personnes victimes de racisme qui se confient à moi le font car je sais de quoi elles parlent et ce qu’elles vivent.
La politique nécessite de la cohérence, et au lieu de cela, tu plonges dans le jeu de l’extrême droite et de LREM et reprends leurs propos, et au lieu de prendre de la hauteur, tu entretiens la polémique.
La politique nécessite du courage, oui il en faut du courage pour affronter cette vague idéologique d’extrême droite, capitaliste et ultralibérale qui s’abat sur nous.
La politique nécessite de sortir de sa zone de confort sans avoir peur de perdre son influence, quand on en a encore.
La politique nécessite d’oser, et non pas sur un autocollant mais dans les actes.
Etre communiste c’est de comprendre les opprimés, et de les accompagner, sans vouloir être devant à tout prix.
Et nous sommes loin de tout ça, un déchainement de haine qui brouille les cartes et les esprits.
Parler de soi, de son vécu permet de le digérer, de le déconstruire et de savoir comment agir et comment construire des luttes contre les discriminations.
Parler de soi avec des pairs, c’est parler sans peur d’être jugé, condamné, mal compris, rabaissé.
Le syndicalisme s’est construit ainsi, et il a grandi ainsi.
Le féminisme s’est construit ainsi, et il a grandi ainsi.
Les luttes LGBT se sont construites ainsi, et elles ont grandi ainsi.
Les concernés ont pris la parole, se sont auto organisés. Et au nom de quoi, cela serait il interdit, condamnable ou dangereux pour les gens racisés comme moi ? Ou bien il y a un danger pour celles et ceux qui ont peur que ces luttes leur échappent. Si demain, je dois parler du racisme que j’ai pu subir au sein d’une organisation politique, à qui le ferai-je et dans quelles conditions à ton avis ?
L’autocensure a cessé, et nous avons besoin de libérer la parole, comme les partis de gauche ont pu pousser à le faire dans certains domaines.
La chasse aux sorcières a commencé, et cela n’augure rien de bon. La gauche, du moins une partie de la gauche, le PCF et le PS n’ont pas pris la mesure de la situation plus que grave. Celles et ceux qui dénoncent ces ateliers non mixtes ne réalisent pas le déni qu’ils portent aux racisés.
Aujourd’hui il ne fait pas bon être militant antiraciste. Mais l’urgence a pris le pas sur la raison et je me dois de répéter ici que « l’heure de nous-mêmes a sonné ».
Oui elle a sonné plusieurs fois, et à chaque tentative politique, nous avons été écartés manipulés, ou chassés.
Il est temps de déconfiner la lutte contre le racisme et les discriminIl est temps de déconfiner la lutte contre les discriminations, et de ne rien laisser passer. A l’image de ce qui s’est passé dans le cinéma, la prochaine fois que quelqu’un tient des propos racistes, on quitte la pièce, mais on serait plus souvent dehors que dedans.
A l’image du balance ton porc, il est peut-être temps de créer le hashtag #balancetonraciste, mais peut-être que certains ont peur de cela, peur d’affronter à la fois le racisme systémique, mais aussi ce racisme insidieux qui ne dit pas son nom, ce paternalisme, ce soupçon de colonialisme.
Je pourrai terminer sur une note défaitiste mais au contraire, je suis pleine d’espoir quand je vois des personnes se lever, oser, affirmer, qui parlent, écrivent, font de la musique, sont sur le terrain de l’associatif, sont entrepreneurs. Ces femmes et ces hommes sont inspirants, il suffit de les écouter, de les lire, de les observer pour voir le courage, la force et la cohérence d’être ce qu’ils sont, à l’intersection de plusieurs communautés, plusieurs milieux.
Angela Davis disait « Dans une société raciste, il ne suffit pas d’être non raciste, nous devons être antiracistes. »
Dans une époque, où tout est clivant, où le dialogue et la nuance ont disparu, et où l’analyse et l’écoute n’ont plus sa place, il est temps de se remettre en question pour ne pas se perdre.
Luttes écologistes, antiracistes, féministes sociales doivent être menées de front…Des luttes essentielles, convergentes. Il suffit d’écouter, de voir ce qui se passe sur le terrain. Il faut déconfiner les luttes, il faut les mener et accompagner celles et ceux qui les mènent, celles et ceux qui vivent les oppressions dans leur chair, dans leur vie quotidienne méritent d’être entendus, pris en compte et non mis au ban.
Nous vivons une ère de confusion, et le retour au terrain, à la base, est à mon avis la première réponse à apporter. Il ne faut pas avoir peur d’affirmer l’importance de la lutte des classes, des questions sociales, sans nier le racisme. Il ne suffira pas de résoudre la question sociale pour résoudre les autres problèmes, mais il faudra articuler ces luttes. Nous ne devons pas choisir entre la question sociale et les questions sociétales, entre la lutte contre le racisme et la lutte des classes, toutes ces luttes sont solidaires. Toutes les luttes sont convergentes, et transversales.
Je prends donc la décision de quitter le parti communiste, je quitte le parti, mais je conserve l’idéal, mes valeurs et mes luttes pour une société plus juste.
Parfois résister c’est partir par fidélité à soi, à nous, à nos combats et à nos idéaux et à ma volonté de me tenir toujours au côté des opprimés et des exploités. Je garde en moi la volonté et la force d’essayer de changer notre monde. Marx écrivait à juste titre « le libre développement de chacun étant la condition du libre développement de tous », et je garde ça en tête dans tous mes combats
Dans ces conditions, je te prie de recevoir ma démission de membre du Parti Communiste Français ainsi que ma démission du Conseil National, et du Conseil exécutif National et de mon poste d’animatrice de la commission lutte contre le racisme et pour l’égalité.
Mina IDIR, Carpentras le 7 Avril 2021

Intervention de Mehdi Mokrani, à la conférence nationale du Parti communiste français .

L’intervention s’ouvre sur la lecture d’un passage de la lettre de démission de Mina Idir de son parti (dont elle est membre de la direction) :(Voir ci-dessus)

« Je suis une femme racisée, une femme issue de l’immigration, peu importe le mot, tu comprendras aisément ce que je veux dire. Et ce fait est important, car cela fait de moi la femme que je suis, et que mes combats pour l’égalité et contre les discriminations est essentiel, il est inscrit en moi. En adhérant au parti communiste, je m’étais faite une promesse, celle de rester cohérente avec moi-même, et d’avoir la liberté de partir quand l’heure viendrait sans me perdre, sans me salir et sans déshonorer mes luttes et engagements, sans oublier d’où je viens.

Cette heure est venue. Cela fait des mois que je me couche en me disant je rends ma carte, mais à la veille de la conférence nationale, je me suis levée ce matin et je rends ma carte. »

Voici quelques mots de la lettre de démission de la responsable de la commission antiraciste, Mina Idir, membre de l’exécutif national, qui vient de quitter notre parti

Le parti communiste partage une des plus grandes crises de son histoire. Si le débat stratégique l’illustre, comme en témoigne la violence du débat en cours autour des enjeux de 2022, la crise se situe surtout sur les champs organisationnels et idéologiques.

Partout en France, les communistes débattent sur la seule alimentation d’un conseil national miné par son incapacité à affronter les débats politiques de notre temps. Si nous pourrions longtemps débattre des nombreuses thématiques sur lesquelles nous sommes en difficulté, soit parce que nos propositions sont obsolètes et peu transformatrices, soit parce qu’elles ne rassemblent pas les communistes, bien au contraire, nous avons décidé aujourd’hui de prendre la main sur la question de l’antiracisme.

Depuis des années, un débat larvé entre deux visions du monde au sein de notre parti empêche tout véritable débat sur ces questions. Une commission nationale existe pourtant depuis des années, animée par des camarades compétents et volontaires, elle a toujours été reléguée au rang de faire valoir, ou pire humiliée et marginalisée.

Les derniers votes de nos parlementaires, ainsi que le positionnement de notre secrétaire national sont les gouttes d’eau qui nous amènent aujourd’hui à proposer la mise en place d’un nouvel espace de discussion et de construction entre les communistes.

Que veulent dire ces votes et ces expressions ? Que signifie le soutien ou la non opposition de la majorité des parlementaires communistes (comme on l’a souvent dit, s’abstenir c’est voter F-Haine) ?

Que signifie le positionnement hasardeux de Fabien Roussel sur les réunions non-mixtes, réunions désavouées parce qu’elle mettrait en doute l’universalité des luttes ? Mais elle est où l’universalité des luttes ?

L’offensive raciste, particulièrement islamophobe est sans précédent et d’une extrême dangerosité. Et nous prenons la mesure de cette offensive à la fois dans la dimension décomplexée des pouvoirs en place et de l’extrême-droite, mais également en lisant dans des contributions de notre parti que celui-ci ferait l’objet d’une forme d’entrisme islamiste (fallait quand même y penser).

Plus que jamais, nous pensons que si l’antiracisme est boycotté par notre direction, c’est parce qu’elle est d’un côté composé de personnalités n’ayant jamais vécu cette domination, mais également parce que nous n’avons jamais dépassé la peur de perdre notre électorat. C’est certainement ce dernier élément qui nous inquiète le plus. D’abord parce qu’il reste à démontrer quel est notre électorat et ensuite parce qu’il révèle la conception larvée que nous en avons. Cet électorat serait-il si abêti qu’il ne pourrait résister au discours de l’extrême-droite ?

Nous pensons exactement l’inverse, nous pensons d’ailleurs que si nous devons reconstruire un électorat, ce doit être non pas en cherchant le plus grand dénominateur commun mais au contraire en additionnant dans un tout multiple la somme des plus petits. Nous ne croyons pas à un commun universel gommant les différences, nous croyons à un commun multiple permettant à chacun de s’insérer dans un collectif humain sans jamais renier ce qu’il est fondamentalement.

En bref, nous refusons de continuer sur cette pente glissante. Et nous refusons de seulement nous indigner, nous vous proposons de nous réunir afin de définir un nouveau corpus antiraciste pour le PCF. Une analyse fine, une parole donnée aux victimes que se soit par leurs nécessaires échanges ou en leur donnant les moyens d’animer directement la lutte, et enfin des propositions et engagements de combat capables de nous mettre en mouvement.

Aussi nous proposons la mise en place d’un nouvel espace de débat et de travail au sein du PCF, un espace ouvert, propriété de ceux qui l’alimenteront et qui fera des propositions constructives aux directions du PCF.

Un dernier mot, il y a deux manières d’envisager l’universalité des luttes. La première consiste à les hiérarchiser et à choisir celle, prioritaire, qui doit guider les masses vers leur libération. La seconde consiste à reconnaître tous les mouvements engagés pour la libération humaine, ce mouvement que nous pourrions appeler communisme…

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