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« Le gouvernement va-t-il faire payer le coût de la crise aux retraités ? »

Michaël ZemmourMaître de conférences en économie à l’université Paris Panthéon Sorbonne, chercheur au LIEPP (Sciences Po)

On la croyait enterrée par la Covid, mais finalement la réforme des retraites refait surface. Dans un entretien à la presse régionale la semaine passée, Emmanuel Macron a indiqué que « ce serait une erreur » d’y renoncer, affirmant que le « débat autour de la durée de cotisation continue de se poser ».

Malgré l’opposition des syndicats comme du patronat à une réouverture du dossier, le gouvernement n’en démord pas. Le nouveau Premier ministre Jean Castex entame ce jeudi une série de réunions avec les partenaires sociaux et compte bien traiter rapidement la question du déficit.

Pour l’économiste Michaël Zemmour, maître de conférences à Paris-1 et chercheur à Sciences Po Paris, le moment est mal choisi pour aborder la question du financement du système. Selon lui, il faut d’abord traverser la crise et avoir de la visibilité sur ce que sera la trajectoire de l’économie tricolore avant de se lancer dans une réforme. A moins que l’objectif du gouvernement ne soit de faire payer le coût de la crise aux systèmes sociaux…

Avec la crise, le niveau de vie des retraités par rapport au reste de la population a augmenté, parce que les actifs sont frappés par le chômage. De quoi faire ressortir le discours sur un système de retraites qui serait trop généreux…

C’est un effet d’optique. Bien sûr, les retraités n’ont pas été affectés directement par la crise, à l’inverse de tout un tas de catégories : les cadres en télétravail, les agents publics… Leur niveau de revenu est inchangé, alors qu’en même temps certains ont subi une légère baisse de revenu, avec l’activité partielle, et d’autres, moins nombreux, ont été fortement touchés, à savoir les indépendants ou les précaires.

En moyenne, la population active, les chômeurs et les travailleurs, a vu ses revenus baisser et mécaniquement le niveau de vie des retraités par rapport à l’ensemble de la population a bondi. Mais c’est un effet de moyenne. Par rapport aux salariés en télétravail et aux fonctionnaires, le niveau de vie des retraités n’a pas bougé et, surtout, il n’a pas augmenté en soi, il est au même niveau qu’avant la crise.

Par ailleurs, l’une des propriétés des retraites est qu’elles sont protégées des récessions. C’est d’ailleurs une bonne chose d’un point de vue macro-économique, car elles jouent un rôle de stabilisateur automatique : en temps de crise, les retraités peuvent continuer de consommer et soutenir l’activité. La contrepartie est qu’en période de croissance le niveau relatif des pensions décroche. Dit autrement, dès qu’il y a un peu de croissance, le niveau de vie des actifs augmente beaucoup plus vite que celui des retraités.

« Attendons d’abord de voir quelle sera la trajectoire de l’économie et ensuite on prévoira des ajustements. A moins que le but du gouvernement ne soit de faire porter le coût de la crise sur les systèmes sociaux… »

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Ces derniers sont-ils trop riches ? Certains ont une pension élevée bien sûr. Mais quand on dit que le niveau des retraités est supérieur à l’ensemble de la population, on fait une moyenne où on compare des jeunes de 18 ans à peine entrés sur le marché du travail et des personnes de 62 ans en fin de carrière qui viennent de prendre leur retraite… En revanche, lorsqu’on les compare uniquement aux actifs en emploi, donc sans comptabiliser les chômeurs, on constate que les retraités vivent un peu moins bien.

Une étude de l’Insee a démontré que, pour la plupart des gens, le passage à la retraite est bien synonyme d’une baisse de niveau de vie de l’ordre de 10 %, seules les personnes en précarité (chômage, inactivité) avant de prendre leur retraite connaissent une légère amélioration.

Les comptes du système de retraites ont pris un coup avec la crise. Le déficit se creuserait de 25 milliards d’euros de plus que prévu, selon le Conseil d’orientation des retraites (COR). Au Sénat mercredi, Jean Castex a jugé « irresponsable » de ne pas faire la réforme car la « survie du système est compromise ». La situation est-elle si dramatique ?

On vit une récession sans précédent. Dans ce contexte, laisser filer des déficits pour maintenir le revenu courant est nécessaire, c’est d’ailleurs ce qui a été fait pour les salariés avec le chômage partiel. Forcément, cela a un coût et crée une dette Covid qui est considérable. Tout l’enjeu est maintenant de savoir comment celle-ci va être gérée par l’Etat.

Faire du déficit au moment aigu de la crise, autrement dit depuis le confinement et pour les deux ou trois années à venir, c’est normal. Ensuite se posera le sujet de la gestion à long terme du stock de dette.

Pour les retraites, à long terme, se pose la question des flux : les recettes et les dépenses. L’objectif est qu’elles s’équilibrent. Avant la crise, elles devaient converger rapidement, d’ici une décennie. Or, si l’économie se retrouve durablement bien en dessous de sa trajectoire d’avant-crise, il va y avoir un décalage permanent entre les recettes et les dépenses. On sera alors face à un choix : soit baisser les dépenses, donc réviser le niveau des pensions, soit augmenter les ressources, c’est-à-dire les cotisations.

Mais ce débat concerne les dix années à venir. Il est absolument primordial de ne pas le traiter tout de suite. Attendons d’abord de voir quelle sera la trajectoire de l’économie et ensuite on prévoira des ajustements en fonction. A moins que le but du gouvernement ne soit de faire porter le coût de la crise sur les systèmes sociaux.

Justement, pour gérer cette dette, il est prévu de transférer à la Caisse d’amortissement de la dette sociale la charge d’en amortir 136 milliards d’euros supplémentaires et de l’éteindre en 2033 au lieu de 2024. Est-ce une bonne chose ?

La Cades1 est financée par la CRDS, qui est un impôt dédié au remboursement de la dette sociale, mais aussi par une partie de la CSG qui, elle, est une ressource courante. Quand on affecte une ressource courante au désendettement, en réalité on diminue les recettes de la Sécurité sociale pour rembourser la dette.

En clair, le remboursement accéléré de la dette sociale conduit à priver les caisses de la Sécurité sociale de recettes courantes, ce qui génère du déficit et, au nom de ce déficit, on va justifier des baisses de dépenses…

Jean Castex proposera aux partenaires sociaux de distinguer la réforme systémique et la question de l’équilibre des comptes. Va-t-on avoir droit à une double réforme ?

Avant la crise du Covid, on a beaucoup parlé de la réforme des retraites. En réalité, il y a toujours eu deux réformes.

La première consiste en la création d’un nouveau système universel à points. Son application devait démarrer à partir de 2022 et en pratique à partir de 2037, pour devenir un système unique seulement dans les années… 2070 ! Ce projet persiste et sera probablement reporté dans le temps.

La seconde consiste à prévoir des mesures d’économies immédiates. C’était l’objectif de la conférence de financement ouverte mi-février et qui devait se terminer le 30 avril : trouver une alternative à l’âge pivot. Ce dernier avait la préférence d’Edouard Philippe et devait être appliqué progressivement à partir de 2022, précisément à de futurs retraités qui n’étaient pas concernés par le système à points.

« La réforme du gouvernement Fillon visait déjà à faire des économies pour répercuter les effets de la crise financière sur les retraites. Mais à l’époque, la réforme avait eu lieu deux ans après 2008 et avait été très étalée dans le temps »

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Depuis le rapport du COR de novembre 2019, on sait qu’il existe trois façons de faire des économies : geler les pensions, mettre en place des mesures paramétriques – report de l’âge légal ou de durée de cotisation ou mise en place d’un âge pivot –, ou augmenter les recettes via une hausse de CSG par exemple.

Avec cette mise en scène du niveau de vie des retraités, le gouvernement va-t-il, dès 2021, chercher à faire payer aux retraités les dépenses de la crise ? Si oui, quelle sera la solution retenue parmi les trois qu’on vient de citer ?

En tout cas, cette stratégie n’est pas nouvelle. La réforme du gouvernement Fillon visait déjà à faire des économies pour répercuter les effets de la crise financière sur les retraites. Mais à l’époque, la réforme avait eu lieu deux ans après 2008 et avait été très étalée dans le temps. Le gouvernement Castex va-t-il décider des mesures paramétriques, qui vont donc concerner au premier chef les personnes de plus de 55 ans, dès 2021 alors que, comme on l’a dit, on n’a pour l’instant pas de visibilité sur l’impact et la durée de la crise ?

Le Premier ministre attend des propositions des partenaires sociaux or, qu’il s’agisse des syndicats comme du patronat, tous refusent de rouvrir le dossier…

En effet, tous les partenaires sociaux disent qu’il n’y a pas d’urgence. Et pour cause. D’abord, les mesures précédentes – le report de l’âge légal à 62 ans, puis la réforme Touraine de 2014 qui fait passer progressivement la durée de cotisation à 43 ans à partir de la génération 1973 – n’ont pas fini de produire leurs effets. Inciter les Françaises et les Français à travailler plus longtemps revient à pénaliser ceux qui n’arrivent pas à atteindre les critères.

Les retraites sont déjà orientées à la baisse. Avec la crise, des gens ont perdu des points Agirc-Arrco, du salaire de référence… La montée du chômage va aggraver les choses et ce n’est pas en 2021 ou en 2022 qu’on va connaître un rebond de l’économie. La priorité, c’est l’emploi des jeunes, et non pas de demander à ceux qui sont proches de la retraite de travailler plus longtemps pour augmenter la décote de ceux qui n’y parviendront pas.

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Cette entrée a été publiée le 15 juillet 2020 par dans FRANCE, GOUVERNEMENT, retraites.