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Commémoration à Mauthausen, la mémoire sélective de l’état espagnol.

« Vous m’avez fait honte! », c’est avec ces mots et toute sa colère que Robert Badinter s’adresse à la foule qui vient de huer l’arrivée de François Mitterand à la commémoration de la rafle du Vel d’Hiv en 1992. Cette honte est la même que peut inspirer l’incident qu’a créé la ministre de la justice espagnole lors de l’hommage rendu par la Generalitat de Catalunya aux déportés de Mauthausen

Dimanche 5 mai, en Autriche sous le ciel gris de Mauthausen, Gemma Domenech, directrice de la mémoire démocratique de la Generalitat de Catalunya, termine son discours devant la plaque de  l’institution Catalane rendant hommage aux déportés parmi lesquels figurent 1800 catalans. Une plaque inaugurée il y a deux ans par Raül Romeva alors conseiller catalan aux affaires étrangères. Depuis, le référendum catalan et la riposte judiciaire de l’état espagnol sont passés par là et Romeva, dont le procès se tient actuellement à Madrid, en est à plus d’un an et demi d’incarcération. Dans ces circonstances, difficile pour Domenech de ne pas évoquer le sort de celui qui deux ans auparavant se tenait à sa place et des autres dirigeants catalans emprisonnés. Mais pour cela, comme tous les indépendantistes (et beaucoup de catalans), elle utilise à leur sujet le terme de « prisonniers politiques ». Cette mention aurait pu passer inaperçue et la commémoration suivre son cours si à cet instant Dolores Delgado, la ministre  de la justice espagnole, dont la présence n’était pas indispensable, puisque la plaque commémorative était une plaque au nom de la Generalitat et qu’une officielle catalane était sur place, n’avait choisi de quitter les lieux en signe de protestation. Car, pour elle comme pour le gouvernement qu’elle représente, et bien que les tribunaux de plusieurs pays européens aient désavoué les chefs d’inculpation visant les élus indépendantistes, ces derniers ne sont pas des prisonniers politiques.

Evidemment, il n’en fallait pas plus pour que la sphère unioniste et nationaliste espagnole, à travers la presse et les réseaux sociaux, s’empare de cet incident et s’adonne à son activité préférée dès qu’il s’agit de la Catalogne: la déformation et la manipulation. « Honteux » pour les uns, « lamentable » pour les autres, il n’aura pas fallu attendre longtemps pour que les reproches violents pleuvent sur Domenech et que cette dernière  ne soit accusée d’instrumentaliser la commémoration ou de comparer le sort des déportés à celui des actuels prisonniers catalans, ce qui, de quelque façon qu’on le regarde, n’a jamais été son propos.

Bien sûr, on peut légitimement se poser la question de savoir s’il était judicieux de sa part d’évoquer les prisonniers catalans à ce moment et à cet endroit mais puisque cet épisode nous amène à nous questionner, on peut surtout se demander comment une ministre espagnole peut se rendre à Mauthausen pour déposer une gerbe en hommage aux espagnols déportés là-bas (républicains pour la plupart) quand le parlement espagnol a refusé en 2017 de leur accorder la reconnaissance juridique et de les réhabiliter?  Aujourd’hui encore, ces hommes et ces femmes en exil et déportés pour avoir fui ou combattu le franquisme sont donc toujours considérés comme apatrides par l’Espagne. Comment, quand on représente un état dans lequel un dictateur allié d’Hitler repose toujours en paix dans un mausolée tout à sa gloire (nombre de visite en hausse de +33% cette année), financé par l’état (340 000€ d’argent public par an en moyenne) et qu’il bénéficie même d’une « fondation » à son nom, ne ressent-on pas qu’aller à Mauthausen est une insulte à ses victimes? Comment enfin, alors que l’Espagne en 2019 compte encore le plus grand nombre de fosses communes au monde derrière le Cambodge ainsi que de nombreuses rues, places ou monuments à la gloire de Franco, de son régime, de ses dignitaires ou de la Division Azul (dont les hommes ont combattu aux côtés des nazis sur le front russe), le gouvernement espagnol ne réalise-t-il pas l’indécence qu’il y a à envoyer un représentant dans un tel lieu de mémoire?

Comme le montre l’excellent documentaire « Le silence des autres « , les cicatrices de la guerre civile et de la dictature espagnole sont loins d’avoir disparues et l’improbable  stratégie de l’oubli promue pendant la « transition » est un échec cuisant. Les républicains (Catalogne en tête) confrontés  depuis 40 ans à la bienveillance de la droite espagnole et de la monarchie envers le franquisme et son « héritage » n’ont pas pu oublier. Le franquisme quant à lui, puisqu’il n’a jamais été ni jugé, ni accusé de rien, n’a pas eu à le faire et peut tranquillement célébrer aujourd’hui l’entrée au parlement de Vox et de ses 24 députés. Dans ce climat et face à un avenir où les nuages s’accumulent pour l’Espagne, si comme l’a dit Robert Badinter dans la suite de son allocution au Vel d’Hiv, « les morts nous écoutent », le mieux  aurait certainement été de faire silence et de les laisser reposer en paix. Mais, si d’aventure une ministre comme Dolores Delgado devait les obliger à se réveiller en créant le type d’incident qu’on a vu dimanche à Mauthausen, le minimum serait que le pays qu’elle représente ne leur crache pas en plus à la figure.

 

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Cette entrée a été publiée le 1 juin 2019 par dans anticapitalisme, ANTIFASCISME, COMEMORATION, DEVOIR DE MEMOIRE, ESPAGNE.