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Covid 19 : les éditocrates serrent les rangs derrière Macron

par Frédéric Lemaire, mardi 7 avril 2020

Ces derniers jours et semaines, le gouvernement est sous le feu des critiques pour sa gestion de la crise du Covid 19. Notamment de la part des personnels de santé, confrontés à un manque de moyens (équipements de protection, médicaments, etc.) et à une impréparation qui les mettent directement en danger. Mais dans les médias dominants, les éditorialistes serrent les rangs derrière Emmanuel Macron, « chef de guerre » autoproclamé : quand ils ne saluent l’action du gouvernement, ils balayent d’un revers de main les critiques.

C’est bien connu : pour ce qui est de chanter les louanges du gouvernement, Christophe Barbier n’est jamais en reste. Et ces dernières semaines, il ne s’en est pas privé.

Dans son éditorial du 27 mars, il prend la défense d’Édouard Philippe, Agnès Buzyn, et Olivier Véran, visés par six plaintes déposées devant la Cour de justice pour leur gestion de l’épidémie. D’un revers de main, il en balaie les fondements : « Honnêtement, à l’heure où nous parlons, il n’y a aucune raison de penser [qu’ils] puissent être soupçonnés d’homicide involontaire ou de mise en danger d’autrui puisque c’est l’objet de ces plaintes ».

Nul doute que, pour arriver à cette conclusion, Christophe Barbier a mené une enquête approfondie depuis son fauteuil d’éditorialiste. Plus tard, il regrette, en citant Alain Finkielkraut – interviewé dans Le Figaro le même jour, que le gouvernement serait devenu le « bouc-émissaire de nos peurs primaires […] traduit devant le tribunal de la bêtise surinformée ». Et autant dire qu’en matière de « bêtise surinformée », Barbier est un expert…

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Le lendemain encore, l’éditorialiste à l’écharpe rouge ne manque pas d’applaudir la pédagogie d’Édouard Philippe, dans sa conférence de presse du jour même. Il se réjouit que le Premier ministre ait « fait le sort des polémiques rétrospectives […], c’était important de mettre un coup d’arrêt à ces polémiques-là ». Bref : circulez, il n’y a rien à voir.

Mais mieux vaut le dire mille fois qu’une : dimanche 29 mars, dans une séquence qui n’a pas échappé à la vigilance d’un certain Henri Maler [1], Barbier remet le couvert. Face à l’urgentiste Christophe Prudhomme, qui pointe l’incurie du gouvernement, l’éditorialiste appelle à ne pas « chercher des coupables » puisque la crise de l’hôpital n’aurait fait l’objet d’aucune alerte des personnels , ni des forces politiques ; et de ne pas aller « devant la justice où là, on risque des psychodrames inutiles ». Et où l’on risquerait surtout d’interroger le bien-fondé de politiques libérales appliquées depuis des années au secteur public… que Barbier continue encore et toujours de défendre malgré la crise sanitaire :

On sait ce que c’est que le coût d’un hôpital avec des lits vides, au cas où. C’est un coût énorme. […] Des choix ont été faits par des gouvernements de droite et des gouvernements de gauche qui correspondaient à des choix de gestion publique au mieux-disant.

Editocrate

Un « mieux-disant » qui conduit aujourd’hui à une pénurie de moyens aux conséquences dramatiques. Un détail, sans doute, pour l’éditorialiste.

Christophe Barbier est loin d’être le seul à faire le service après-vente de la gestion de crise du gouvernement sur les plateaux de BFM-TV. Dès le 16 mars, Bruno Jeudy approuvait l’intervention d’Emmanuel Macron « positionné en père de famille, […] en première ligne de cette guerre sanitaire ». Le 31 mars, il applaudissait une nouvelle fois l’intervention « d’un président à l’offensive » ciblant « les leaders populistes, qu’ils soient d’extrême-droite ou de la gauche de l’échiquier, qui s’en prennent régulièrement à Macron et sa gestion de la crise ». Oubliant au passage, léger détail, que les principales critiques émanaient en réalité des personnels hospitaliers. Même son de cloche chez l’inoxydable Alain Duhamel, le 31 mars toujours, qui reprend quant à lui presque mot pour mot les éléments de langage du gouvernement. Qu’on en juge avec cet extrait de l’intervention d’Emmanuel Macron, le jour même, dans une usine de masques à Angers :

Emmanuel Macron : Quand on mène une bataille, on doit être unis pour la gagner. Et je pense que toutes celles et ceux qui cherchent déjà à faire des procès alors que nous n’avons pas gagné la guerre sont irresponsables.

Et le commentaire de l’auguste éditocrate :

Alain Duhamel : Ce n’est pas quand on est dans la bataille, une bataille qui est difficile pour tout le monde et pour laquelle tellement de gens se donnent tellement de mal, ce n’est pas le moment de vouloir commencer des procès […] On n’a pas besoin de discorde en ce moment, on a besoin d’unité.

Une imitation – il faut le reconnaître – très réussie !

Bien sûr, BFM-TV n’est pas un cas à part ; sur les plateaux des autres chaînes d’information, les éditocrates se chargent également d’accompagner, voire de devancer la communication officielle. Déjà le 9 mars, avant la mise en place du confinement, Philippe Val adressait sur LCI un satisfecit à l’action gouvernementale :

Moi, je pense que c’est plutôt bien fait. Le gouvernement a hérité d’un système de santé avec beaucoup de problèmes, ça vient de loin, mais ils font ce qu’ils peuvent avec, on a un sens des responsabilités, c’est pas mal !

Plus récemment, le 28 mars, un plateau de LCI donnait à voir le fossé entre le point de vue de l’éditorialiste maison, et un représentant du personnel soignant. Thierry Amouroux, secrétaire général du syndicat des infirmiers, répondait vertement à Marie-Eve Malouines, ancienne présidente de LCP, en évoquant notamment la pénurie de masques de protection et l’impréparation du gouvernement :

Marie-Eve Malouines : C’est la stratégie du gouvernement, qui préfère dire les choses par étapes, progressivement, y compris le confinement qui a été annoncé progressivement, plutôt que de le faire tout d’un coup. On pourra en reparler longtemps, et savoir s’il aurait fallu faire comme ça, c’est le choix qui a été fait, et on doit tous l’assumer en réalité.

Thierry Amouroux : Non, non, non, ils ont fait leurs choix, ils l’assumeront devant la justice pénale parce qu’il y aura quantité de plaintes, de médecins et de soignants dès que l’épidémie sera passée […] ! Il faut bien comprendre que nous, on est tous dans la mouise, les gens qui ont les mains dans le cambouis, comme vous dites.

Un coup de gueule étayé, parmi tant d’autres, qui n’est semble-t-il pas parvenu aux oreilles de Jean-Michel Aphatie. Dans ses éditos quotidiens sur LCI, l’éditocrate joue également la partition de la communication officielle. Le 26 mars, il revient sur l’intervention d’Emmanuel Macron à Mulhouse. Et conclut : « Tout le monde doit être derrière les pouvoirs publics aujourd’hui dans cette crise, et ce qu’a annoncé Emmanuel Macron est peut-être de nature à restaurer une confiance nécessaire pour gagner la bataille contre le virus ». Deux jours plus tard, estimant sans doute ne pas avoir obtenu satisfaction, il s’en plaint sur le plateau de « C l’hebdo » : « [Je suis] étonné des critiques qu’on adresse au gouvernement ». Et en profite pour adresser un encouragement sur son compte Twitter, accompagné d’une illustration qui témoigne de toute la finesse de l’analyse :
Les personnels soignants portant ces critiques apprécieront, à sa juste valeur, « l’humanité » d’une telle saillie.

Et dans les autres médias ? Les condamnations des critiques sont également nombreuses. L’éditorialiste macronolâtre du Parisien Nicolas Charbonneau s’élève contre toute « désunion nationale » : « l’heure des procureurs n’est pas venue […] ne soyons pas le seul pays au monde à s’entredéchirer avant même d’avoir emporté la bataille contre la maladie » (29/03). Dans sa chronique quotidienne sur France Inter du 30 mars, Thomas Legrand se félicite quant à lui du « langage de vérité » du Premier ministre et appelle à mettre la pédale douce sur les critiques dans la période actuelle : « Il sera toujours temps de se retourner sur le sujet après la crise, pour en tirer des leçons… Pour l’instant, c’est la course contre la montre, la bataille. »

Même son de cloche dans la matinale de RTL. Lorsque Jérôme Martin, président de l’Union française pour une médecine libre, regrette le manque de matériel (respirateurs, masques), Yves Calvi tempère des propos qu’il juge « accusatoires » : « en ce moment j’ai envie de vous dire, on a besoin d’union nationale, et on a besoin d’informer les Français aussi, c’est un équilibre qui est délicat ». Il ne faudrait pas y aller trop fort sur l’information…

En termes de propos « accusatoires », il faut dire qu’Yves Calvi n’est pas en reste. Le 12 mars, dans « L’info du vrai » sur Canal +, il se livrait à une attaque en règle… contre les revendications des personnels de santé : « Je vais choquer tout le monde en disant ça mais la pleurniche permanente hospitalière fait qu’on est en permanence au chevet de notre hôpital ». « Pleurniche permanente » : encore une fois, les hospitaliers aujourd’hui en première ligne et subissant manque de moyens et pénuries apprécieront… Surtout venant d’un animateur dont les revenus annuels bruts cumulés approchaient, en 2016, le million d’euros. Des propos qui n’empêcheront pas Yves Calvi, toute honte bue, de figurer dans un clip publié par RTL début avril pour remercier les personnels de santé :
Jean Quatremer balaie quant à lui d’un revers de main la responsabilité du gouvernement dans l’impréparation face à la crise :
Lorsqu’il évoque les « avis scientifiques contradictoires », l’éditorialiste a peut-être en tête celui exprimé fin février par un éminent épidémiologiste, un certain Quatremer Jean :
Sur France 5, dans « C à vous » (30 mars), on se paye carrément le porte-parole de l’association des médecins urgentistes de France, Christophe Prudhomme (au plus grand bonheur de Raphaël Enthoven). Alors qu’Anne-Élisabeth Lemoine invite Roselyne Bachelot, ancienne ministre de la santé désormais chroniqueuse, plusieurs extraits sont diffusés : dans le premier, daté du 29 mars, on voit l’urgentiste dénoncer « l’incurie du gouvernement », et pointer le fait que les personnels de santé sont contraints de choisir les patients à mettre en réanimation. Dans le second, Édouard Philippe annonce « qu’il ne laissera personne dire qu’il y a eu du retard sur la prise de décision s’agissant du confinement ». Le troisième extrait est introduit par l’ancienne ministre de la santé elle-même, qui prend un ton matois. On y voit Christophe Prudhomme, le 6 mars sur le plateau de LCI, dénoncer la surréaction des politiques face à un virus jugé « peu mortel ».

Et Roselyne Bachelot de dérouler en brocardant « monsieur Prudhomme, le représentant de la CGT », et en faisant mine de s’indigner : « Ça me met en colère, l’instrumentalisation politicienne à ce point, c’est absolument incroyable ! Il n’avait qu’un droit, c’est de dire je me suis trompé. » Nul doute qu’à l’avenir, cette émission réalisera des montages similaires pour s’indigner, avec la même virulence, des changements de cap et mensonges à répétition dont nous gratifient les membres du gouvernement depuis trois mois. Mais il est permis d’en douter. Car à travers l’épinglage opportuniste de Christophe Prudhomme, le message est clair : les critiques de la réponse du gouvernement, y compris celle des personnels de santé, n’ont pas lieu d’être, et ne relèvent que de la pure instrumentalisation politicienne… et plus si affinités quand elles sont fomentées par la CGT. En bref et en mille : circulez, il n’y a rien à voir.

 

***
Les réactions des commentateurs vedettes sont exemplaires de la manière dont « l’union sacrée », appelée des vœux du gouvernement, se traduit dans les grands médias par une mise en veilleuse – voire une remise en cause – de toute critique. Elles témoignent tout particulièrement de l’incurie des éditocrates, et de leur rôle de chiens de garde de l’ordre social, particulièrement évident en période de crise.
Frédéric Lemaire

 

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