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Retraites : 12 idées reçues à combattre, le guide d’autodéfense

Par Anaïs Henneguelle

Blog : Le blog de Anaïs Henneguelle

Ce guide d’autodéfense a pour vocation de fournir des arguments à tous

ceux et toutes celles qui s’opposent à la réforme des retraites mais sont

parfois démunis face aux éléments de langage (la plupart du temps

incomplets ou simplistes) qu’on leur oppose. En bref, comment (se)

mobiliser contre la réforme des retraites ?

LISTE DES IDÉES REÇUES COMBATTUES DANS LA SUITE DU TEXTE*

  1. « Il n’y a pas de perdants à la réforme »
  2. « Le système n’est pas viable financièrement : il faut réformer »
  3. « L’espérance de vie augmente et il faut en profiter »
  4. « Il faut un âge d’équilibre à 64 ans »
  5. « Il faut sanctuariser la part des retraites dans le PIB à 14 % »
  6. « On conserve un système par répartition »
  7. « Il faut en finir avec les régimes spéciaux »
  8. « La réforme permet de protéger les droits des plus faibles »
  9. « Le nouveau système bénéficiera aux femmes et aux familles »

10.« Les hauts salaires contribuent plus dans le nouveau système »

  1. « Le nouveau système sera plus lisible »

12.« Le Président a annoncé cette réforme durant sa campagne présidentielle »

1 – « IL N’Y A PAS DE PERDANTS À LA RÉFORME »

TOUTES LES PENSIONS VONT BAISSER, DANS LE PUBLIC

COMME DANS LE PRIVÉ, CAR L’ENSEMBLE DE LA CARRIÈRE

SERA DÉSORMAIS PRISE EN COMPTE.

Avec le nouveau système universel à points, la référence aux 25 meilleures

années (pour les salariés du privé) et aux 6 derniers mois (pour les

fonctionnaires) disparaît. Seuls comptent les points accumulés durant la vie active.

On voit mal comment le niveau des pensions pourraient ne pas baisser si on prend en compte dans leur calcul les 17 années les moins bonnes qui ne sont pas prises en compte actuellement pour les salariés du privé, et tous les autres trimestres des fonctionnaires (qui sont mieux payés en fin de carrière).

Concrètement, cela signifie des baisses de pension importantes puisqu’on

prendra aussi en compte les mauvaises années, les années où on a été mal payé

(donc où on n’a pas accumulé beaucoup de points), les années au chômage, etc1.

Les infographies du collectif « nos retraites » établies à partir des chiffres du

rapport Delevoye, sont ici très éclairantes2.

Tout le monde va donc y perdre : il est inutile de prétendre qu’une

réforme qui fait perdre des droits à tous en nivelant par le bas est « plus

juste » comme le fait le gouvernement… De la même manière, il est faux de

dire que la réforme touche uniquement les fonctionnaires : elle concerne l’ensemble des travailleurs.

LE SYSTÈME À POINTS PERMET DE FAIRE BAISSER

DISCRÈTEMENT LE NIVEAU DES PENSIONS.

Il y aura des perdants : c’est ce qu’affirmait déjà François Fillon en 2016 devant le patronat : « Le système par points, ça permet une chose, qu’aucun

politique n’avoue, ça permet de baisser chaque année, le montant des

points, la valeur des points et donc de diminuer le niveau des

pensions »3. C’est justement l’objectif d’un système à points que de pouvoir faire baisser les pensions plus discrètement !

TOUT LE MONDE EST PERDANT CAR TOUT LE MONDE DEVRA

TRAVAILLER PLUS LONGTEMPS.

Avec l’introduction d’un âge pivot à 64 ans, les salariés du public comme

du privé y perdent car tout le monde va devoir plus travailler pour ne pas subir une décote de sa pension.

LES FONCTIONNAIRES À FAIBLE NIVEAU DE PRIMES VONT

PARTICULIÈREMENT Y PERDRE DANS CETTE RÉFORME.

Dans la fonction publique, la retraite est actuellement de 75 % du dernier

traitement indiciaire, mais ne tient pas compte des primes. Un calcul sur l’ensemble de la carrière, prime comprise4, aura obligatoirement un effet négatif très fort sur les fonctionnaires avec peu de primes, en particulier les enseignants (9 % en moyenne), les infirmières, les aides-soignantes5.

Sur ce point, le gouvernement (et Édouard Philippe en premier chef) a promis des « revalorisations » des salaires des fonctionnaires à faible niveau de

primes, sans que l’on sache exactement quelle(s) forme(s) elles vont prendre :

s’agira-t-il des primes ? Si oui, seront-elles ponctuelles ou durables ? S’agira-t-il plutôt de hausses de salaire ? Ou bien de la fin durable du gel du point d’indice6, qui conduit chaque année à une perte de pouvoir d’achat des fonctionnaires compte tenu de l’inflation, de l’ordre de 18 % depuis 2000 ? Le fait est que les sommes évoquées (400 millions d’euros par an) ne sont pas à la mesure de l’enjeu (de l’ordre de 20 milliards d’euros par an).

2

LA SUÈDE, PAYS DE RETRAITES PAR POINTS, NE SEMBLE PAS

ÊTRE UN EXEMPLE À SUIVRE.

On parle souvent de la Suède, qui a mis en place un système de retraites par points.

L’évaluation du système suédois menée par trois économistes de la Commission européenne7 pointe les inégalités engendrées par un tel système (p. 2). On peut également évoquer le taux de pauvreté des retraités suédois, deux fois plus élevé qu’en France (14,7 % contre 7,5 % pour la tranche d’âge des 65-74 ans)8, ou encore la part non négligeable de retraités suédois qui travaillent à côté de leur pension pour maintenir un niveau de vie correct9.

2 – « LE SYSTÈME N’EST PAS VIABLE FINANCIÈREMENT :

IL FAUT RÉFORMER »

LE SYSTÈME EST TOUT À FAIT SOUTENABLE À MOYEN TERME.

Dans le rapport du Conseil d’Orientation des Retraites (COR) de novembre 201910, on peut lire que : « Le besoin de financement du système de retraite varierait en 2025 entre 0,3 % et 0,7 % du PIB selon les scénarios et la convention retenue, soit entre 7,9 et 17,2 milliards d’euros constants » (p. 50). D’après le gouvernement, ce chiffre signifie que le système de retraites actuel ne serait pas viable. Néanmoins, il oublie de mentionner que les réserves de l’ensemble des régimes de retraite actuels s’élèvent à 127 milliards d’euros (p. 54)11.

Cela signifie concrètement que le système de retraite pourrait être en déficit à

partir de 2025 (date de l’entrée en vigueur prévue de la réforme), mais qu’il possède des réserves de l’ordre de 127 milliards d’euros en parallèle. Or, ces réserves sont justement supposées servir à financer d’éventuels déséquilibres… ce qui rend le système tout à fait soutenable à moyen terme.

SI DÉFICIT ANNONCÉ IL Y A, C’EST À CAUSE DE LA BAISSE DES

RESSOURCES ET NON À CAUSE DE LA HAUSSE INCONTRÔLÉE

DES DÉPENSES.

Le chiffre de déficit indiqué par le COR provient surtout de la baisse des

ressources affectées au système12 dans les prévisions du rapport COR. Il ne provient en revanche pas du tout d’une hausse des dépenses de retraites.

Comment expliquer cette baisse des ressources qui conduit mécaniquement à une hausse du déficit? Le COR retient plusieurs hypothèses :

  1. Les exonérations de cotisations sociales non compensées, qui

diminuent les ressources de l’assurance retraite (tout comme la baisse non

compensée de la CSG). En effet, depuis la loi Veil du 25 juillet 1994, l’État doit

compenser intégralement les allègements et exonérations de cotisations

sociales aux caisses de la Sécurité sociale. Mais en 2018, le gouvernement est

revenu sur ce principe (notamment pour financer les mesures d’urgence

destinées aux « gilets jaunes ») et cette absence de compensation pèse lourd

3

sur le budget de la protection sociale (et donc aussi de l’assurance retraites)13.

  1. L’austérité salariale dans la fonction publique : le COR prévoit que

l’État va recruter moins de fonctionnaires titulaires ; or, l’employeur public

cotise plus que les employeurs privés et cette baisse a un effet direct sur les

ressources de l’assurance retraite. En effet, les cotisations sociales salariales

pour le système de retraite sont inférieures pour le personnel de la fonction

publique (7,85 % contre 10,65 % pour les salariés du privé), mais

l’employeur public cotise beaucoup plus (62,14 % pour la fonction

publique d’État, 108,63 % pour les militaires, 27,3 % pour les hospitaliers…

contre 15,6 % dans le secteur privé)14.

D’autres éléments plus marginaux comme la baisse des transferts de l’Unédic ou de

la CAF (qui participent un peu à l’assurance retraite).

Donc finalement, le déficit se creuse non pas parce que les dépenses sont « hors de

contrôle », mais parce que les recettes diminuent. On peut dire que ce déficit est

créé de toute pièce… ce qui incite à la réforme !

LE GOUVERNEMENT JOUE LE JEU DE LA « POLITIQUE DES

CAISSES VIDES ».

De façon plus générale, on assiste en fait avec cette diminution des recettes à la

mise en oeuvre de la « politique des caisses vides » (starving the beast en

anglais) : cette stratégie politique consiste à générer d’abord un déficit pour ensuite

justifier politiquement une réforme impopulaire, au nom de la « bonne gestion ».

Cette stratégie a été mise en place pour réformer de nombreux services publics : la

Sécurité sociale dans son ensemble, mais aussi les hôpitaux ou la SNCF par

exemple15. C’est une politique de « chantage à la dette » qui permet de faire

passer des réformes difficiles, comme l’explique clairement une note publiée en

2010 par le FMI (Fonds Monétaire International) :

« Les pressions des marchés pourraient réussir là où les autres approches ont

échoué. Lorsqu’elles font face à des conditions insoutenables, les autorités

nationales saisissent souvent l’occasion pour mettre en oeuvre des réformes

considérées comme difficiles, comme le montrent les exemples de la Grèce et de

l’Espagne. »16

D’AUTRES SOLUTIONS SONT ENVISAGEABLES POUR COMBLER

UN ÉVENTUEL DÉFICIT.

De toute façon, même si le système connaît un déficit, il n’est pas évident pour tout

le monde qu’il faille faire des mesures d’économie en baissant le niveau des

pensions et en reculant l’âge de départ en retraite. On pourrait envisager d’autres

solutions !

C’est d’ailleurs ce qu’indique aussi le rapport du COR : « le fait que le système de

retraite présente un déficit à cet horizon [2025] n’implique pas nécessairement

pour tous les membres du COR que celui-ci doive être résorbé par des mesures

d’économies » (p. 61).

4

3 – « L’ESPÉRANCE DE VIE AUGMENTE ET IL FAUT EN

PROFITER »

Arguments similaires / liés souvent entendus :

  1. C’est normal de travailler plus puisqu’on vit plus longtemps.
  2. Il y avait 4 actifs pour un retraité en 1950, il y en a désormais 1,7 pour un

retraité.

L’ESPÉRANCE DE VIE EN BONNE SANTÉ EST INFÉRIEURE OU

ÉGALE À L’ÂGE PIVOT PROMIS.

En France, en 2018, l’espérance de vie à la naissance est de 85,3 ans pour les

femmes et de 79,4 ans pour les hommes. Ces chiffres sont plutôt stables pour les

femmes depuis 2010 et stagnent chez les hommes depuis 201417 : l’espérance de

vie n’augmente pas mécaniquement chaque année.

Si on regarde à présent l’espérance de vie en bonne santé, en 2018, en France, on

obtient un chiffre de 64,1 ans pour les femmes et de 62,7 ans pour les hommes18.

Ces deux chiffres se situent juste au niveau de ou en-dessous de l’âge pivot voulu

par le gouvernement : cela signifie qu’on a toutes les chances d’arriver à la

retraite en mauvaise santé, et donc de ne pas pouvoir en profiter

IL EXISTE DE FORTS ÉCARTS D’ESPÉRANCES DE VIE SELON

LES MÉTIERS ET LES SITUATIONS, QUI NE SONT PAS PRIS EN

COMPTE PAR LA RÉFORME ANNONCÉE.

L’espérance de vie est également très disparate selon la catégorie socioprofessionnelle.

Ainsi, en 2009-2013, l’espérance de vie des hommes cadres de

35 ans était de 49,0 ans et celles des ouvriers de 42,6 ans : en moyenne, un

ouvrier vit 6,4 ans de moins qu’un cadre19. Pour les femmes, cet écart n’est

« que » de 3,2 années en moyenne. On peut aussi noter que, pour les hommes,

les 5 % les plus riches vivent en moyenne 13 ans de plus que les 5 % les

plus pauvres20. Chez les femmes, cet écart n’est « que » de huit ans.

Or, la réforme annoncée ne prend pas en compte ces différences sociales dans

l’espérance de vie. Pour les pauvres ou les ouvriers, c’est la triple peine : non

seulement ils gagnent moins tout au long de leur vie, mais en plus ils touchent une

pension de retraite plus faible et pour moins longtemps que les autres. À l’inverse,

les personnes aux revenus les plus élevés raflent la mise : rémunérations plus

hautes tout au long de la vie, pensions plus élevées pour beaucoup plus longtemps.

Là encore, le futur système est loin d’être juste.

L’EFFET DE LA PÉNIBILITÉ SUR L’ESPÉRANCE DE VIE N’EST

PAS VRAIMENT PRISE EN COMPTE DANS LA RÉFORME

ANNONCÉE.

D’après le Premier Ministre, les personnes qui exercent une profession « pénible »

5

(ce terme restant à définir21) continueront à partir plus tôt que les autres. Oui, mais

dans le système actuel, elles peuvent espérer partir au minimum à 60 ans (soit 2 ans

avant les autres)22. Avec la réforme, elles pourront toujours partir deux

ans avant… l’âge pivot, désormais fixé à 64 ans, soit un recul de deux

ans de leur âge d’ouverture des droits à la retraite !

Cet écart de deux ans pour les métiers les plus pénibles est assez faible lorsqu’on

compare par exemple l’espérance de vie d’un cadre et d’un ouvrier (de 6,4 ans en

moyenne chez les hommes). Or, la pénibilité a des conséquences

importantes sur l’espérance de vie23, difficilement chiffrables mais qui vont

certainement au-delà de ces deux années d’écart proposées par le gouvernement.

RÉFORMER LES RETRAITES NE MODIFIE PAS LE RATIO ACTIFS

/ RETRAITÉS.

On entend souvent dire qu’il faut réformer car le ratio actifs / retraités se dégrade

au fil des ans (on passe de 4 actifs pour un retraité en 1950 à 1,7 actifs pour un

retraité aujourd’hui)24. Mais en quoi est-ce qu’une retraite par point changerait ce

ratio ? La situation sera exactement la même après la réforme

annoncée… À ce niveau, la variable sur laquelle il faudrait agir serait plutôt le taux

d’emploi (et non l’âge d’ouverture des droits ou le calcul des futures pensions).

4 – « IL FAUT UN ÂGE D’ÉQUILIBRE À 64 ANS »

Édouard Philippe annonce que l’âge minimal de départ à la retraite sera

maintenu à 62 ans, mais qu’il faut « inciter les Français à travailler plus

longtemps », en instaurant au-dessus de l’âge légal un « âge d’équilibre » avec un

système de bonus-malus.

INSTAURER UN ÂGE PIVOT, C’EST FAIRE DISCRÈTEMENT

RECULER L’ÂGE DE DÉPART À LA RETRAITE

En fait, instaurer un âge pivot à 64 ans en 2025 (ou 2027 selon les

versions) revient de fait à reculer l’âge de départ à la retraite à taux

plein… Qui passe donc pour tout le monde, salariés du public comme du privé, de

62 ans actuellement à 64 ans après la réforme.

IL Y A D’AUTRES SOLUTIONS POUR « GARANTIR LES

PENSIONS », CONTRAIREMENT À CE QUE FAIT CROIRE LE

GOUVERNEMENT.

En fait, la solution proposée par Édouard Philippe pour « garantir les pensions »

n’est pas la seule possible. En effet, il y a trois leviers pour maintenir un

équilibre25 :

On peut augmenter le taux de cotisations, salariales ou patronales. L’État

se refuse à le faire, sous prétexte « qu’il y a déjà beaucoup de charges sociales sur les

Français ». Pourtant, le rapport du Conseil d’Orientation des Retraites (COR)26

6

indique que, pour résorber l’éventuel déficit qui apparaîtrait en 2025, il faudrait

simplement augmenter les cotisations d’un point sur cinq ans, soit de 0,2 point par

an… C’est loin d’être insurmontable, mais cette solution semble complètement

laissée de côté par le gouvernement !27

On peut aussi reculer l’âge légal d’ouverture des droits à la retraite, qui

est fixé à 62 ans depuis 2010. Le gouvernement refuse officiellement de le faire,

mais il suit une voie détournée qui aura in fine les mêmes effets…

On peut enfin allonger la durée de cotisation : c’est la solution de l’âge

pivot. Cet âge pivot a pour conséquence directe de reculer l’âge de départ à la

retraite de nombreuses personnes.

L’ÂGE PIVOT NE RESTERA PAS À 64 ANS.

L’âge pivot ne sera en réalité pas fixe à 64 ans, il évoluera pour

équilibrer le système par points28.

Pour le comprendre, revenons d’abord sur le système actuel. Aujourd’hui, pour

toucher une retraite à taux plein, il faut à la fois avoir atteint l’âge légal (62 ans) et

cumulé un nombre de trimestres cotisés (41 ans et 6 mois, soit 166 trimestres). Au

maximum, même si on n’atteint pas le bon nombre de trimestres, on touche une

retraite à taux plein automatique à partir de 67 ans.

Avec le système de retraites à points, la notion de trimestres cotisés disparaît au

profit des points. Peu importe sa durée de cotisation, on peut toucher l’intégralité de

sa pension (calculée à partir des points accumulés) à partir d’un âge-pivot. Ceux

qui partiront avant subiront une pénalité (la décote), ceux qui partiront après

auront droit à un bonus (la surcote).

Or, pour que le système à points puisse s’équilibrer automatiquement, il

est nécessaire que ce pivot soit mouvant… Dans le rapport Delevoye, l’âge

pivot évolue d’ailleurs en fonction de l’espérance de vie. Ainsi, l’âge d’équilibre de la

génération née dans les années 1990 pourrait être de 67 ans. D’après ce rapport (ce

qui n’a pas été confirmé ni infirmé par Édouard Philippe lors de son allocution), si

l’espérance de vie augmente d’un an, l’âge pivot augmentera en parallèle de huit

mois29.

Si modifier l’âge de départ à la retraite (62 ans aujourd’hui) était très

difficile précédemment (puisqu’il fallait une nouvelle réforme), modifier l’âge

pivot (et instaurer plus de décotes) sera par la suite un jeu d’enfant !

NON, LES FRANÇAIS NE CHOISISSENT PAS AUJOURD’HUI DE

PARTIR À 64 ANS !

Tout comme c’est écrit dans le rapport Delevoye, Édouard Philippe indique dans

son discours que l’âge pivot de 64 ans constitue un « horizon raisonnable » de

départ à la retraite puisqu’il s’agit de « l’âge moyen de départ à taux plein en 2025

actuellement projeté » (notamment par le COR)30.

Effectivement, le rapport de novembre 2019 du Conseil d’Orientation des Retraites

prévoit bien que l’âge moyen de départ à la retraite va s’allonger : d’après ses

7

prévisions, il passera de 62,1 ans en 2018 à 62,8 ans en 2025 puis à 63,3 ans en

2030 (p. 42). Néanmoins, le COR ne parle pas de 64 ans.

De plus, le COR explique que cette augmentation s’explique en grande partie par

l’allongement de la durée de cotisation requise et de l’entrée plus tardive en

emploi… Ce n’est donc pas vraiment un « choix » de la part des

travailleurs, qui se plient plutôt à une contrainte imposée.

5 – « IL FAUT SANCTUARISER LA PART DES RETRAITES

DANS LE PIB À 14 % »

Les membres du gouvernement ont affirmé à de nombreuses reprises qu’un des

objectifs de la réforme était également de sanctuariser la part des retraites dans le

PIB à 14 %, soit la proportion actuelle, pour des raisons de « sérieux

budgétaires »31.

LE CHIFFRE DE 14 % N’A PAS DE RÉEL FONDEMENT.

Ce chiffre de 14 % est un totem, qui n’a pas de fondement économique.

On peut le rapprocher de ce qu’impose l’Union européenne aux différents États

membres en matière de dette publique : les ratios bien connus de 3 % (déficit / PIB)

et de 60 % (dette / PIB) souvent appelés « critères de Maastricht »32.

Pourquoi 14 % et pas plus ou moins ? Aucune justification n’est jamais apportée

(hormis le chiffre de la part actuelle des dépenses dans le PIB). En creux, on peut

comprendre que cette proportion serait optimale… sans en avoir aucune preuve !

Cet objectif semble avant tout idéologique.

SANCTUARISER LA PART DES RETRAITES DANS LE PIB

REVIENT À ORGANISER LA BAISSE FUTURE DES PENSIONS.

Ce chiffre de 14 % s’oppose nettement à l’idée selon laquelle « il n’y aura pas de

perdants ». En effet, sachant que le nombre de personnes de plus de 65 ans va

augmenter de plus de 6 millions d’ici 30 ans33, cet objectif organise

l’appauvrissement relatif des retraités. Comment alors croire le

gouvernement lorsqu’il affirme « ne pas vouloir diminuer les pensions », ce qui

serait son « engagement vis-à-vis des Français » ?34

C’est en fait un blocage très clair du montant des dépenses de l’assurance

retraite : concrètement, on va partager le même gâteau entre beaucoup plus de

personnes.

6 – « ON CONSERVE UN SYSTÈME PAR RÉPARTITION »

LA BAISSE FUTURE DES PENSIONS VA FAVORISER LES

RETRAITES PAR CAPITALISATION.

8

D’accord, on conserve effectivement une part de système par répartition. Pour

rappel, un système par répartition correspond à une solidarité

intergénérationnelle : la génération de travailleurs actuelle cotise pour financer

les retraites de la génération de retraités actuelle. À l’inverse, un système par

capitalisation correspond à une logique individuelle : chacun cotise actuellement

pour se garantir sa propre retraite dans le futur (par l’intermédiaire notamment des

fonds de pension).

Mais cette réforme fragilise en grande partie le système de répartition.

En effet, avec la baisse future des pensions, il y a fort à parier que celles et

ceux qui le peuvent vont se tourner vers des mécanismes complémentaires de

retraite en épargnant de l’argent au fur et à mesure de leur carrière. L’incitation à

la capitalisation via la baisse des pensions est claire !

LA SOLIDARITÉ INTERGÉNÉRATIONNELLE NÉCESSAIRE À LA

RÉPARTITION EST MISE À MAL.

Un système par répartition repose sur une forte solidarité entre les générations. Or,

la réforme actuelle brise ce type de solidarité intergénérationnelle en

distinguant trois groupes, ceux nés avant 1975 (pas affectés par le nouveau système,

mais qui le seront par l’introduction rapide d’une décote pour un départ à 62 ans),

ceux nés entre 1975 et 2004 (affectés par le nouveau système pour la partie de leur

carrière qui a lieu après 2025) et ceux nés après 2004 (entièrement affectés par le

nouveau système). On monte ainsi les catégories de Français les uns

contre les autres35.

LA RÉFORME ANNONCÉE INTERVIENT DANS UN CONTEXTE

PARTICULIER, CELUI DE L’ARRIVÉE EN FRANCE DES FONDS

DE PENSION.

L’objectif inavoué de la réforme est clair : le passage progressif à un

régime par capitalisation, en diminuant progressivement les pensions, ce qui

incite les Français à y avoir recours pour compenser36.

Comment en effet ne pas le penser lorsqu’on lit par exemple que « plusieurs géants

américains se positionnent sur les opportunités offertes par la réforme de l’épargne

retraite »37 (dont la très puissante société de « gestion d’actifs » BlackRock) ? Ou

bien que « le gouvernement introduit par la loi PACTE des fonds de pension à la

française »38 ? Comment ne pas le penser non plus lorsqu’on découvre les

(nombreux) liens du Haut Commissaire à la réforme des retraites,

Jean-Paul Delevoye, avec le monde de l’assurance39 ?

7 – « IL FAUT EN FINIR AVEC LES RÉGIMES SPÉCIAUX »

Arguments similaires / liés souvent entendus :

  1. « Les régimes spéciaux bénéficient à des privilégiés »
  2. « Les régimes spéciaux vivent aux dépens du régime général »

9

  1. « Le système des 42 régimes est complètement illisible »

LES RÉGIMES SPÉCIAUX CONSTITUENT UN ALIBI POUR

RÉFORMER L’ENSEMBLE DU SYSTÈME DES RETRAITES PAR LE

BAS.

Mettre l’accent sur la fin des régimes spéciaux permet au gouvernement d’avoir des

éléments de langage pour justifier sa réforme : il s’agirait avant tout de

« rétablir l’égalité » entre tous les régimes. Les régimes spéciaux, en ce sens, jouent

le rôle d’un écran de fumée qui permettent de focaliser l’attention des Français tout

en modifiant le système en profondeur à beaucoup d’autres endroits.

On entend d’ailleurs souvent dire que les régimes spéciaux sont des « privilégiés »

et que « les [remplacez par n’importe quel nom de profession pénible] travaillent

aussi d’arrache-pied, et sans tous ces avantages ! ». Oui. Cette logique revient à

appliquer un principe égalitariste strict : puisque certains n’ont pas

cette chance, personne ne doit l’avoir40.

LES RÉGIMES SPÉCIAUX SONT TRÈS MINORITAIRES.

Le gouvernement parle souvent des « 42 régimes » du système actuel. Comme on

sait finalement peu de choses sur notre système de retraite, on a tendance à penser

qu’il y a un régime général et 41 régimes spéciaux… Or, ce n’est pas du tout le cas.

Il y a en fait quatre blocs de régimes de sécurité sociale : le régime général (qui

couvre 80 % des travailleurs), le régime agricole, le régime des non salariés

non agricoles, et enfin le bloc des régimes spéciaux. Ces régimes sont

« spéciaux » car ils fonctionnent sur la base d’une solidarité restreinte à une

profession (comme pour les marins, les militaires, les avocats) ou à une entreprise

(comme pour la SNCF ou la RATP). Ils sont généralement antérieurs à la création

de la sécurité sociale41. Chaque régime spécial est soumis à ses règles propres de

cotisation et de calcul des pensions42.

Les régimes spéciaux concernaient environ 1 million de bénéficiaires sur les 17,2

millions de retraités que comptait la France au 1er décembre 2017 : ils

représentent donc environ 6 % des retraités43. Cela représente donc une très

petite minorité, qui ne justifie pas à elle seule que l’on bouleverse tout le système de

retraites actuel…

BEAUCOUP DE RÉGIMES SPÉCIAUX VONT DISPARAÎTRE

D’EUX-MÊMES.

On comptait en 1945 plus d’une centaine de régimes spéciaux. Actuellement on en

compte une quinzaine seulement44. En effet, beaucoup de régimes spéciaux

ont vocation à disparaître par eux-mêmes, car la profession qu’ils

représentent n’existe plus. C’est le cas par exemple des personnels de l’ex-SEITA

(régie publique des tabacs), qui comptait en 2017 5 cotisants pour

8 482 bénéficiaires. En 2017, la caisse des Chemins de fer de l’Hérault, qui faisait

partie jusque là de la liste des régimes spéciaux, a disparu suite à la mort de son

dernier bénéficiaire45.

10

Les régimes spéciaux de retraite ne sont donc pas si nombreux que ça

(entre 10 et 13 selon la façon de les compter46) et leur nombre a encore

vocation à diminuer à l’avenir.

LES PROBLÈMES DE FINANCEMENT DES RÉGIMES SPÉCIAUX

SONT AVANT TOUT DÉMOGRAPHIQUES.

Les régimes spéciaux ont-ils un problème de financement ? La réponse

est majoritairement oui… car ils ont avant tout un problème

démographique ! Par exemple, le régime spécial de la SNCF compte 144 000

cotisants environ pour 258 000 bénéficiaires, soit presque 1 actif pour 2 retraités…

Néanmoins, inclure tous ces régimes dans un « régime universel » ne règle pas du

tout ce problème du déficit de certaines branches, puisque ce dernier est structurel

(il est démographique) et ne sera pas résolu en rassemblant différemment les

travailleurs. Heureusement, d’autres secteurs d’activité comporte un ratio

cotisants / bénéficiaires plus favorable, ce qui contribuera à l’équilibre des comptes

de l’assurance retraite. Mais cette branche là spécifiquement (celle des cheminots)

continuera à être en déséquilibre dans l’avenir : affirmer que la suppression

des régimes spéciaux résout le problème budgétaire, c’est de la poudre

de perlin-points-points…

8 – « LA RÉFORME PERMET DE PROTÉGER LES DROITS

DES PLUS FAIBLES »

Arguments similaires / liés souvent entendus :

  1. « La réforme est une réponse à la crise des gilets jaunes »47
  2. « La pension minimale à 1 000 euros pour une carrière complète est une

conquête sociale »

  1. « Le nouveau système est plus juste car chaque euro cotisé ouvrira

les mêmes droits »

LA PENSION MINIMALE ANNONCÉE SE TROUVE EN-DESSOUS

DU SEUIL DE PAUVRETÉ.

En France, en 2017, le seuil de pauvreté pour une personne seule était de 1 041

euros nets par mois48. « La conquête sociale » promise par le

gouvernement revient donc à instaurer une retraite minimale

inférieure au taux de pauvreté actuel : les retraités qui en bénéficieront seront

sous le seuil de pauvreté…

LA PENSION MINIMALE ANNONCÉE SERA RÉSERVÉE AUX

CARRIÈRES COMPLÈTES.

Certes, avec le système actuel, plus d’un tiers des retraités touchent moins de

1 000 euros par mois et ce n’est pas normal (cette situation concerne plus les

femmes que les hommes).

11

Néanmoins, le gouvernement précise bien que sa « conquête sociale » des

1 000 euros nets par mois sera réservée aux carrières complètes de

43 années, à l’âge de 64 ans… Or, parmi celles et ceux qui touchent moins de

1 000 euros par mois aujourd’hui, la moitié environ n’a pas eu une carrière

complète49 et n’est donc pas concernée par l’annonce d’Édouard Philippe. En

particulier, beaucoup de femmes ou d’agriculteurs, qui ont eu des revenus faibles et

variables au cours de leur carrière, seront exclus de la mesure.

LA PENSION MINIMALE ANNONCÉE… AVAIT DÉJÀ ÉTÉ VOTÉE

DÈS 2003 !

Le gouvernement présente les agriculteurs, les artisans et les commerçants comme

les grands gagnants de sa réforme. Par exemple, la FNSEA, gros syndicat

d’agriculteurs, a déjà plusieurs fois été dans son sens50. Dans le secteur agricole, les

pensions moyennes sont en effet très faibles : elles oscillent aux alentours de

730 euros pour une carrière complète.

Néanmoins, Jean-Paul Delevoye ne fait que reprendre une promesse non

tenue inscrite dans la loi du 21 août 2003, votée alors qu’il était lui-même

ministre de la Fonction publique, de la Réforme de l’État et de l’Aménagement du

territoire51. En effet, l’article 4 de cette loi52 indique que « la Nation se fixe pour

objectif d’assurer en 2008 à un salarié ayant travaillé à temps complet et disposant

de la durée d’assurance nécessaire pour bénéficier du taux plein un montant total

de pension lors de la liquidation au moins égal à 85 % du salaire minimum de

croissance net ». Cet article devait donc, en particulier, concerner les salariés

agricoles et leurs petites retraites.

Cette promesse, pourtant inscrite dans la loi, n’a cependant jamais été

respectée… Et le gouvernement, sous les conseils du désormais Haut Commissaire

à la Réforme des Retraites Jean-Paul Delevoye, la reprend donc 16 ans plus tard !

LA RÉFORME ANNONCÉE N’EST PAS DU TOUT ÉQUITABLE.

En parlant au sujet du système par points de « justice », Édouard Philippe semble

en fait confondre les notions d’égalité stricte et d’équité53. Ce nouveau système

serait effectivement égalitaire : tout le monde serait logé à la même enseigne : pour

chacune et chacun, un euro de revenu donnerait lieu au même nombre de points.

Mais cette réforme n’a rien d’équitable, et on ne peut pas la qualifier de

juste ! En effet, tout le monde n’a pas les mêmes chances d’accéder aux métiers les

plus rémunérateurs et donc de cotiser plus. Les personnes aux hauts revenus

seraient dans ce système gagnantes deux fois54 : la première fois durant leur

vie active, car elles gagneraient beaucoup, et la deuxième fois lors de leur retraite,

car elles auraient engrangé beaucoup de points et toucheraient donc une bonne

pension. Ce serait le contraire pour les plus bas salaires

Le système est donc très inégalitaire pour beaucoup de travailleurs : les femmes, les

ouvriers, les précaires, les chômeurs… toutes les personnes qui cotiseront peu pour

différentes raisons et toucheront une pension moindre in fine55.

12

9 – « LE NOUVEAU SYSTÈME BÉNÉFICIERA AUX FEMMES

ET AUX FAMILLES »

Pour Édouard Philippe, « les grandes gagnantes de la réforme, ce sont les

femmes » :

  1. Des points supplémentaires seront accordés pour chaque enfant

(majoration de 5%), et ce dès le 1er enfant (ces points seront, sauf choix

contraire des parents, attribués à la mère). Dans le système actuel, il

y a une majoration de 10 % mais seulement à partir du 3e enfant.

  1. Le système sera aussi favorable aux familles, notamment à celles de 3

enfants et plus (avec une majoration supplémentaire de 2 % accordée à

partir du 3e enfant).

LES FEMMES VONT SUBIR DE PLEIN FOUET LA RÉFORME

ANNONCÉE.

Il ne suffit pas de proclamer partout que « les femmes sont les grandes

gagnantes du système » pour qu’elles le soient. Édouard Philippe s’attarde

sur des mesures techniques mais semble oublier qu’en calculant le montant de la

pension de retraite sur l’ensemble de la carrière (et non plus sur les 25 dernières

années pour les salariés du privé, ou sur les 6 derniers mois pour les

fonctionnaires), de nombreuses femmes seront pénalisées car elles ont des carrières

plus souvent hachées, interrompues, précaires ou à temps partiel56 que les

hommes57.

LE GOUVERNEMENT CONFOND LES « FEMMES » ET LES

« MÈRES ».

Édouard Philippe semble également oublier que ce ne sont pas du tout les femmes

qui profitent de ces quelques mesures, ce sont les mères ! Les femmes sans enfants

ne sont nullement concernées.

LES HOMMES RISQUENT DE BEAUCOUP PLUS BÉNÉFICIER

DES MESURES ANNONCÉES.

La mesure concernant la majoration de 5 % pour tout enfant à partir du premier

semble effectivement bénéficier aux mères : par défaut, elle leur sera attribuée,

« sauf si le couple en décide autrement ». Le diable se niche dans les détails :

comme la majoration est exprimée en pourcentage et non en montant absolu de

points, il sera beaucoup plus rentable pour beaucoup de couples de faire

bénéficier de cette majoration à l’homme… puisque c’est l’homme qui gagne

en moyenne plus que la femme dans un couple hétérosexuel.

Les deux conjoints auront donc intérêt à s’entendre pour attribuer cette majoration

au conjoint homme pour augmenter plus sa pension à lui. Ce système incitatif est

donc mal configuré : les femmes risquent encore d’y perdre en cas de

séparation avec leurs conjoints et d’être ainsi précarisées.

13

10 – « LES HAUTS SALAIRES CONTRIBUENT PLUS DANS LE

NOUVEAU SYSTÈME »

LES HAUTS SALAIRES RESTERONT AFFILIÉS SEULEMENT SUR

UN « BOUT » DE LEURS REVENUS.

En écoutant le gouvernement, on a l’impression que les plus riches, sur leurs

revenus supérieurs à 120 000 euros bruts par an, vont payer plus de cotisations que

sur les 120 000 premiers euros. Or, c’est justement le contraire ! Les cotisations

seront de 28 % sur les 120 000 premiers euros (comme pour tous les travailleurs :

c’est le taux unique annoncé dans le rapport Delevoye) et de 2,8 % pour tous les

revenus suivants58.

En clair, au-delà de 120 000 euros bruts par an, les plus riches paieront

moins de cotisations que les autres travailleurs. Certes, ils n’ouvriront pas

de droits supplémentaires, mais ils pourront utiliser cet argent non utilisé par le

système de retraites pour épargner… et s’ouvrir des droits à la retraite par

capitalisation ! En fait, les hauts salaires restent affiliés au système de

retraites par répartition, mais uniquement sur le bas de leur

rémunération…

LA « COTISATION DE SOLIDARITÉ » N’EST PAS DU TOUT

NOUVELLE.

Même si le gouvernement communique beaucoup sur le sujet, la « cotisation de

solidarité » appliquée aux hauts revenus n’a en fait rien de nouveau : il

s’agit d’un léger relèvement du taux par rapport à celui pratiqué dans le système

actuel (de 0,4 point)59.

LES PLUS RICHES COTISERONT EN FAIT MOINS DANS LE

RÉGIME ANNONCÉ.

En fait, cette idée de séparer en deux les revenus des plus riches (avant

120 000 euros et après 120 000 euros) revient finalement à abaisser le

plafond sur les cotisations : on ne pourra cotiser pour le système des retraites

que jusqu’au plafond de 120 000 euros, soit 10 000 euros bruts par mois. Or, dans

le système actuel, un tel système de plafond existe déjà, mais il est bien plus haut :

les cotisations sociales sont obligatoires jusqu’à 27 000 euros bruts environ.

Donc, pendant plusieurs décennies (le temps que les générations nées avant 1975,

donc concernées uniquement par le système actuel, finissent d’écluser leurs droits),

il faudra continuer à payer malgré tout des pensions très élevées à

certaines personnes (puisqu’elles ont beaucoup cotisé, jusqu’à 27 000 euros

bruts environ), sans plus percevoir de très hautes cotisations (puisqu’on ne

percevra plus les cotisations sur les salaires compris entre 10 et 27 000 euros…)60.

14

11 – « LE NOUVEAU SYSTÈME SERA PLUS LISIBLE »

Dans son allocution, Édouard Philippe a distingué trois catégories de

travailleurs :

  1. Ceux nés à partir de 2004, qui auront 18 ans en 2022, intégreront

directement le nouveau système.

  1. Ceux qui sont nés avant 1975, qui auront donc plus de 50 ans en 2025,

ne sont pas du tout affectés par cette nouvelle réforme (hormis avec

l’instauration rapide de l’âge pivot).

  1. Ceux qui sont nés après 1975 mais avant 2004 : toute la partie de

carrière effectuée jusqu’en 2025 donnera lieu à une retraite calculée selon

les anciennes règles. Seule la partie de carrière effectuée après 2025 sera

concernée par les nouvelles règles.

LA RÉFORME ANNONCÉE N’EST NI LISIBLE, NI

COMPRÉHENSIBLE.

La lisibilité du système pose question tant on manque de réponses sur des

points précis61 ! Par exemple, comment calculera-t-on la retraite de celles

et ceux du « milieu », nés entre 1975 et 2004 ? Pour la première partie de

carrière, celle effectuée avant 2025, comment calculera-t-on la pension de retraite ?

Pour les fonctionnaires, prendra-t-on en compte leurs 6 derniers mois de salaire

avant 2025 (puisque cela correspond aux anciennes règles) ? Pour les agents du

privé, prendra-t-on en compte leurs 25 meilleures années avant 2025 ? Ou bien

prendra-t-on en compte ces 6 derniers mois / 25 meilleures années sur l’ensemble

de leurs carrières ? Ceux nés avant 1975 sont-ils concernés par l’âge pivot

et donc par la décote avant 64 ans ? Bref, il manque beaucoup d’éléments…

AUCUN SIMULATEUR GOUVERNEMENTAL NE PERMET DE

CALCULER LE MONTANT DES PENSIONS FUTURES.

Dans la même veine, on note qu’aucun simulateur gouvernemental n’est mis

en place à ce jour. Des annonces feraient état d’un simulateur mis en place « trois à

six mois » après le vote de la réforme62.

À l’inverse, les membres du gouvernement ne cessent de fustiger la

« désinformation » induite par les simulateurs existants63, sans proposer de

solution alternative.

LA RÉFORME ANNONCÉE FAIT DÉPENDRE LES PENSIONS

FUTURES DE TROIS PARAMÈTRES DIFFÉRENTS ET LES REND

DONC INCALCULABLES.

Cet argument de la « lisibilité » du nouveau système doit se comprendre en

opposition à l’illisibilité supposée du système actuel, avec ses « 42 caisses de retraite

existantes ».

Dans le nouveau système, chacun pourra, à tout moment, connaître le nombre de

points qu’il a accumulés et avoir accès à ses « perspectives » en matière de retraite :

ce sera « facile comme un coup de fil »64 ! Mais aucun membre du gouvernement

15

n’ose dire que l’on pourra connaître précisément le montant de sa pension… Et pour

cause !

Dans l’ancien système, à prestations définies, on peut avoir assez

facilement une bonne estimation du montant de sa pension. Ce n’est

plus le cas avec un système par points ! En effet, ce système est à cotisations

définies et non à prestations définies. Le nombre de points chaque mois est calculé

à partir de la part cotisée du salaire mensuel brut (28,31 % de celui-ci), qui doit être

divisée par la valeur d’acquisition du point (estimée pour le moment à 1 point = 10

euros de cotisations passées)65. Au moment du départ à la retraite, le montant de la

pension annuelle dépendra de la somme des points acquis sur la carrière, mais aussi

de la valeur de restitution du point (estimée pour le moment à 1 point =

0,55 euros66) et de l’âge pivot (en-deça duquel on subira une décote).

Finalement, le montant des futures pensions pourra évoluer dans le

temps en fonction de trois paramètres :

  1. La valeur d’acquisition (ou d’achat) du point.
  2. La valeur de restitution (ou de service) du point.
  3. L’âge pivot.

Ces trois paramètres pourront servir de variables d’ajustement en cas de

conjoncture défavorable pour maintenir un système équilibré : il n’y a donc aucun

moyen de connaître à l’avance avec certitude le montant de sa future pension…

LA RÈGLE D’OR ANNONCÉE NE GARANTIT AUCUNEMENT LE

MONTANT FUTUR DES PENSIONS.

Édouard Philippe promet qu’une « règle d’or » garantira la « valeur [de

restitution] du point ». D’accord, mais qu’en est-il de la valeur

d’acquisition du point ? Pour garantir la valeur des pensions futures, il faudrait

donc que la valeur d’achat du point soit revalorisée comme les salaires, pour

garantir que les cotisations passées soient bien prises en compte dans le calcul de la

retraite. Or, rien ne dit que ce sera le cas !

La règle d’or dont parle Édouard Philippe ne garantit donc aucunement

le montant futur des pensions !

12 – « LE PRÉSIDENT A ANNONCÉ CETTE RÉFORME

DURANT SA CAMPAGNE PRÉSIDENTIELLE »

LES ÉLECTEURS N’ONT PAS PLÉBISCITÉ LA RÉFORME DES

RETRAITES.

Rappelons d’abord que beaucoup de Français n’ont pas voté « pour Emmanuel

Macron » mais « contre Marine Le Pen »… mais ça devient lassant tant on l’a déjà

dit. Soulignons également que la réforme des retraites n’était pas un thème de

campagne majeur du candidat Macron : il est peu sérieux, dans ces conditions,

d’affirmer que les Français ont implicitement donné leur soutien à la réforme des

16

retraites lors de l’élection présidentielle de 2017.

Cet argument est d’ailleurs peut-être le plus dangereux politiquement.

En effet, il est probable qu’en 2022, l’alternative du second tour se situe encore une

fois entre Marine Le Pen et Emmanuel Macron. Mais si voter pour le second signifie

lui donner un blanc-seing complet pour l’intégralité de son programme, il y a fort à

parier que de nombreux électeurs (notamment tous ceux de gauche) s’en

détournent… faisant alors mécaniquement monter le score du RN.

LA RÉFORME DES RETRAITES PRÉSENTÉE N’EST PAS

CONFORME AU PROGRAMME DU CANDIDAT EMMANUEL

MACRON.

Dans le programme de campagne d’Emmanuel Macron pour l’élection

présidentielle du 7 mai 201767, il est écrit : « Nous ne toucherons pas à l’âge de

départ à la retraite, ni au niveau des pensions. » (p. 13)

Certes, l’âge ouvrant le droit au départ à la retraite reste fixé à 62 ans (mais ce n’est

pas l’âge de départ à taux plein !), mais le gouvernement souhaite également

instaurer un « âge pivot » à 64 ans (reculant ainsi de facto l’âge de départ sans

décote !) ; de plus, le niveau des pensions futures sera largement affecté par la

réforme. Faut-il oublier, de plus, que ce gouvernement a déjà fait baisser le niveau

des pensions de beaucoup de retraités par la désindexation et la hausse de la CSG.

Notes

* J’ai bénéficié de nombreux conseils de collègues et d’amis (notamment

Alexandre Berthe, Léo Charles, Arthur Jatteau, Fanny Jedlicki, Philippe Légé et

Henri Sterdyniak) et je les en remercie vivement. Je reste bien sûr seule responsable

des erreurs présentes dans ce texte.

1 Pour se convaincre que (presque?) tout le monde sortira perdant, on peut

aller lire la BD de la dessinatrice Emma.

2 On peut notamment les retrouver dans cette petite vidéo d’Attac et du

collectif « Nos retraites ».

3 On peut retrouver la vidéo de son intervention ici.

4 L’intégration des primes est annoncée p. 34 du Rapport Delevoye.

5 Pour connaître les montants des différentes primes en proportion des

traitements, voir le « Rapport annuel sur l’état de la fonction publique », Faits et

Chiffres, édition 2017, p. 134, qui est disponible ici.

6 Qui a été gelé entre 2010 et 2016, puis à nouveau depuis 2018.

7 On peut le consulter en intégralité (mais en anglais) ici.

8 Comme le rappelle cet article.

9 Comme on peut le lire ici.

17

10 Disponible en intégralité ici.

11 Comme le relève très justement l’économiste Éric Berr dans une note sur son

blog de Mediapart.

12 Comme le montrent respectivement Henri Sterdyniak et Michaël Zemmour

dans des articles d’Alternatives Économiques que l’on peut lire et .

13 Comme on peut le lire sur cette note du Sénat.

14 Comme on peut le lire sur fonction-publique.gouv.

15 Voir Pierre-André Juven et Benjamin Lemoine, « Le marché sur de bons rails.

Découpages comptables et chantage à la dette à la SNCF », Revue française de

socio-économie, 2017.

16 Cité notamment dans un débat à l’Assemblée Nationale ou par François

Chesnais dans son ouvrage Les dettes illégitimes. Quand les banques font main

basse sur les politiques publiques, 2011.

17 D’après les Tableaux de l’économie française de l’Insee, édition 2019,

disponibles ici.

18 D’après des statistiques issues de la série « Indicateurs de richesse

nationale », publiées par l’Insee et consultables .

19 D’après des statistiques issues de la série « Espérance de vie à 35 ans par

catégorie socioprofessionnelle et diplôme en 2013 » et consultables ici.

20 D’après cette étude de l’Insee.

21 Ce terme est contesté par Emmanuel Macron lui-même, pour qui la notion

de « pénibilité » donnerait l’impression que « le travail est pénible ».

22 Comme le montre cette page de calcul de ses droits à la retraite dans le

système actuel.

23 Comme le souligne le sociologue Michel Gollac dans cet entretien au Monde.

24 D’après le discours d’Édouard Philippe lui-même.

25 Comme le résume l’économie Éric Berr dans une note sur son blog de

Mediapart.

26 Que l’on peut lire ici.

27 Voir à ce sujet l’article de l’économiste Sébastien Villemot dans Mediapart.

28 Comme le montre cet article d’Alternatives Économiques.

29 On peut le lire p. 48 du rapport Delevoye.

30 On peut le lire p. 47 du rapport Delevoye.

31 Comme l’affirmait déjà par exemple Jean-Paul Delevoye le 11 octobre 2018

dans la matinale de France Inter.

32 Cette règle a d’ailleurs été vertement critiquée par Emmanuel Macron en

novembre dernier.

33 Voir à ce sujet la note d’Éric Berr sur Mediapart.

18

34 Comme l’a rappelé par exemple Jean-Michel Blanquer sur RTL le 2

décembre.

35 Comme l’explique Dominique Méda dans son intervention au « Téléphone

sonne » de France Inter du 11 décembre.

36 Voir à ce sujet le très clair article de Martine Orange dans Mediapart.

37 Comme on peut le lire dans Les Échos dès septembre 2019.

38 Voir cet article d’Europe 1 d’octobre 2019 qui mentionne le dispositif du

« Plan Épargne Retraite », ou encore cet article de Libération dans la même veine

sur la rencontre entre Emmanuel Macron et les représentants de BlackRock.

39 Par exemple .

40 À ce sujet, rappelons également que, non, les cheminots ne touchent plus de

prime de charbon, et cela depuis 1974, date de l’arrêt de la dernière locomotive à

charbon en France. Pour un petit florilège (et des réponses) des idées reçues sur les

cheminots, voir cet article du Monde.

41 Pour en savoir plus sur les régimes spéciaux, on peut consulter cette page du

site vie-publique.fr.

42 Pour quelques exemples, voir cette page de Wikipédia.

43 Ces chiffres se trouvent dans la publication du Ministère de la santé et des

solidarités « Les Retraités et les Retraites », édition 2019, p. 9.

44 D’après la page du site vie-publique.fr déjà citée.

45 Comme on peut le lire dans Libération.

46 Le Code du Travail en reconnaît ainsi dix, dont la liste a été fixée par décret

en décembre 2014. La Sécurité sociale, dans ses bilans annuels, compte 13

« régimes spéciaux et assimilés ».

47 Comme l’a affirmé la porte-parole du gouvernement, Sibeth Ndiaye, sur

France Info en novembre dernier.

48 Ce seuil correspond à 60 % du revenu médian en France. On trouve les

chiffres correspondants sur le site de l’Observatoire des inégalités.

49 Tous ces chiffres sont à retrouver dans la publication de la Drees, « Les

retraités et les retraites », édition 2019 (p. 64).

50 Comme l’explique ce site destiné aux professionnels du monde agricole.

51 Comme le raconte cet article.

52 Que l’on peut lire ici en intégralité.

53 Comme l’explique Thomas Piketty dans cette matinale de France Inter.

54 Notons que le système actuel fonctionne déjà sur ce principe : plus ses

revenus sont importants lors de sa vie active et plus on cotise, donc plus sa future

pension sera élevée. Néanmoins, le système par points exacerbe encore plus cette

logique puisque désormais le montant de la pension sera directement indexé sur

son nombre de points personnel, accentuant par là la logique individualiste : je

19

constitue ma « cagnotte » de points pour augmenter ma future retraite (alors

qu’aujourd’hui la retraite est calculée sur la base d’un taux de remplacement des

salaires précédents).

55 Comme l’explique l’économiste Christophe Ramaux ici.

56 En 2017, 30,6 % des femmes actives en France étaient à temps partiel contre

seulement 8 % des hommes, selon ces chiffres de l’Insee.

57 Comme l’explique l’économiste Sabina Issehnane ici.

58 Pour plus d’éléments sur ce taux à 2,8 % (et sur la polémique suscitée par les

propos de Thomas Piketty), voir cet article du Monde Diplomatique.

59 Voir l’article de Michaël Zemmour.

60 C’est le problème que pointe l’économiste Michaël Zemmour dans cet article.

61 Comme le confirme en creux l’embarras de Sibeth Ndiaye à répondre à des

questions précises sur France Inter dans la matinale du 12 décembre .

62 Comme l’indique cet article.

63 Par exemple .

64 Pour reprendre l’expression utilisée par Gilles Le Gendre dans la matinale de

France Inter du 11 décembre que l’on peut écouter .

65 Comme l’explique l’économiste Éric Berr dans une note sur son blog de

Mediapart.

66 D’après le texte du rapport Delevoye, consultable (p. 7).

67 On peut le trouver . Pour une version plus longue, cliquer ici.

L’auteur

20

Anaïs Henneguelle

Maîtresse de conférences en économie, Université de Rennes 2 France

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https://blogs.mediapart.fr/anais-henneguelle/blog/161219/retraites-12-ideesrecues-

combattre-le-guide-dautodefense

21

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