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La responsabilité de l’Etat français dans la disparition de Maurice Audin pendant la guerre d’Algérie

Porté depuis longtemps par des élus communistes, des historiens et des intellectuels anticolonialistes, le combat pour la reconnaissance de la responsabilité de l’Etat français dans la disparition de Maurice Audin pendant la guerre d’Algérie est désormais soutenu par le député Cédric Villani.

Par Nathalie Funes

Publié le 15 février 2018 à 10h02

C’est une scène inédite sous la Ve République. Pour la première fois depuis soixante ans, deux députés ont convoqué la presse sous les lambris de l’Assemblée nationale pour réclamer  la « reconnaissance officielle de la responsabilité de l’Etat dans la mort de Maurice Audin ». La conférence se tient près de la Salle des pas perdus, en fin de matinée, ce mercredi 14 février. Maurice Audin, professeur de mathématiques, militant du Parti communiste algérien (PCA) et partisan de l’indépendance algérienne, aurait dû avoir 86 ans ce jour-là. Il est mort à 25 ans.

Le 11 juin 1957, pendant la bataille d’Alger, Maurice Audin est arrêté par des parachutistes du Général Massu, chez lui, dans le quartier du Champ-de-Manœuvres, devant sa femme, Josette, devant ses trois enfants (de 3 ans, 20 mois, 1 mois), avant d’être emmené à El Biar, un immeuble en construction, sur les hauteurs de la ville, transformé en centre de torture par l’armée française. Personne, jamais, ne l’a plus revu vivant. Dix jours après l’arrestation, les militaires essaient de faire croire à sa femme, Josette, à son évasion lors d’un transfert.

Aujourd’hui, les deux députés appellent à « une parole forte au plus haut niveau de l’Etat ». La prise de position du premier, Sébastien Jumel, 46 ans, élu de Seine-Maritime et militant communiste depuis ses 18 ans, s’inscrit dans la bataille que mène son parti depuis la fin de la guerre d’Algérie. L’implication du second, Cédric Villani, novice en politique, fraîchement élu de la 5e circonscription de l’Essonne, dans la vague de La République en Marche (LREM), est plus inattendue. Il explique :

« Lorsque les députés communistes m’ont proposé de mener cette conférence de presse commune, je n’ai pas hésité une seconde. Je l’ai fait à titre personnel. Ce combat doit dépasser les clivages partisans. »

Cédric Villani, 44 ans, célèbre pour sa médaille Fields (le plus prestigieux prix international en mathématiques) et ses lavallières colorées, a, raconte-t-il, « découvert l’affaire Audin par les mathématiques« .

« Sans l’ombre d’un doute »

Fils d’enseignants tous deux nés en Algérie, désormais membre du groupe d’amitié franco-algérien à l’Assemblée nationale, le député de l’Essonne a d’abord connu les enfants de Maurice Audin, eux-aussi mathématiciens, Pierre, médiateur scientifique au Palais de la Découverte, puis Michèle, ancienne professeure à l’Institut de recherche mathématique avancée de Strasbourg et auteure de nombreux livres, dont « Une vie brève » (Gallimard-L’Arbalète, 2013) consacré à son père.

Il a ensuite pris la présidence du jury du Prix Maurice-Audin, décerné chaque année à des mathématiciens des deux côtés de la Méditerranée, alors qu’il était encore directeur de l’Institut Henri-Poincaré. Et il s’est plongé dans l’histoire du militant anticolonialiste. Il martèle aujourd’hui :

« J’ai la conviction personnelle, sans l’ombre d’un doute, que Maurice Audin a été tué par l’armée française »

L’appel des deux députés annonce-t-il une déclaration du chef de l’Etat ? Avant lui, François Hollande avait été le premier président de la Ve République à faire un pas vers cette reconnaissance. Il avait ouvert les archives du ministère de la Défense et déclaré que « les documents et les témoignages (étaient) suffisamment nombreux et concordants pour infirmer la thèse de l’évasion qui avait été avancée à l’époque ».

Il semblerait qu’Emmanuel Macron, né quinze ans après la fin de la guerre d’Algérie, réfléchisse à aller plus loin. Premier signal le 22 janvier, dans les colonnes du quotidien « l’Humanité ». Cédric Villani y révèle qu’Emmanuel Macron lui a « fait part de son intime conviction que […] Maurice Audin a été assassiné par l’armée française », que le président « travaille sur ce sujet » et « que des annonces viendront en temps utile ». Ce 14 février, le député marcheur tient à ajouter :

« C’est le devoir de l’Etat de mettre tout en œuvre pour ce travail de vérité et pour accompagner humainement la famille qui souffre depuis 60 ans. »

Urgence

Josette Audin participe à la conférence de presse avec son fils Pierre. A la tribune, assise à côté de Cédric Villani et de Sébastien Jumel, elle s’excuse presque de sa voix peu audible, répète qu’elle n’a pas l’habitude de parler. Mais elle raconte ensuite la courte vie de Maurice Audin, dans ce pays, l’Algérie, qu’ils aimaient ; d’une traite, comme dans un souffle, jusqu’à ce que l’émotion vienne étouffer ses mots. Plus d’un demi-siècle a passé, elle ne sait toujours pas comment est décédé son mari. Sous la torture ? Exécuté ?

« Tous les militaires impliqués dans l’affaire Audin sont morts tranquillement ou vont bientôt mourir sans avoir dit ce qu’ils avaient fait », dit-elle.

« Les gouvernements français n’ont jamais reconnu, ni confirmé l’emploi de la torture. J’attends que la France condamne la torture, ceux qui l’ont ordonnée, ceux qui l’ont pratiquée. »

« La famille espère une parole forte », enchaîne Claire Hocquet, leur avocate. « Cette parole forte n’a pas besoin d’attendre plus longtemps des investigations supplémentaires. Mais on peut se demander si le chef de l’Etat, qui est le chef des armées, ne peut pas faire en sorte que la parole des derniers témoins soit entendue. Il y a urgence. » Une commission d’enquête ? Les deux députés confirment qu’ils n’excluent aucune piste « pour recueillir la parole des derniers témoins ».

L’appel des deux députés intervient le jour de la publication d’un témoignage inédit dans « l’Humanité » : celui d’un appelé du contingent qui veut rester anonyme et pense « avoir enterré Maurice Audin ». L’ancien combattant de la guerre d’Algérie a téléphoné à la rédaction du quotidien après y avoir lu l’interview de Cédric Villani. Il raconte qu’il a enseveli deux corps « passés à la lampe à souder pour qu’on ne puisse pas les identifier », près de Fondouk, non loin d’Alger. Il a répondu aux ordres d’un parachutiste. « L’un des deux est une saloperie de communiste […], lui a dit le militaire. C’est une grosse prise […] il ne faut jamais que leurs corps soient retrouvés. »

Le corps de Maurice Audin n’a jamais été retrouvé. Les archives n’ont pas parlé. La Grande Muette n’a pas bronché. Maurice Audin était communiste et mathématicien. Soixante ans après sa disparition, deux députés, un communiste et un mathématicien, se sont rencontrés et demandent que la France affronte son passé.

 

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Cette entrée a été publiée le 21 février 2018 par dans anticapitalisme, DEMOCRATIE, DOCUMENTS POUR L'HISTOIRE, SOCIETE.