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Des ONG dénoncent un projet d’implantation de Total sur le campus de Polytechnique

Des militants pour le climat ont empêché la tenue du conseil d’administration de l’Ecole polytechnique au sein duquel siège le PDG de l’entreprise pétrolière et gazière, Patrick Pouyanné.

Par Perrine Mouterde

Polytecnique

  Une cinquantaine de militants pour le climat ont dénoncé un projet d’implantation de Total sur le campus de l’Ecole polytechnique, le 12 mars 2020. MARTIN BUREAU / AFP

« Total : main basse sur Polytechnique. » La longue banderole rouge flotte au-dessus de l’entrée principale de l’école militaire, sur le plateau de Saclay (Essonne). A l’intérieur, les sons des vuvuzelas et les chants scandés par une cinquantaine de militants de Greenpeace, des Amis de la Terre et d’Action Climat Paris emplissent le vaste hall. Leur objectif : interpeller les membres du conseil d’administration, réunis dans la salle des conseils, sur le projet d’implantation d’un bâtiment de Total sur le campus de l’Ecole polytechnique.

« Avec ce projet, le champion français des énergies fossiles veut influencer les futurs décideurs et verdir son image auprès des jeunes, car il a de plus en plus de mal à recruter, dénonce Cécile Marchand, chargée de campagne climat et affaires publiques aux Amis de la Terre. Nous demandons aux administrateurs, notamment à ceux qui représentent l’Etat, de revenir sur cette décision et de garantir l’indépendance de l’école. »

Le projet, validé en juin 2018, prévoit l’installation d’un centre d’innovation et de recherche dans le domaine des énergies bas carbone, où travailleront 250 salariés de Total. Le bâtiment de 10 000 m² est aussi imaginé comme un lieu de vie pour les étudiants, qui pourront profiter d’une cafétéria ou de salles de travail. Il doit être construit dans le cœur historique du campus, entre le restaurant, les logements et les salles de cours.

Un engagement écologique fort

Si trois ONG sont à l’origine de la mobilisation, jeudi 12 mars au matin, des étudiants de Polytechnique ont bien été les premiers à se prononcer contre les conditions de l’implantation de Total. En novembre 2019, des élèves découvrent les contours du projet lors d’une présentation des plans du futur bâtiment. Des discussions émergent et des tribunes sont alors publiées dans le journal de l’école. Un débat est organisé par les représentants des étudiants, puis un vote. Sur un millier d’ingénieurs, environ 70 % participent au scrutin et 61 % se disent contre le projet.

Les étudiants demandent que le centre de recherche et développement de Total soit construit à l’extérieur du campus

Sous statut militaire, les étudiants de l’Ecole polytechnique sont soumis à un devoir de réserve qui les empêche de prendre position publiquement. Ils ont crééun site Internet pour faire état de leurs revendications : que le centre de recherche et développement de Total soit construit à l’extérieur du campus, là où sont installées les autres entreprises ayant signé des partenariats avec l’école publique, et que le bâtiment soit uniquement disponible aux employés de l’entreprise.

« Que Total implante un centre de R&D sur le plateau de Saclay et signe un partenariat avec l’école n’est pas un problème, écrivent-ils. Mais il ne faut pas confondre partenariat et privatisation des lieux de vie et d’enseignement ! Imaginerait-on un centre de R&D du groupe Huawei au sein de Télécom Paris, de Monsanto sur le campus d’AgroParisTech, de British Tobacco dans une faculté de médecine ou de Nexter à l’Ecole spéciale militaire de Saint-Cyr ? »

Lire la tribune : « Il faut déplacer le centre de R&D de Total à l’extérieur du campus de Polytechnique »

Cette mobilisation s’explique aussi par un engagement écologique fort d’une partie des étudiants, assure un élève. « La politique de Total n’est pas satisfaisante, affirme-t-il. C’est bien de faire de la recherche sur les énergies bas carbone mais le gaz naturel n’est pas une alternative crédible aux énergies fossiles. Cette mobilisation rassemble à la fois les plus écolos et les plus militaires, qui sont attachés au statut de l’école. C’est assez inédit ! »

Autrefois concentré principalement sur le pétrole, Total défend aujourd’hui un mix énergétique axé sur le gaz – notamment le gaz naturel liquéfié –, jugé moins émetteur de CO2 que le pétrole. Le gaz reste toutefois une énergie fossile fortement émettrice de méthane, un puissant gaz à effet de serre dont le potentiel de réchauffement global est, selon le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), supérieur à celui du CO2. L’entreprise dit investir 1,5 milliard à 2 milliards d’euros par an – sur des investissements totaux de 15 milliards à 16 milliards par an – dans les énergies « bas carbone », dans lesquelles elle inclut le gaz.

« Neutralité vis-à-vis des industriels »

En soutien aux étudiants mobilisés, une vingtaine d’anciens élèves de l’X ont signé une tribune, publiée le 7 mars dans le Monde, appelant à déplacer le bâtiment de Total à l’extérieur du campus. « Un établissement d’enseignement supérieur de référence doit maintenir sa neutralité vis-à-vis des industriels, affirment-ils. Cela est d’autant plus fondamental pour l’Ecole qu’une partie de ses élèves sera amenée à mettre en œuvre les politiques publiques s’imposant au secteur privé, notamment dans le domaine de l’énergie. »

L’entreprise a parrainé la promotion 2017 et va investir 3,8 millions d’euros sur cinq ans dans une chaire d’enseignement

Au-delà du projet de centre de recherche et de développement, les ONG pointent une accumulation d’éléments confortant l’influence de Total sur Polytechnique. Patrick Pouyanné, le PDG du groupe pétrolier, et ancien de l’X, siège depuis septembre 2018 au sein du conseil d’administration de l’école, et depuis décembre 2019 au sein de celui de l’Institut polytechnique, qui rassemble plusieurs écoles d’ingénieurs. L’entreprise a parrainé la promotion 2017 et va investir 3,8 millions d’euros sur cinq ans dans une chaire d’enseignement. « Par comparaison, Google finance une chaire à hauteur de 300 000 euros, explique Matthieu Lequesne, ancien de l’X et porte-parole du comité de mobilisation. Cela commence à faire beaucoup et crée de fait un déséquilibre par rapport aux autres entreprises. »

« Thalès est bien situé sur les terrains de l’école »

Pour l’école, les opposants au projet sont de mauvaise foi. « Le projet de Total n’est pas unique, estime Raphaël de Rasilly, directeur adjoint de la communication de l’Ecole polytechnique. Le centre de recherche de Thalès, qui rassemble cinq cents personnes, est bien situé sur les terrains de l’école, à qui l’entreprise paye un loyer [le bâtiment est situé de l’autre côté du boulevard des Maréchaux et n’est pas ouvert aux étudiants]. Ces pratiques se retrouvent sur les campus qui sont les leaders mondiaux de l’innovation. Et on entend l’engagement de nos étudiants en faveur de l’environnement, qui est d’ailleurs valorisé. »

« Ce centre de R&D s’inscrit dans le schéma directeur de Paris-Saclay, qui vise à favoriser la co-innovation sur le plateau en croisant les équipes de recherche. C’est donc effectivement un centre qui se veut ouvert aux chercheurs mais ce ne sera pas non plus un “hall de gare”, réagit de son côté Total. Les élèves de Polytechnique ne seront pas tenus d’y entrer. »

Après une heure de chants et de musique, qui ont empêché le conseil d’administration de débuter, ses membres ont laissé dix minutes au directeur général de Greenpeace France, Jean-François Julliard, chronomètre sous les yeux, pour exposer ses revendications. « Ils m’ont dit que Polytechnique ne nous avait pas attendus pour s’engager dans une démarche de développement durable, raconte-t-il. Je n’ai pas senti la moindre ouverture sur le fait qu’ils soient prêts à reconsidérer le projet. »

A sa sortie de la salle des conseils, dans laquelle se trouvait toujours Patrick Pouyanné, les vuvuzelas et tambourins ont repris de plus belle. Peu après, le conseil d’administration a finalement été annulé.

Perrine Mouterde

 

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Cette entrée a été publiée le 13 mars 2020 par dans Actualités des luttes, AFFAIRES, anticapitalisme, CLIMAT, FRANCE, TOTAL.