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A l’hôpital d’Orléans, « cette fois, on va devoir accepter de faire moins bien »

Alors que le gouvernement dévoile, mardi, un plan pour réformer le système de santé, reportage à l’hôpital d’Orléans, confronté à des difficultés budgétaires et à des suppressions de postes.

Le Monde | 13.02.2018 à 12h25 • Mis à jour le 13.02.2018 à 17h49 | Par Eléa Pommiers (envoyée spéciale à Orléans)

 

Il est 19 heures passées à l’horloge de la salle de réveil qui jouxte les blocs opératoires : Christine, infirmière anesthésiste à l’hôpital d’Orléans, termine sa journée, commencée dix heures plus tôt. Elle travaille jusqu’à 48 heures par semaine et peine à prendre ses jours de repos. « On ne peut pas faire plus que ce qu’on fait, je ne vois pas comment », lâche-t-elle, fatiguée.

Comme de nombreux hôpitaux français, l’hôpital d’Orléans (1 752 lits en 2016 et 5 354 employés) est confronté à des difficultés budgétaires en partie dues aux économies demandées chaque année par les gouvernements successifs (1,6 milliard d’économies demandé pour 2018). Dès février, un plan de retour à l’équilibre va entraîner à Orléans la suppression de 75 postes, dont 50 de soignants. « Nous n’avons pas le choix, assure le directeur de l’hôpital, Olivier Boyer. Si nous ne revenons pas à l’équilibre [financier], nous ne serons plus maîtres de la situation. »

 « On travaille avec de l’humain »

Mais, pour les soignants, logique financière et qualité des soins sont peu compatibles. « Je n’aurais jamais cru devoir dire ça de ma carrière, mais cette fois on va devoir accepter de faire moins bien », déplore une cadre de santé ayant requis l’anonymat, qui précise toutefois que la sécurité des patients ne sera en aucun cas affectée.

Dans son service de 60 lits, infirmières et aide-soignantes accueillent ce discours avec dépit et résignation. Au lieu de trois aide-soignantes, elles ne seront bientôt plus que deux pour servir les repas à trente patients, aider les plus handicapés à manger, bouger, marcher, ou encore faire leur toilette. Ou bien aller aider dans d’autres services en difficulté, où elles ne connaissent pas forcément les procédures et les pathologies.

« [Les patients] nous voient courir tout le temps », explique Camille*. Le podomètre qu’elle avait dans la poche jusqu’à récemment lui a appris qu’elle parcourait fréquemment 10 kilomètres durant sa journée de travail. « Certains nous disent qu’ils n’osent pas nous appeler parce qu’on est déjà très occupées, mais ils ne devraient pas avoir à penser ça. »

Le temps qu’elles passent auprès des patients leur semble déprécié en raison de « son manque de rentabilité ». Incompréhensible pour ces aide-soignantes. « Certains ne reçoivent jamais de visites : on ne peut pas les laisser seuls, même si ce temps ne rapporte pas d’argent ! » s’insurge Myriam*, aide-soignante depuis quatre ans. Elle fait référence au système de la tarification à l’activité (T2A), qui rémunère l’hôpital en fonction des actes médicaux réalisés et pousse les soignants à toujours augmenter leur activité. « Le moral, c’est important aussi dans une guérison. On travaille avec de l’humain, il ne faut pas l’oublier. »

 « Un jour, on passera à côté de quelque chose »

Les économies demandées suscitent autant d’amertume chez les infirmières, qui ne sont pourtant pas concernées par les réductions de postes. Elles sont deux pour trente patients, et assurent ne plus avoir le temps de manger.

Dans leurs blouses blanches à liseré bleu, elles passent de chambre en chambre pour donner les traitements, prendre les constantes, faire les visites avec les médecins, vérifier les prescriptions, remplir les papiers d’entrée et de sortie… Sans compter les sollicitations permanentes : les alarmes, déclenchées en continu par les patients, ou les téléphones, qui sonnent plusieurs fois par heure. C’est l’appel d’une famille prenant des nouvelles d’un proche, d’un médecin des urgences cherchant un lit pour un patient, ou d’un malade qui n’a pas pu avoir de secrétaire pour une prise de rendez-vous.

« Avec l’aide-soignante en moins, on va nous demander des tâches en plus, et on va récupérer celles qu’elles nous aidaient à faire, anticipe Adèle*. Un jour, on va finir par passer à côté de quelque chose, à force de faire mille choses à la fois, et il se passera un truc grave. »

« J’ai depuis longtemps le sentiment d’avoir bâclé mon travail quand je rentre chez moi »

Plus loin dans le couloir, Corinne*, sa collègue, opine. Infirmière en fin de carrière, elle a vu la charge de travail augmenter continûment bien avant les récentes suppressions de postes. « J’ai depuis longtemps le sentiment d’avoir bâclé mon travail quand je rentre chez moi, regrette-t-elle. L’hôpital est devenu une entreprise dans laquelle on fait du travail à la chaîne. » Elle n’avait pourtant « pas choisi le service public pour rien ».

 « Le temps, nous l’avons de moins en moins »

Un discours que partagent largement les praticiens hospitaliers d’Orléans. Ils n’ont pas non plus à déplorer de suppressions de postes, mais ils connaissent un sous-effectif chronique en raison des difficultés de recrutement. Aux urgences adultes, la docteure Anne Malet est formelle : son service, qui voit défiler 200 patients par jour, aurait besoin d’un tiers de médecins supplémentaire. Médecin urgentiste depuis près de trente ans, elle a vu, malgré des attentes toujours croissantes, les moyens de l’hôpital se raréfier en raison des économies imposées par les gouvernements.

En effet, les structures manquent pour accueillir un nouveau profil de patients « plus âgés, qui attendent le dernier moment pour venir et ont souvent besoin d’une longue prise en charge », explique-t-elle. Les yeux au ciel, elle s’agace de devoir passer des heures au téléphone pour trouver un lit à un patient dans les services déjà surchargés.

 « L’examen, l’entretien pour établir les antécédents, restaurer l’histoire du patient… tout ça est nécessaire pour bien soigner mais prend beaucoup plus de temps avec les plus âgés, détaille-t-elle. Et ce temps-là, nous l’avons de moins en moins. »

« Schizophrénie de l’hôpital »

Des attentes croissantes, également, en raison de la désertification médicale de la région Centre-Val de Loire, qui oblige les malades à se tourner vers l’hôpital d’Orléans. En neurologie, la docteure Canan Ozsancak les voit affluer en consultation, et se retrouve confrontée à la « schizophrénie de l’hôpital ».

« On nous dit que les consultations ne rapportent pas d’argent. […] Mais on est un service public, et on a tous fait le serment d’Hippocrate : comment dit-on “non” à un patient en consultation, sachant qu’il ne verra personne d’autre ? »

De plus, à ces tâches médicales qui surchargent déjà le quotidien des médecins s’ajoutent les tâches administratives, encore alourdies par les suppressions de postes. Des secrétaires en moins, ce sont, par exemple, des compte-rendus à taper soi-même au détriment du temps de soin, ou à attendre plus longtemps.

L’argent… « L’argent du matin au soir » : le docteur Willy Mfam en est écœuré. Pour ce chef de service anesthésie-réanimation, l’hôpital public n’est « vu que comme une charge », et les soignants comme « la variable d’ajustement ». Pour lui, comme pour ses collègues, ce sont avant tout les valeurs du service public – égalité dans l’accès et face aux soins – qui sont attaquées par les réformes successives de l’hôpital.

« Qu’est-ce que le service public de la santé ? » C’est à cette question que Willy Mfam attend désormais une réponse précise de la part du gouvernement. A défaut, « ça va craquer », prédit Canan Ozsancak. « Et on n’a pas de parachute. »

* Les prénoms ont été modifiés

 

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