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Yann Moix: pourquoi tant de complaisance?

PAR JOSEPH CONFAVREUX

L’affaire Moix dépasse amplement la querelle familiale ou l’étude de cas psychologique,

surtout depuis le tir de barrage médiatique déployé pour absoudre l’écrivain-chroniqueur. Elle entache les éditions Grasset, implique un certain milieu germanopratin et met en lumière les dysfonctionnements du service public audiovisuel. « Jean-Luc Mélenchon, c’est Pétain à l’envers », s’était un jour amusé Yann Moix. Maintenant que l’on sait que le romancier, lorsqu’il était étudiant, c’était Faurisson à l’endroit, de nombreuses questions continuent de se poser.

L’état-major de Grasset pouvait-il légitimement dissimuler à ses lecteurs le passé négationniste d’un de ses auteurs fétiches ? Pourquoi le service public audiovisuel est-il demeuré si complaisant vis-à-vis du romancier ? Et peut-on véritablement lutter contre

l’antisémitisme en pratiquant un « deux poids, deux mesures » vis-à-vis de celles et ceux qui profèrent des ignominies anti-juives ?

L’affaire des textes et caricatures antisémites et négationnistes produits par Yann Moix dans un journal étudiant ne se limite pas à une guerre de tranchée familiale, ni à la question du repentir possible face à des erreurs de jeunesse.

Elle braque le projecteur sur le fonctionnement d’un certain monde éditorial et journalistique qui, en s’érigeant en arbitre d’une morale à géométrie variable, alimente le moulin à eau de la pire frange de l’extrême droite française. Elle met en lumière les compromissions d’un certain milieu littéraire qui, au nom de l’esthétique, se dispense de penser politique. Elle souligne les failles d’un service public audiovisuel dans lequel le spectacle et l’entre-soi dispensent de travail et de rigueur.

Passé le choc de la révélation, par L’Express, des numéros d’Ushoahia, celles et ceux qui avaient adoubé Yann Moix et facilité sa mise sur orbite éditoriale et cathodique ont déployé, le week-end dernier, un bouclier destiné à protéger Moix au nom de son parcours ultérieur.

Bernard-Henri Lévy, à la fois violemment visé par les caricatures et les textes du jeune Moix et mentor de ce dernier, lui a accordé son pardon en raison d’un « changement de l’âme, une conversion intellectuelle».

Denis Olivennes, désormais président du conseil de surveillance de CMI France, la société de l’industriel tchèque Daniel Kretinsky, propriétaire de Marianne, Elle et actionnaire décisionnaire du Monde, a osé comparer le parcours de Moix et celui de Daniel Cordier, l’immense résistant gaulliste, qui fut dans sa jeunesse antisémite et membre de l’Action française, en négligeant parmi maintes autres différences le fait que la Shoah n’avait pas alors eu lieu.

Dans Le Monde, Olivier Nora, le PDG des éditions Grasset, a minimisé les choses en évoquant un « fanzine lycéen lu par quinze personnes » pour parler d’un journal étudiant écrit par un jeune homme de 22 ans qui passe plusieurs pages de son dernier roman, Orléans, à afficher sa précocité intellectuelle.

Nora a révélé au passage qu’il avait été mis au courant dès 2007 par Yann Moix de l’existence d’Ushoahia, mais sans préciser pourquoi l’état-major de Grasset composé de lui-même, de l’éditeur Jean-Paul Enthoven et de Bernard-Henri Lévy avait alors fait le choix de mettre sous le tapis le négationnisme de jeunesse de son auteur à succès.

La séance de réhabilitation a culminé samedi soir, dans l’émission On n’est pas couché (ONPC), diffusée sur France 2. Yann Moix y a été mollement interrogé par des chroniqueurs aussi peu incisifs qu’au fait de l’affaire. Le romancier a pu ainsi se permettre de réduire l’épisode à celui d’une erreur de jeunesse, en qualifiant ses publications honteuses, à maintes reprises, de « bandes dessinées ».

Une présentation permettant, une nouvelle fois, de minorer les textes qu’il avait produits et refusé d’endosser dans le premier temps des révélations de L’Express. Le romancier a aussi pu concentrer son repentir cathodique sur son antisémitisme passé, un poison auquel n’échappe aucun milieu, sans insister sur le négationnisme, une ignominie moins répandue, qui suinte pourtant dans les caricatures et les textes d’Ushoahia.

Le romancier a pu ainsi demander pardon à BHL et à la « communauté juive », en se posant avec éloquence et indécence en « victime d’un complot de l’extrême droite », comme l’a souligné Élisabeth Roudinesco. Le tout avec d’autant plus de facilité, et grâce à de nouveaux petits arrangements avec la vérité, comme l’a encore établi L’Express, qu’il était (presque) chez lui.

Yann Moix fut en effet lui-même chroniqueur à ONPC jusqu’en 2018 et, ainsi que l’a révélé Le Monde, est salarié de Catherine Barma, la productrice d’ONPC, qui a vendu à la chaîne Paris Première une émission intitulée « Chez Moix », animée par le romancier.

Cette indulgence généralisée est révélatrice d’au moins trois éléments. Le premier est qu’un antisémitisme passé, dissimulé et soudainement révélé ne sera pas également infamant selon qu’on est blanc et parisien ou issu des banlieues et du monde postcolonial, comme le montre la comparaison entre l’affaire Mehdi Meklat et l’affaire Yann Moix.

BHL qui affirme aujourd’hui – une position que l’on peut tout à fait partager – croire « au repentir » et « à la réparation »jugeait en effet alors que « rien dans l’affaire Meklat ne peut être considéré comme excusable. Ni ses tweets haineux, ni les soutiens reçus, ni le silence de ceux qui savaient ».

Lui-même connaissait le passé sombre de Yann Moix et ne s’inquiète donc pas des effets dévastateurs que peut avoir une attitude de « deux poids, deux mesures » sur l’antisémitisme, au contraire, par exemple, du président du mouvement Printemps républicain, Amine El-Khatmi.

Les défenseurs de Moix arguent aujourd’hui, pour reprendre les mots de BHL, de son « vrai cheminement de pensée qui l’a mené de la fange qui servit de théâtre à ses débuts à l’apprentissage de l’hébreu, à l’entrée dans le Talmud et à la découverte émerveillée de l’être-juif ».

Ils font ainsi peu de cas du fait que Yann Moix, âgé alors déjà de 39 ans, a préfacé en 2007 l’ouvrage de Paul-Éric Blanrue Le Monde contre soi. Anthologie des propos contre les juifs, le judaïsme et le sionisme, publié aux éditions Blanche, fondées par Franck Spengler et publiant Alain Soral, qu’Élisabeth Roudinesco qualifie« d’apologie complotiste de l’antisémitisme à la façon d’Édouard Drumont ».

Ils négligent également le fait que le romancier a aussi continué à fréquenter des antisémites notoires jusqu’en 2013, ainsi que l’a établi Le Monde. Ils oublient enfin ce que rappelait récemment dans un entretien à Mediapart et à la Revue du Crieur la rabbin Delphine Horvilleur, à savoir qu’il « existe un philosémitisme, c’est-à-dire un hyper-amour des juifs qui peut être aussi d’une certaine manière suspect, même s’il est moins dangereux et assassin que l’antisémitisme ».

Le second élément important que met en lumière l’affaire Yann Moix est la complaisance d’un certain milieu germanopratin vis-à-vis des tendances infâmes, à partir du moment où elles sont le fait d’écrivains, comme si les considérations esthétiques devaient primer sur les questions politiques.

Cette forme de tolérance pour la transgression sous couvert d’arguments littéraires et intellectuels s’était déjà manifestée en 2000 lors de l’affaire Renaud Camus. L’écrivain « notait », dans son ouvrage La Campagne de France, la surreprésentation des juifs à France Culture. Le manuscrit, refusé par POL, l’éditeur historique de Renaud Camus, fut publié chez Fayard, sous la houlette de l’éditeur Claude Durand, parce qu’il voyait dans le théoricien du « grand remplacement » l’un « des plus grands prosateurs français ».

Autre exemple célèbre, celui de l’éditeur et essayiste d’extrême droite Richard Millet, longtemps pilier de Gallimard, dont il avait déniché les deux Goncourt Alexis Jenni et Jonathan Littell, qui n’a cessé de lier sa haine du multiculturalisme, exprimée notamment dans son Éloge littéraire d’Anders Breivik, le terroriste ayant tué 77 personnes en 2011, au déclin de la langue française, et à l’apparition d’une « langue fantôme ».

Enfin, l’affaire Yann Moix braque les projecteurs sur les failles et les renoncements du service public audiovisuel. « Il y a aujourd’hui un mélange des genres où la télévision comme spectacle et la télévision comme analyse de la société se mélangent. Il y a une espèce d’alliage contre nature de deux univers qui de manière quasiment inédite depuis 15 ou 20 ans s’embrasent. C’est-à-dire qu’avant on avait des émissions strictement idéologiques, politiques, intellectuelles, et des émissions de variété. Aujourd’hui ce mélange des deux est un problème en soi. » 

Ces propos lucides sont de Yann Moix lui-même, prononcés dimanche dernier dans l’émission « Signes des temps », sur France Culture. En tant qu’ancien chroniqueur à ONPC, le romancier ne saurait ignorer que l’émission de Laurent Ruquier incarne, plus que d’autres, cette dérive d’un service public qui a sabré les émissions de vrais débats pour des émissions de spectacle faisant la part belle à des chroniqueurs comme Éric Zemmour ou Éric Naulleau, eux aussi anciens d’ONPC, dont le sens de la formule et la prétention de « briser des tabous » permettent de diffuser au grand public des affirmations fausses et nauséabondes.

Avec Orléans, les éditions Grasset visaient le Goncourt pour Yann Moix, déjà lauréat du Goncourt du premier roman et récipiendaire, de même que Céline, du prix Renaudot. Mais le premier prix littéraire obtenu par le romancier fut, en 1996, le prix François-Mauriac, décerné par l’Académie française, en l’honneur d’un écrivain résistant qui doit avoir, aujourd’hui, quelques raisons de se retourner dans sa tombe…

 

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Cette entrée a été publiée le 7 septembre 2019 par dans anticapitalisme, ANTISEMITISME, FRANCE.