NPA Loiret

Mel de Contact : npa.orleans@orange.fr

Tenues des lycéennes : Blanquer joue à l’ayatollah de la République !

21 SEPTEMBRE 2020 PAR FAÏZA ZEROUALA

Depuis une semaine, des adolescentes revendiquent de s’habiller comme elles le souhaitent en classe. Interrogé, le ministre de l’éducation nationale a expliqué qu’il fallait venir « à l’école habillé d’une façon républicaine ».

On ne savait pas Jean-Michel Blanquer si fervent amateur de mode et expert ès-tissus. La fashion week est déjà passée mais le ministre a toutefois souhaité apporter sa contribution au débat sur la tenue idoine ou non des adolescentes dans les établissements scolaires.

« L’école n’est pas un lieu comme les autres, a insisté Jean-Michel Blanquer sur RTL. Vous n’allez pas à l’école comme vous allez à la plage ou en boîte de nuit […] Chacun peut comprendre qu’on vient à l’école habillé d’une façon républicaine. » Bien entendu, reste à savoir ce qu’entend le ministre par « républicaine », lui qui brandit à tout va « les valeurs de la République » comme un totem, comme une réponse à tout, sans jamais définir ce qu’il met derrière.

Depuis une semaine, une révolte couve dans certains collèges et lycées. Des adolescentes se mobilisent pour avoir le droit de se vêtir comme elles le souhaitent. Elles entendent pouvoir laisser apparaître leur décolleté, leur nombril ou leurs épaules à leur convenance. Pour se faire entendre, elles ont investi les réseaux sociaux, d’Instagram en passant par Twitter ou TikTok. Les adolescentes y dénoncent les entraves vestimentaires sur le mot clé #BalanceTonBahut ou dans des pétitions.

Au lycée Borda, deux affiches montrent les tenues interdites © Instagram @borda_revolte

L’historien de l’éducation, Claude Lelièvre, a tenté dans un billet publié dans le Club de Mediapart, de déchiffrer la pensée ministérielle visiblement elle aussi complexe. Que peut bien se cacher derrière l’épithète « républicaine » ? L’historien dégage un premier élément de réponse en rappelant ceci : « Lorsque l’école républicaine et laïque est fondée sous la Troisième République triomphante, la question de l’habillement porte surtout non pas sur celui des élèves, mais sur celui des professeures et aussi celui des normaliens et des normaliennes des écoles normales primaires. » Leur tenue se révèle être faite sur le modèle des religieuses…

Il n’aura pas non plus échappé aux plus vigilants que ces polémiques, qui cachent des questions de société importantes, se produisent alors que le gouvernement ne gère plus du tout une épidémie qui s’emballe. Le protocole sanitaire des écoles s’allège mais le ministre s’occupe du protocole vestimentaire. L’art consommé de ce gouvernement pour faire diversion de la crise sociale n’est plus à démontrer, en témoigne le feuilleton autour de « l’ensauvagement ».

Mais ces propos font suite à ceux que le ministre de l’éducation nationale a déjà tenu le 14 septembre sur ce même sujet. Il avait recommandé « une position d’équilibre et de bon sens »« Il suffit de s’habiller normalement et tout ira bien », avait-il résumé. Sans jamais préciser là encore ce que recouvre ce « normalement. »

Les éclairages ne viendront pas plus du président de la République, toujours englué dans un « en même temps » où rien n’est jamais tranché.

Lui aussi interpellé à ce propos lors d’un déplacement, Emmanuel Macron a estimé le 18 septembre qu’il n’est pas illégitime pour les personnels de direction de décider ce qui relève d’une « tenue que l’on juge comme correcte ». Et d’ajouter : « Et donc ça fait partie d’une question que je comprends. Je comprends que la féminité s’exprime et ait une liberté vestimentaire. Après, je trouve que c’est une bonne chose aussi, dans ce temps où les consciences se forment, le collège, le lycée, qu’on essaye de garder quelques codes parce que sinon, après, on ne sait jamais où ça s’arrête. »

Le président de la République s’est ensuite abrité derrière l’autre matrice de la Macronie, « le bon sens », pour justifier la suite de sa réflexion sur le sujet. « La question n’est pas de savoir si l’on doit mettre une jupe, une robe ou que sais-je, mais quand c’est hyper court ou… Je pense que le bon sens vaut mieux qu’un long règlement en la matière. »

Tout a commencé à Dax, dans les Landes, lorsque des affichettes ont été placardées au lycée Borda. Elles font figurer deux adolescentes portant un tee-shirt laissant apparaître le nombril ; un cropped top, et une jupe courte. Les deux images sont barrées d’une croix rouge signifiant leur interdiction.

En réaction, le mouvement #14Septembre est né, durant lequel tous les élèves ont été invités à venir étudier vêtus de la manière dont ils le souhaitent. Une lycéenne a par exemple créé un compte Instagram où elle a reproduit ces affiches et détaille les motivations des jeunes impliqués dans ce mouvement naissant de protestation.

Plus largement, elle questionne ces interdictions au fondement sexiste et les arguments souvent avancés par les directions d’établissements dans ces cas-là. « Ils nous diront sûrement que ça déconcentre les garçons, que c’est explicite. Alors que les hommes peuvent s’habiller comme ils veulent. Ils nous sexualisent alors que nous nous habillons seulement par la chaleur, nous devrions porter un pull pour leur faire plaisir ? Devrions-nous porter 3 couches de vêtements pour que cela ne dérange pas leur (sic) yeux si fragiles ? »

Car au fond, la question soulevée par ce mouvement est celle-ci. Pourquoi seules les jeunes filles devraient se soumettre à des injonctions vestimentaires et surtout pourquoi leurs shorts ou leurs hauts seraient forcément sexualisés ?

L’uniforme n’a jamais existé à l’école publique en métropole

Ce même argument est développé dans la pétition lancée par Isis, une lycéenne. Celle-ci refuse d’être privée de sa « liberté vestimentaire » après que l’administration de son lycée a souhaité interdire le port de ces tee-shirts dévoilant le nombril. À ceux qui évoquent la nécessité d’acquérir d’ores et déjà des habitudes professionnelles, la lycéenne répond qu’elle et ses camarades auront tout le temps pour intégrer les codes vestimentaires du monde du travail. Et qu’en attendant, elles n’ont pas à absorber ces interdictions parfois proclamées pour de mauvaises raisons. 

Le quotidien La Provencedonne la parole à June, 14 ans, élève de troisième du collège Campra à Aix-en-Provence, réprimandée pour avoir porté une combishort avec derrière une justification fort contestable pour la sanctionner : « Moi, qu’on me dise que ma tenue est trop courte, à la limite. Par contre, que le principal me dise je vais exciter les garçons, qu’il faut penser à leurs hormones, ça me choque. »

De son côté, le principal du collège, assure qu’il a été « mal compris ». « J’ai voulu dire que c’était parfois compliqué quand on est une jeune fille d’être armée face aux garçons… » Avant de reconnaître son erreur : « Cette histoire fait changer ma vision des choses. Un discours peut être mal interprété… »

L’Union nationale lycéenne, l’UNL, premier syndicat lycéen, a résumé dans un article le problème et récuse en effet le pouvoir donné aux chefs d’établissements sur le sujet.

L’organisation lycéenne explique que « le fait qu’on dise à des mineures de se couvrir les épaules, ne pas porter de jupe et ou de short, cropped top montre bien qu’on sexualise les jeunes filles et qu’on ne tient pas compte (sic) de leurs envies. De nombreuses remarques entendues lundi dernier mettent en exergue cela : on dit aux lycéenne (sic) et collégiennes de ne pas porter tel vêtement, car cela “déconcentrerait” les garçons, ou qu’on ne vient pas au lycée pour “séduire” mais “étudier”. Tout ça, consciemment ou inconsciemment, participe à légitimer la culture du viol selon laquelle “la victime serait responsable” de par sa “tenue”, son “comportement”, “l’endroit où elle était” etc. »

Car dans le fond, la loi de mars 2004 règle la question des signes religieux dans les établissements scolaires publics puisqu’elle proscrit « le port de signes ou tenues par lesquels les élèves manifestent ostensiblement une appartenance religieuse est interdit ».

Mais, pour le reste, les questions de tenues vestimentaires obéissent à des règles propres à chaque établissementLe règlement intérieur des collèges et lycées est préparé par la direction, en concertation avec les autres membres de la communauté éducative. Il est examiné et voté par le conseil d’administration du collège ou lycée, puis soumis au contrôle administratif du recteur d’académie, auquel il est transmis. Aucune règle spécifique ne détermine avec précision ce qui relève de la « tenue correcte ».

En 2013, par exemple, Sirine, une adolescente alors âgée de 15 ans et de confession musulmane, avait par exemple été exclue du collège des Prunais, à Villiers-sur-Marne (Val-de-Marne) à cause d’un bandeau et d’une jupe jugée trop longue, considérés comme étant des signes religieux.

Les adolescents impliqués dans ce mouvement en faveur du port du cropped top ont trouvé un soutien gouvernemental en la personne de Marlène Schiappa. Le 14 septembre, la ministre déléguée à la citoyenneté et ex-chargée des droits des femmes, a applaudi ces jeunes « avec sororité » sur Twitter : « Aujourd’hui #Lundi14Septembre des jeunes filles ont décidé spontanément partout en France de porter jupes décolletés cropped top ou maquillage pour affirmer leur liberté face aux jugements & actes sexistes. En tant que mère, je les soutiens avec sororité & admiration. »

De son côté, Jean-Michel Blanquer a avancé d’autres arguments et justifie sa position par la nécessité d’éviter aux élèves de se comparer : « Nos enfants sont sous la pression de bien des choses, notamment des marques, de la mode, du regard de l’autre sur les chaussures et les vêtements… Je souhaite qu’il y ait une certaine sobriété en la matière parce que là aussi c’est un enjeu d’égalité sociale puis de protection des filles et des garçons. » Mais bizarrement dans les faits seules les jeunes filles sont ciblées. Il a ensuite ajouté : « [On] ne vient pas au collège en short, sauf pour faire de l’éducation physique et sportive. »

Puis : « Je suis très sensible à la défense des jeunes filles en milieu scolaire et très ouvert à la discussion sur ce qu’on peut faire pour améliorer cette protection, a expliqué Jean-Michel Blanquer. Et pour moi ça passe par justement le fait que le vêtement ne doit pas être un facteur ni de stigmatisation ni de discrimination. »

Pour cette même raison, le ministre de l’éducation nationale ne s’en est jamais vraiment caché, il ne rejette pas totalement le port de l’uniforme. En juin 2018, il avait évoqué le sujet et expliquait qu’il souhaitait laisser la latitude aux établissements d’instaurer – ou non – un uniforme. Il arguait du fait qu’il s’agissait d’« un enjeu d’égalité entre les enfants. Aujourd’hui, les marques de vêtements, ça compte malheureusement beaucoup trop, avec tous les phénomènes matérialistes un peu stupides ».

L’uniforme serait donc une manière de répondre à cette problématique même s’il n’est pas question de l’instaurer. Car contrairement aux représentations populaires, l’uniforme n’a jamais existé à l’école publique en métropole. Les écoliers portaient une blouse pour éviter de tacher leurs vêtements, coûteux à l’époque, avec l’encre utilisée pour écrire à la plume métallique. L’apparition du stylo à bille au début des années 1960 a remisé au placard des souvenirs cet usage.

À l’automne dernier, le ministre de l’éducation nationale avait redonné du souffle à une polémique rance allumée par un obscur élu frontiste autour du port du voile par les mères accompagnatrices à l’école. Il s’était exprimé contre leur présence arguant même que « le voile n’est pas souhaitable dans notre société. Ce n’est pas quelque chose à encourager. Ce que ça dit sur la condition féminine n’est pas conforme à nos valeurs ». Avant d’ajouter : « La loi n’interdit pas aux femmes voilées d’accompagner les enfants, mais nous ne souhaitons pas encourager le phénomène. »

La députée Anne-Christine Lang partage ce point de vue. Avec des députés LR, elle a quitté le 17 septembre, une audition à l’Assemblée sur le Covid-19 et la jeunesse, pour protester contre la présence d’une syndicaliste étudiante qui porte le voile, Maryam Pougetoux, vice-présidente de l’Unef. En 2018, celle-ci s’était déjà retrouvée au centre d’une polémique juste parce qu’elle était apparue chevelure couverte, avec sa casquette syndicale. « Je ne peux accepter qu’au sein de l’Assemblée nationale, le cœur battant de la démocratie où règnent les valeurs fondatrices de la République, dont la laïcité, une personne se présente en hijab devant une commission d’enquête », a justifié Anne-Christine Lang.

Trop couverte ou découverte, preuve en est que la tenue des femmes reste une obsession française inépuisable.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Information

Cette entrée a été publiée le 23 septembre 2020 par dans FRANCE, GOUVERNEMENT, JEUNES, LIBERTE, LYCEENS-NES, REACTION.