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Education : vœu de «confiance», bonjour l’ambiance

Par Marie Piquemal — 10 février 2019 à 20:56

 

Le projet de loi «pour une école de la confiance» arrive ce lundi à l’Assemblée, au moment où la grogne monte, notamment dans les lycées excentrés qui s’inquiètent de voir les inégalités renforcées.

Jean-Michel Blanquer, ministre de l’Education, parle tout le temps de «confiance». Il lui a d’abord consacré un livre (Construisons ensemble l’école de la confiance) et maintenant un projet de loi «pour une école de la confiance». Motivé par la scolarisation obligatoire dès 3 ans, le texte qui arrive ce lundi à l’Assemblée agrège de façon hétéroclite d’autres mesures, du prérecrutement des enseignants au recours (encouragé) aux expérimentations pédagogiques. Plusieurs suscitent de l’inquiétude (lire ci-dessus).

Et puis il y a ce hic : alors que le ministre, longtemps au top des sondages d’opinion, menait jusque-là ses réformes sans forte contradiction, la partie se corse. Au moment où Blanquer va défendre son école de la confiance devant les députés, de plus en plus d’enseignants expriment leur défiance. A commencer par les profs de lycée, qui découvrent la mise en place concrète de la réforme du bac adoptée l’an dernier et la complète réorganisation des enseignements qui l’accompagne (1). Ecueil supplémentaire pour le ministre, la colère ne vient pas que des syndicats d’enseignants, faciles à caricaturer. Cette fois, la défiance vient de la base : des profs de terrain, pas forcément militants dans l’âme, pas forcément affiliés à un syndicat, qui s’activent dans des endroits peu habitués à la lutte.

Ralliement
La carte de la mobilisation est sociologiquement intéressante : on y trouve surtout des lycées de petites villes ou ruraux qui s’inquiètent que les inégalités territoriales se creusent encore plus avec cette réforme, alors que le gouvernement assure le contraire. Très mobilisés aussi, les lycées de banlieue, via notamment le collectif Touche pas à ma ZEP qui tempête depuis des années contre une inégale répartition des moyens. L’ampleur du mouvement reste toutefois difficile à appréhender. Les indicateurs classiques (taux de grévistes, épaisseur des cortèges) ne semblent plus opérants. Le dernier appel à la grève, mardi, n’a rassemblé que 5 % des troupes, selon les chiffres du ministère. Frédérique Rolet, la secrétaire générale du Syndicat des enseignements du second degré (Snes, majoritaire) le reconnaît, un peu dépitée : «Les rendez-vous nationaux ne rassemblent plus autant qu’avant, la grève est devenue difficile, comme dans les autres corps de la fonction publique.»

La contestation prend, de fait, une forme plus diffuse. Une «chaîne des bahuts» s’est mise en place, regroupant près de 200 établissements (sur 4 200) et des collectifs locaux. Son fonctionnement fait penser à celui des gilets jaunes : pas de porte-parole, une organisation qui se veut «horizontale, asyndicale et apolitique». «C’est une mise en réseau pour relayer les mobilisations des uns et des autres et coordonner des actions communes», explique Mathieu Forgues, professeur à Gaillac, dans le Tarn. Et il indique que, dans plusieurs lycées, les discussions portent sur le ralliement ou non avec les gilets jaunes. Certains profs, à titre individuel, en font partie mais, pour l’instant, seul le collectif des enseignants d’Ille-et-Vilaine a sauté le pas vendredi (lire page 4).

Décalage
Cette mobilisation peut-elle déstabiliser Blanquer ? Difficile à évaluer. Une certitude en revanche : ce mouvement de colère contrarie la volonté affichée du ministre de rétablir un climat de confiance avec les enseignants. Le projet de loi examiné ce lundi ne va pas aider.

La semaine dernière, la députée LREM Anne Brugnera, membre de la commission des affaires culturelles et de l’éducation à l’Assemblée, et visiblement missionnée par la majorité pour répondre à la presse, s’étonnait de l’émoi suscité : «Les lois portant sur l’école sont toujours une matière sensible, on le sait. Mais là, on nous prête des intentions qui vont bien au-delà du texte. C’est très surprenant.» Une méfiance excessive ? Quand on a testé jeudi, pour voir, le mot «confiance» dans une salle des profs de Seine-et-Marne, la réponse a fusé : «Comment avoir confiance quand on vit le décalage entre ce que les ministres de l’Education [Blanquer et ses prédécesseurs, ndlr] répètent dans les médias et les moyens dont on dispose concrètement !» Une remarque qui revient sans cesse dans les reportages sur le terrain.

Les trois points qui font tiquer :


La scolarisation à 3 ans, un cadeau pour le privé ?
La scolarisation obligatoire à 3 ans est la mesure phare – et grand public – de ce projet de loi. Le président Macron l’a annoncée tout feu tout flamme, le 26 mars 2018. «J’ai décidé de rendre obligatoire l’école maternelle et d’abaisser de 6 à 3 ans l’obligation d’instruction.» Une mesure symbolique, qui donne toute son importance à l’école maternelle dans les apprentissages. Consensuelle – comment être contre ? Et a priori simple à mettre en œuvre vu que 98,9 % des 3-6 ans vont déjà à l’école en métropole – l’enjeu est donc essentiellement pour l’outre-mer, en Guyane par exemple où 82 % des moins de 6 ans sont scolarisés. Alors, pourquoi ferait-elle débat dans l’Hémicycle ?«Il le faut. Le texte ne doit pas passer en l’état», interrompt Damien Berthilier, président du Réseau français des villes éducatrices, qui rassemble des élus soucieux de leurs politiques éducatives. Très inquiet, il assure que «cet article d’apparence simple va avoir des répercussions énormes que personne ne maîtrise… De nature à relancer la guerre scolaire entre privé et public !»
Depuis des mois, il s’active en coulisse pour alerter. Car en rendant la maternelle obligatoire, l’Etat va, de fait, obliger les communes à verser de l’argent aux maternelles privées sous contrat. Un héritage de la loi Debré de 1959 : les municipalités sont tenues de participer dans les mêmes proportions aux frais de scolarité pour les enfants de leurs communes, qu’ils soient dans des écoles publiques ou privées sous contrat. Jusqu’ici, cette obligation ne valait que pour les écoles élémentaires vu que l’instruction n’était obligatoire qu’à partir de 6 ans. Désormais, la donne change. «Avec cette mesure, le gouvernement signe un chèque de 150 millions pour les écoles privées [qui accueillent environ 300 000 enfants en maternelle, ndlr], avec l’argent des collectivités locales», alertent plusieurs organisations dont le Comité national d’action laïque et la Fédération des conseils de parents d’élèves.
«L’Etat compensera les sommes engagées pour les communes, sur le principe de l’extension de compétences», défend Anne Brugnera, députée LREM, qui s’étonne de telles inquiétudes. Damien Berthilier rétorque : «L’Etat ne compensera que pour les communes qui, aujourd’hui, ne donnent rien du tout aux maternelles privées. Or, on sait que les deux tiers d’entre elles participaient tout de même un peu. Demain, ces municipalités-là vont devoir payer sans aide de l’Etat…» Avec des répercussions en cascade, présage-t-il : « Les municipalités vont devoir trouver de l’argent, et pourraient être forcées d’économiser sur les écoles publiques ! Vous mesurez le non-sens ?» Il espère que la pression sera assez forte dans l’Hémicycle pour modifier le texte. Deux issues existent selon lui : réduire la portée du texte en commençant par une expérimentation en outre-mer, «pour gagner du temps». Et «rouvrir la discussion sur la loi Debré, cette obligation faite aux communes de participer au financement des écoles privées.» Rien que ça.
L’évaluation de l’école : que devient l’actuel Cnesco ?

L’article 9 met sur pied un «conseil d’évaluation de l’école», avec pour objectif principal d’évaluer les établissements scolaires. Jean-Michel Blanquer, pour qui l’évaluation scientifique est une clé du progrès dans les politiques menées, notamment en éducation, y voit un signe de «modernité». Or, gros débat en commission des lois. Pas tant sur le projet d’évaluer des établissements, mais sur le sort réservé à l’actuel Cnesco (Conseil national d’évaluation des politiques scolaires) que ce nouveau conseil va remplacer. Peu connu du grand public, le Cnesco évalue depuis sa création en 2013 l’efficacité des politiques éducatives. Fort d’un réseau de chercheurs en France et à l’étranger, il a nourri le débat public avec des études poussées sur des sujets peu documentés. Récemment, celle sur les inégalités territoriales a montré, chiffres à l’appui, que l’éducation nationale donne moins qualitativement aux élèves de l’Ile-de-France défavorisée qu’à ceux des beaux quartiers parisiens. Anne Brugnera, députée LREM, se veut rassurante : «Le Cnesco ne disparaît pas. Ses missions seront transférées à une chaire universitaire.» Ses neuf postes à temps plein seront-ils maintenus ? Interpellé à plusieurs reprises, Jean-Michel Blanquer n’a pas répondu. Vendredi, les deux principales fédérations de parents d’élèves (Peep, FCPE) et une ribambelle de syndicats lui ont adressé une nouvelle demande écrite, «pour que les députés puissent voter en connaissance de cause».

Le devoir d’exemplarité, pour contrôler la parole des profs ?

L’article 1 commence ainsi : «Par leur engagement et leur exemplarité, les personnels de la communauté éducative contribuent à l’établissement du lien de confiance qui doit unir les élèves et leurs familles au service public de l’éducation.» A priori, pas de quoi faire des bonds. D’ailleurs, fin novembre, Jean-Rémi Girard du Snalc (minoritaire) qualifiait l’article 1 de «bla-bla» permettant au ministre d’inscrire son mot fétiche («confiance») dans une loi «pour laisser sa trace dans le code ». L’inquiétude a surgi plus tard, après un article du Café pédagogique, média spécialiste de l’éducation. Et si cet article 1 visait in fine à mieux contrôler la parole enseignante, notamment sur les réseaux sociaux ? Anne Brugnera, députée LREM, membre de la commission des affaires culturelles et de l’éducation de l’Assemblée, se dit très étonnée de tant de suspicion : «Cet article est avant tout une réaffirmation de la confiance réciproque.»De fait, il n’apporte rien de supplémentaire en droit, assure Antony Taillefait, professeur spécialiste du droit des fonctionnaires. Qui ajoute cependant : «La question est «pourquoi ce rappel à la loi à ce moment précis de notre histoire ?»» Les agents publics ont en effet depuis la IIIe République une obligation d’obéissance et de loyauté envers leur institution, «ce qui ne veut pas dire qu’ils n’ont pas la possibilité de s’exprimer ! Il faut simplement un ton correct et la critique argumentée», rappelle le juriste.

(1) Les filières classiques (L, S et ES) disparaissent, remplacées par des «spécialités». Il en existera douze, mais elles ne seront pas proposées dans tous les établissements.

 

 

Les profs s’initient à de nouvelles façons de protester
Par Pierre-Henri Allain , Marie Piquemal et Mathilde Frénois — 10 février 2019 à 20:56

 

«Course de désorientation», évaporation de notes, abandon de galons… un vent d’inventivité souffle sur la mobilisation enseignante.

La grève ne mobilise plus? Qu’à cela ne tienne, les profs mobilisés contre la réforme du lycée, tentent d’autres modes d’actions. Toutes les idées sont postées sur la page Facebook «la chaîne des bahuts», pour donner des idées à d’autres «collègues». Ça marche plutôt bien. La semaine dernière, des profs ont organisé une soirée pyjama dans leur établissement, alors qu’ailleurs, s’organisait «une course de désorientation»… Revue de quelques initiatives vindicatives.

à Vence, ça dénote
La dernière fois qu’il a consulté ses notes en ligne, Léo, élève de seconde, est «resté bloqué» sur l’écran : «Toutes les notes d’anglais avaient disparu», raconte-t-il. Le lendemain, c’était au tour de celles de maths de s’évaporer. «Mercredi, on n’avait plus aucune note, sauf en sport et en SES (sciences économiques et sociales)… On est à la fin du deuxième trimestre et on n’a presque plus aucune trace de notre travail.»

Ce n’est pas un bug informatique auquel font face Léo et les autres élèves du lycée Henri-Matisse de Vence, dans les Alpes-Maritimes. Mais à la protestation des professeurs. Depuis une semaine, pour s’opposer à la réforme des lycées, ils font de la rétention de notes. «On travaille, on donne des contrôles, on corrige, on rend les copies. Mais on n’entre pas les notes sur le logiciel Pronote», explique Pierre Hély. Ce professeur d’histoire-géographie fait partie des 90 % d’enseignants présents à avoir validé le mouvement lors d’une assemblée générale il y a dix jours. «Les élèves non plus ne connaissent pas leurs notes, pointe-t-il. Seule l’appréciation est laissée.» Une compensation qui ne rassure ni les lycéens ni leurs parents. «Léo est un gamin qui fait hyper attention à sa moyenne, dit sa mère, Patricia. Là, il me dit qu’il ne sait plus où il en est. Il est dans le flou et l’inquiétude. Ça le perturbe un peu.»

Toucher aux sacro-saintes notes, c’est ce que recherchaient les professeurs du lycée de Vence. Un levier de pression qu’ils ont actionné pour faire parler d’eux et de leurs revendications. «Nous n’avons pas les moyens d’appliquer la réforme, affirme Pierre Hély. Actuellement, dans notre lycée par exemple, les groupes de langues sont allégés. L’année prochaine, les élèves risqueront de se retrouver à 35.» Le prof d’histoire-géo cite aussi le manque de directives précises pour préparer les terminales au nouveau «grand oral» du bac réformé, la «mise en concurrence des matières entre spécialités» et le manque de moyens pour l’accompagnement à l’orientation. «On nous a répondu qu’on pouvait effectuer ces 54 heures gratuitement, peste-t-il. Rien n’est prévu.»

Le lycée de Vence, c’est 1 000 élèves et 75 enseignants qui passent le portail chaque jour. Dans les couloirs de l’établissement jusqu’aux réseaux sociaux, on parle déjà de lycéens «pris en otage». «On utilise les armes dont on dispose», se défend Pierre Hély, par ailleurs au Snes, syndicat majoritaire chez les enseignants du secondaire. Il maintient que le gel des notes durera jusqu’à l’apport d’une enveloppe supplémentaire pour appliquer la réforme de Jean-Michel Blanquer «dans de bonnes conditions». «O n n’est pas en grève, on n’a pas cessé de corriger, insiste-t-il. On continue d’être au boulot.» Mais au retour des vacances de février, si rien ne change, les profs ont prévenu : le bac blanc sera supprimé.

à Toulouse, des profs moins principaux
L’idée est née d’un lycée toulousain, avant de s’étendre. A Déodat-de-Severac, la quasi-totalité des professeurs principaux, qui ont pour mission d’aider les élèves de seconde dans leur orientation, ont jeté l’éponge fin janvier. Depuis, sept autres lycées les ont suivi dans la démarche. «Faut dire que cette réforme nous plonge dans une telle situation…, explique Vincent Paret, professeur de maths à Deodat. Les collègues se retrouvent à conseiller des jeunes de 15 ans sans avoir d’informations précises à leur donner ! Les spécialités qu’ils choisissent aujourd’hui vont pourtant déterminer leurs chances dans Parcoursup. Or, on ne sait même pas ce que les universités vont leur demander.» Il explique que démissionner de cette fonction est une façon pour les enseignants de refuser de porter «la responsabilité d’envoyer ses élèves au casse-pipe.» Accepter d’être prof principal n’est pas une obligation de service, les profs «démissionnaires» ne sont donc pas passibles de poursuites disciplinaires. Il leur en coûte en revanche leur prime mensuelle de 100 euros.

à Rennes, jonction avec les gilets jaunes
Samedi après-midi à Rennes, en lieu et place des habituelles pancartes«Macron démission», c’est une grande banderole «Blanquer démission», du nom du ministre de l’Education nationale, qui s’est retrouvée en tête du cortège des gilets jaunes…Des profs du «collectif 35 contre les réformes du bac des lycées et contre Parcoursup» ont enfilé la fameuse veste fluo. «Entre les gilets jaunes et notre mobilisation, les revendications de fond sont les mêmes, explique Clément Cordier, membre du collectif et professeur en sciences économiques et sociales en Ille-et-Vilaine. Il s’agit d’égalité et de justice sociale. Les réformes de Jean-Michel Blanquer vont limiter l’accès à l’enseignement supérieur pour les élèves des zones rurales et des classes populaires.» En cause notamment, la réforme du bac, dont une partie sera en contrôle continu et donc susceptible d’avoir une valeur différente selon les établissements. Mais aussi celle des lycées, avec l’abandon des filières remplacées par le choix, pour l’élève, de trois «spécialités». «Certains lycées n’offriront pas le même éventail de spécialités et ce sont encore les familles les plus favorisées et les mieux informées qui pourront développer des stratégies pour leurs enfants, déplore Alice, prof de maths à Combourg .

En se rapprochant des gilets jaunes, le collectif espère également donner une meilleure visibilité à ses revendications et un nouvel élan à une mobilisation en recherche d’un second souffle. Clément Cordier explique : «En manifestant en dehors des jours de travail, on peut toucher davantage l’opinion.»

 

 

«On demande très tôt aux élèves de se comporter en consommateurs éclairés de l’offre scolaire»
Par Marlène Thomas — 10 février 2019 à 20:56

 
Sous couvert de liberté de choix, la réforme du lycée risque de renforcer les inégalités entre élèves, estime Jean-Yves Rochex, chercheur en sciences de l’éducation. Selon lui, cette nouvelle mouture contredit la mission de service public de l’école.

Jean-Yves Rochex est professeur en sciences de l’éducation à l’université Paris-VIII et spécialiste des questions d’inégalités scolaires, de politiques éducatives et de l’éducation prioritaire. Pour lui, la réforme du lycée risque d’accentuer les inégalités sociales.

Pourquoi cette réforme du lycée suscite-t-elle tant d’inquiétudes ?
On voit bien que cette réforme est conçue, comme Parcoursup avec laquelle elle est couplée, pour un certain type d’élèves, pensés comme étant très tôt autoentrepreneurs de leur propre vie, de leur propre parcours scolaire. Le risque est grand qu’elle se fasse au détriment de ceux qui ne correspondent pas à ce modèle d’élève de classe favorisée. Si on construit, avec cette réforme, les conditions de la liberté de choix, c’est au sens le plus calqué sur l’offre et la demande, qui ne correspond pas à l’idée du service public en éducation sur laquelle s’est construite l’école en France.

L’objectif de donner plus de liberté aux élèves n’est-il pas louable ?
La cohérence entre la réforme du lycée et celle de Parcoursup conduit à demander très tôt, dès l’entrée au lycée, aux élèves de se comporter comme des consommateurs éclairés de l’offre scolaire, à même de construire un parcours de formation individualisé et cohérent. Cela aurait pu être un point positif de lier le parcours au lycée au premier cycle universitaire. Mais, d’une part, une telle individualisation contribue à nier la conception de l’école comme service public se référant à des valeurs et objectifs communs pour en faire une offre de services aux individus et aux familles. D’autre part, ces derniers ne disposent pas des mêmes ressources économiques et culturelles pour être à armes égales face à cette logique accrue de l’offre et de la demande ou pour faire valoir leurs expériences hors école. Si vous avez les moyens de passer un mois d’été à faire un chantier de fouilles bénévole, vous pourrez bien mieux le valoriser dans votre parcours scolaire et universitaire que si vous le passez à travailler dans un fast-food. L’invocation de la liberté de choix des élèves fait bon marché des inégalités profondes qui pèsent déjà sur les modalités d’orientation et de «choix» des filières. On est sur le modèle de l’élève-consommateur. Si vous allez au supermarché choisir votre formation, selon votre capacité à lire les étiquettes, les ressources que vous pouvez mettre, vous n’achèterez pas les mêmes produits.

Cette inégalité face à l’orientation est-elle étayée par des chiffres ?
Quelques-unes suffiront pour illustrer à quel point l’orientation est très liée aux inégalités socio-économiques. Ainsi, à la session du baccalauréat de 2014, pour 100 enfants de cadres ou professions intellectuelles supérieures qui obtiennent un bac, 76 ont un bac général, 14 un bac techno, 10 un bac pro. Pour les enfants d’ouvriers, la même année, 32 sur 100 ont obtenu un bac général, 23 un bac techno et 45 un bac pro (1). Ça se passe de commentaires. On peut ajouter qu’il est paradoxal de prétendre renforcer la liberté de choix des élèves alors que, dans le même temps, on déstructure et on affaiblit durablement les services d’orientation, entre autres en fermant nombre de centres d’information et d’orientation (CIO).

Quels effets anticipez-vous ?
Je pense que cette réforme aggravera les choses. D’une part, parce qu’elle opacifie beaucoup la lisibilité des parcours et des options. D’autre part, parce que tout laisse à penser que la carte de l’offre des options sera très inégale selon les territoires et très peu régulée à l’échelle nationale. Et la part accrue du contrôle continu augmentera les différences d’exigences et d’acquisitions entre les établissements les plus socialement contrastés, affaiblissant donc la valeur nationale du bac, en particulier pour l’accès aux études supérieures, ce que l’on a déjà observé avec Parcoursup. On a déjà pu constater que ce dernier avait renforcé les phénomènes d’autosélection des élèves ayant un bac pro ou techno, et donc des élèves de milieux populaires. Tout porte à penser que la réforme du bac exacerbera cette logique.

Ne pensez-vous pas qu’il y a tout de même une volonté d’améliorer le système éducatif ?
Je ne sonde pas les âmes. Un des principaux problèmes de notre système est celui des inégalités sociales. Et on ne voit pas le moindre élément de diagnostic à ce propos dans les attendus de cette réforme.

(1) Chiffres de la Direction de l’évaluation de la prospective et de la performance du ministère de l’Education nationale (Depp).

 

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Cette entrée a été publiée le 13 février 2019 par dans Actualités des luttes, anticapitalisme, ECOLE, EDUCATION NATIONALE, LYCEENS-NES.