Dès le lendemain de la catastrophe ferroviaire d’Adamuz qui a fait 45 morts, le parti d’extrême droite Vox a ciblé le gouvernement, accusé d’avoir laissé tomber le réseau ferré en déliquescence.

Espagne, correspondance
Une jeune femme tombe accroupie pour soulager sa nausée devant le mur des arènes de Cordoue. Elle se relève après de longues secondes, secouée par les sanglots dans les bras de celle qui l’assiste depuis le début. Depuis la veille, ce type de scènes s’est enchaîné devant le point d’accueil installé ici, après le terrible accident de train survenu sur la petite commune d’Adamuz, à 30 kilomètres de là, dimanche 18 janvier, peu avant 20 heures.
Familles et proches angoissés y défilent pour tenter de savoir ce qui est arrivé à l’un des leurs, perdu dans le chaos du déraillement, où la majorité des dizaines de morts retrouvés dans les décombres n’avait, le 20 janvier, pas encore été identifiés.
Au même moment, à Madrid : « Il n’est plus sûr de voyager en Espagne, et la dégradation des infrastructures est de plus en plus importante […]. Pas besoin d’être un expert pour affirmer ce que tous les Espagnols qui prennent le train tous les jours constatent », a lancé Pepa Milán, porte-parole au Congrès du parti d’extrême droite Vox dans une conférence de presse d’un quart d’heure exclusivement dédiée à cette actualité.
L’activité parlementaire a été suspendue temporairement après la catastrophe et une « trêve politique » a été conclue entre les partis pour éviter que le climat de polarisation délétère qui règne en Espagne ne vienne polluer la réponse des pouvoirs publics. Vox s’en est démarqué dès le début pour verser de l’huile sur le feu, quitte à dynamiter la confiance des Espagnols en un système ferroviaire pourtant internationalement reconnu.
Dimanche 18 janvier, autour de 19 h 45, les trois derniers wagons d’un train à grande vitesse de la compagnie Iryo ont déraillé lors d’un trajet Málaga-Madrid, envahissant partiellement la voie en sens inverse, près de la petite commune d’Adamuz. Dix secondes plus tard, un autre train à grande vitesse de la compagnie publique espagnole Renfe faisant route dans l’autre sens, entre Madrid et Huelva, a percuté les voitures déraillées à 204 km/h.
Le bilan au 22 janvier faisait état de 45 morts, 23 personnes encore à l’hôpital, dont 5 en unité de soins intensifs. Les autorités estiment que tous les corps ont désormais été identifiés. La localisation et l’identification des victimes décédées ont toutefois été longues et complexes. Pour leurs proches, l’incertitude et l’attente ont été émotionnellement très difficiles.
La catastrophe a laissé le pays sous le choc. Et laisse de nombreuses questions sur ses causes. L’accident a eu lieu dans une ligne droite, sur une section qui avait fini d’être rénovée en mai 2025 et passé avec succès une batterie de tests ces derniers mois.
Pour le moment, un segment rompu de 40 centimètres du rail extérieur de la voie sur lequel circulait le train Iryo est la piste privilégiée pour expliquer le déraillement, selon les premiers éléments de l’enquête.
Depuis plus d’un an, des incidents à répétition sur le réseau espagnol et une série d’alertes avaient toutefois ouvert un débat sur le financement et la capacité d’un réseau qui accueille de plus en plus de trains. Deux nouveaux accidents de train ont eu lieu en Espagne depuis celui d’Adamuz, faisant respectivement un mort et cinq blessés graves en Catalogne, et des blessés légers à Carthagène.
« Ce n’est pas un manque d’investissement »
« Ce n’est pas un manque d’investissement, mais un autre problème, probablement jamais vu et bien plus complexe », a assuré le ministre des Transports, Oscar Puente mercredi, appelant à ne pas tirer de conclusions hâtives sur une enquête en cours dans un domaine très technique, avec un message clé : le réseau espagnol est sûr.
Mais à l’extrême droite, personne ne s’embarrasse de telles précautions. Dès le lundi à midi, José Antonio Fúster, porte-parole national de Vox déclarait : « Nombreux sont ceux qui se cachent derrière le silence dans cette tragédie nationale pour éluder leur responsabilité », dans ce qu’il décrit comme « l’effondrement de l’Espagne » et « l’abandon des infrastructures critiques, vitales et basiques ».
« Un abandon qui coïncide avec l’utilisation de l’argent sorti de la poche des Espagnols pour financer des infrastructures ferroviaires dans d’autres pays », a-t-il poursuivi, au lieu de « garantir qu’aucun Espagnol ne risque sa vie en raison du manque d’entretien, d’investissement et de prévision dans son propre pays ».
Au-delà de la politique institutionnelle, les messages mal contextualisés, voire trompeurs ou manipulés ont envahi les réseaux sociaux. Ils dépeignent un réseau ferroviaire en déliquescence et émanent souvent des cercles habituels de la fachosphère espagnole. Au risque de plomber la confiance du pays dans le train, moyen de transport qui gagne actuellement en attractivité face à l’avion et à la voiture selon des chiffres récents de Renfe.
Ces messages ont fait leur chemin dans un contexte où les nerfs sont à vif. « Qu’ils arrêtent d’envoyer tant d’argent à l’étranger ! […] [ce drame] n’est pas la faute du citoyen, ce n’est pas la faute de Renfe. C’est la faute de ceux d’en haut qui dépensent l’argent là où ils ne devraient pas le dépenser », explosait María del Mar Fadón devant le point d’accueil de Cordoue, mardi 20. Elle cherchait désespérément son frère, diffusant sa photo en laissant éclater sa détresse devant tous les médias massés-là. Son corps a été identifié depuis.