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France / SNCF : Doutes sur l’amiante, tunnel « insalubre » : des prestataires de la SNCF dénoncent leurs conditions de travail

Par Cécile Hautefeuille



Le jour suivant l’incendie, la SNCF a interdit l’accès à la zone incendiée, restreinte à l’entrée du tunnel. « La zone non sinistrée est quant à elle exploitable sous réserve de supprimer le risque inhérent à la pollution potentielle de l’air », indiquait un communiqué interne. Les locaux des prestataires n’étaient effectivement pas endommagés « mais recouverts de suie et imprégnés d’une odeur très forte », se souviennent plusieurs salariés.
Le diagnostic de l’air a rapidement été réalisé et un rapport émis dès le 30 septembre. « Dans le cadre de la présente synthèse, aucune fibre d’amiante n’a été détecté [sic] », conclut l’expertise que Mediapart a pu consulter. Les salariés ont donc été autorisés à redescendre dans les zones non sinistrées, identifiées en vert sur un plan fourni par la SNCF.

Ces rapports, à plusieurs égards, indiquent que des matériaux amiantés sont présents dans le tunnel, mais sans que nous sachions où ils se situent précisément. […] Votre évaluation des risques qui en découlent ne peut donc être qu’insuffisante et approximative.

L’inspectrice du travail


Mais l’air est-il vraiment sain ? Un rapport de l’inspection du travail, qui s’est rendue sur place le 4 octobre, jette un sérieux doute sur les analyses demandées par la SNCF. Ce rapport, que Mediapart s’est procuré, épingle l’entreprise sur les dossiers techniques amiante (DTA) du souterrain. « Force est de constater que ces documents, qui identifient et situent amiantes friables et non friables, posent plusieurs problèmes », est-il indiqué.
S’adressant à la SNCF, l’inspectrice du travail cite tour à tour des rapports DTA qui ne « répondent plus à vos obligations réglementaires sur le sujet » et des plans « incomplets et difficiles à exploiter ». D’après elle, « ces rapports, à plusieurs égards, indiquent que des matériaux amiantés sont présents dans le tunnel, mais sans que nous sachions où ils se situent précisément ». Et conclut en ces termes : « Votre évaluation des risques qui en découlent ne peut donc être qu’insuffisante et approximative. »
Un détail, sur l’évaluation de la qualité de l’air demandée par la SNCF, intrigue d’ailleurs François Germany, délégué syndical CGT chez Facilit’rail. « L’expert indique que le plan d’échantillonnage a été “imposé par le client”. Il semble donc que c’est la SNCF qui a téléguidé l’analyse de l’air. » Hervé de Biasi, lui aussi délégué syndical CGT – mais chez Gate Gourmet – abonde : « Sur les plans, on voit qu’aucun prélèvement n’a été réalisé là où des salariés travaillent. Ils ont pris des échantillons dans des zones du tunnel où il n’y a personne ! »
Sollicitée, la SNCF nous a répondu par écrit, par l’intermédiaire de son service de presse. Elle assure qu’« en aucun cas SNCF Gares & Connexions n’a interféré dans le protocole de mesure […] qu’il n’a été imposé aucune quantité ni emplacement » et que l’entreprise spécialisée « a réalisé sa propre stratégie d’échantillonnage ». À propos de la mention « imposé par le client », elle ajoute : « Nous vous confirmons avoir également détecté cette précision dans le rapport et nous sommes en attente d’un retour de notre prestataire pour des précisions de leur part afin d’obtenir des documents interdisant toute mauvaise lecture. »
Interrogée sur le rapport de l’inspection du travail, la SNCF répète que « l’entreprise accréditée a démontré qu’il n’y avait dans l’air ni amiante ni plomb », et insiste sur la sécurité – « notre priorité » – de la zone sinistrée : accès interdits et « périmètre de l’ordre de 150 mètres autour de l’incident ».
« Pour ce qui concerne les murs et les sols, poursuit la SNCF, un dossier technique Amiante […] est non conforme dans une situation de sinistre. Il ne permet pas de garantir qu’il n’y a pas d’amiante dans les structures du bâti, donc de fibres qui pourraient être libérées lors des travaux de réparation du tunnel incendié […]. Afin de déterminer si un réel risque amiante existe à l’intérieur de cette zone de sécurité nous sommes en cours d’organisation […] d’un repérage complet exhaustif Amiante. Ainsi des fibres d’amiante ne seront pas libérées dans l’air lors des travaux de réparation du tunnel. »
« Quand il y a 250 euros sur la table, il n’y a plus d’amiante, grince Yves*, salarié d’un prestataire. Ici, vous avez des tractoristes qui ne gagnent pas beaucoup, à ce prix-là, ils descendent chercher du matériel. »
Il n’est pas fait mention des risques de pollution résiduelle directement liée à l’incendie ni des parties non sinistrées. Or, l’inspection du travail insiste aussi sur « l’innocuité de l’air dans les zones attenantes » à celles de l’incendie et de son périmètre de sécurité.
« Les salariés ne sont pas au courant de ce rapport de l’inspection », déplore François Germany de la CGT Facilit’rail. « La direction ne l’a pas fourni officiellement aux instances syndicales. Par contre, dès le 2 octobre, elle a annoncé une prime pour travail dégradé, de 250 euros par mois, pour tous les salariés, jusqu’à un retour aux conditions normales. La prime a eu de l’effet, plus personne ne semblait se poser de questions », ajoute-t-il. « Quand il y a 250 euros sur la table, il n’y a plus d’amiante, grince Yves*, salarié d’un prestataire. Ici vous avez des tractoristes qui ne gagnent pas beaucoup, à ce prix-là, ils descendent chercher du matériel. »
Sollicité à deux reprises, la direction de Facilit’rail n’a pas donné suite à nos demandes. Le président de Gate Gourmet Helvetia, Xavier Muller, nous a revanche répondu. Lui aussi a accordé une prime à ses salariés tout en précisant que, concernant son entreprise, un retour de l’activité dans le tunnel est pour l’heure impossible, les locaux étant privés d’électricité. « L’activité de Gate Gourmet se fait entièrement en surface », précise le président.

Le terrain n’est pas stable, des chariots sont montés puis placés dans les camions à la main, voire à l’aide d’un simple escabeau ! Il y a des risques de chute. C’est de la folie. Tout ce qui compte, c’est d’approvisionner les wagons-bars des trains !

Un salarié du site


« Et en surface, c’est le far-west ! », commente Yves. Il dénonce « une course à l’échalote pour garantir l’approvisionnement des trains, quitte à faire n’importe quoi ». Facilit’rail a repris l’avitaillement des TGV quatre jours après l’incendie, le 1er octobre. Gate Gourmet, le 7. « Il faut voir dans quelles conditions, souffle Yves. Une aire de chargement a été montée de manière totalement anarchique à l’extérieur. »
Les camions ne pouvant plus accéder au tunnel par la zone sinistrée, les prestataires de la SNCF ont en effet improvisé un centre de logistique en surface, près de la voie 23 de la gare, sur un terrain autrefois occupé par un bâtiment du tri postal. « Un terrain vague non viabilisé, boueux et où se forme une piscine quand il pleut », décrit Hervé de Biasi de la CGT Gate Gourmet.

Le centre logistique improvisé sur un terrain décrit comme « boueux et non viabilisé ».

Sur ce terrain, les salariés chargent les camions dans des conditions inhabituelles, voire dangereuses. « Il n’y a pas les protections classiques d’un quai de chargement, détaille un salarié, photos et vidéos à l’appui. Le terrain n’est pas stable, des chariots sont montés puis placés dans les camions à la main, voire à l’aide d’un simple escabeau ! Il y a des risques de chute. C’est de la folie. Tout ce qui compte, c’est d’approvisionner les wagons-bars des trains ! »
Interrogée à ce sujet, la SNCF renvoie la balle, et la responsabilité, à son prestataire : « C’est à Newrest [dont Facilit’rail est la filiale – ndlr] de répondre », balaie le service de communication.
« Facilit’rail s’est installé en premier sur ce terrain, explique François Germany. L’entreprise a voulu montrer à la SNCF qu’elle était la meilleure et la plus réactive. Dès le 30 septembre, des Algeco réfrigérés ont été placés là, avec l’accord de la SNCF, qui a fourni de l’électricité. » Cette initiative, confirmée par la SNCF, aurait contraint Gate Gourmet à emboîter le pas. Et vite. « Voyant que Facilit’rail avait repris, la SNCF a mis une grosse pression sur Gate Gourmet en menaçant de lui retirer le contrat, explique Hervé de Biasi. C’était peut-être du bluff, mais ça a eu son petit effet. »

Une directrice d’exploitation mise à pied

La SNCF dément avoir opéré des pressions. Interrogé sur ce point précis, Xavier Muller, le président de Gate Gourmet, concède seulement que son client « a le souci de la continuité de son service comme toute entreprise, y compris nous-mêmes ».
« Cette affaire est en train de coûter la tête de notre directrice d’exploitation, poursuit Hervé de Biasi. Elle résistait et refusait de reprendre l’activité dans la précipitation, sans que la protection et les conditions de travail des salariés ne soient garanties. Résultat : elle vient d’être mise à pied à titre conservatoire. » Contactée par Mediapart, cette dernière a refusé de faire tout commentaire. Selon le président de Gate Gourmet, cette « mesure de mise à pied conservatoire à laquelle vous faites référence est sans lien direct avec l’incendie et ses conséquences ».
Interrogé sur les conditions de travail sur le terrain en surface, Xavier Muller répond que « ce centre a été conçu en collaboration avec un bureau d’études d’ingénierie opérationnelle et sur les recommandations de notre référent santé et sécurité au travail, en prenant en considération les contraintes du nouveau lieu et de sorte à garantir la santé et la sécurité au travail de nos employés ».
Il indique toutefois que l’inspection du travail, venue sur site les 4 et 8 octobre, « a fait parvenir ses observations et recommandations » et mentionne certains « points importants », encore non réglés à ce jour comme « le nivellement du terrain et le ruissellement de l’eau sur le sol pouvant rendre le terrain boueux » et « l’absence de plan de circulation ».

Bientôt, ils pourront dire que tout est conforme alors que les employés auront travaillé, pendant des jours, n’importe comment et sans que personne n’y trouve rien à dire.

Yves, un salarié


D’après lui, ces demandes ont été portées à l’attention de la SNCF. Il mentionne également des aménagements mis en place : « Nos agents se sont vu remettre des parkas dès la reprise et le site est depuis aujourd’hui [14 octobre – ndlr] couvert (quai de chargement et lieu de manœuvre) par une tente […] pour parer aux intempéries et éviter les risques de chutes et de glissades. » Le président de Gate Gourmet cite enfin l’ajout de spots « pour garantir un éclairage suffisant », « la possibilité de boire des boissons chaudes » et « l’alimentation des Algeco en eau ».
« Ils sont en train de tout normaliser, au fil de l’eau », critiquent, à l’unisson, plusieurs salariés. « Tout est fait à l’envers, poursuit Yves. Bientôt, ils pourront dire que tout est conforme alors que les employés auront travaillé, pendant des jours, n’importe comment et sans que personne n’y trouve rien à dire. » Hervé de Biasi, de la CGT Gate Gourmet, conclut, un brin cynique : « Aujourd’hui, on se demande ce qui est le mieux : être dehors dans le bourbier ou en bas, avec le risque d’amiante ? »
D’autres questions restent aujourd’hui en suspens. Et pas des moindres. Plusieurs sources ont confié à Mediapart leurs inquiétudes sur la stabilité du terrain extérieur mais aussi de la structure du tunnel. Sur ce dernier point, le président de Gate Gourmet indique n’avoir « pas de nouvelles ».
La SNCF, elle, répond qu’une première analyse a été réalisée « et démontre que la structure du bâtiment a été endommagée par l’incendie, la chaleur dégagée [ayant] fragilisé le ciment et les armatures métalliques ». Selon l’entreprise, « des travaux de consolidation vont débuter pour poser des étais ». 
« Ce tunnel est insalubre depuis longtemps, déplore Yves qui décrit une cohabitation régulière avec des rats et un air vicié par le passage régulier des camions dans le souterrain. Le centre logistique est amené à déménager dans le cadre d’un programme de réhabilitation près de la gare de Lyon. Donc la SNCF s’en fiche. Et passe son temps à renvoyer la patate chaude aux autres. »
Interrogée sur la salubrité des lieux, l’entreprise ferroviaire adresse cette réponse laconique : « Cette question relève de l’occupant. »

Une alerte, quatre jours avant l’incendie

C’est pourtant bien la SNCF, propriétaire des lieux, qui est sévèrement rappelée à ses obligations dans le rapport de l’inspection du travail. « Compte tenu de la difficulté imposée par les différents liens entre les parties concernées et les responsabilités de chacun (un propriétaire, plusieurs donneurs d’ordre, plusieurs sous-traitants, des sous-traitants de sous-traitants), je vous invite, en tant que propriétaire, employeur et agissant pour le compte de donneurs d’ordre, à assurer la coordination entre les différents acteurs », souligne ainsi l’inspectrice.
Lors de sa visite, cette dernière a également relevé une infraction sur le volet de la sécurité incendie, notant l’impossibilité d’ouvrir une porte de secours ainsi que des dégagements obstrués. « Nous avons pu constater que l’accès était occupé par une personne sans domicile et que l’espace était encombré d’effets lui appartenant, matelas, objets divers et gênant le dégagement », écrit-elle dans son rapport.
L’incendie a d’ailleurs été provoqué, de manière accidentelle, par un sans-abri qui voulait, semble-t-il, se réchauffer. Il a été mis en examen « du chef de destruction du bien d’autrui par moyen dangereux », selon une source judiciaire.
Le propriétaire des lieux était d’ailleurs informé de la présence de personnes sans domicile devant trois issues de secours du tunnel. Mediapart a pu le vérifier, en lisant le compte-rendu d’une réunion de sûreté, qui s’est tenue le 22 septembre… soit quatre jours avant l’incendie.




* Le prénom a été modifié, à sa demande pour protéger son identité
Certains interlocuteurs ont demandé à relire leurs citations, avant publication.
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Cette entrée a été publiée le 21 octobre 2021 par dans ACCIDENT DU TRAVAIL, AMIANTE, ANTISOCIAL, SNCF.
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