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Covid à l’école, l’omerta et le déni !

Christian Lehmann est écrivain et médecin dans les Yvelines. Pour «Libération», il tient la chronique d’une société suspendue à l’évolution du coronavirus.

Depuis le début de la pandémie j’ai gardé contact avec des soignants sur l’ensemble du territoire, jusqu’en Guyane, et dans des services et des lieux auxquels je n’ai pas accès au quotidien (réanimation, urgences, Ehpad, soins palliatifs). J’ai recueilli des témoignages édifiants, j’en ai publié certains. Je croyais avoir un peu fait le tour des émotions. L’incrédulité, le désarroi, la colère. Et puis la semaine dernière, j’ai demandé aux personnels de l’Education nationale de témoigner. Et je vais vous dire un truc. Je n’étais pas prêt.

Après avoir milité pour le port du masque en lieu clos à cause des risques d’aérosolisation, en s’inspirant des exemples de pays ayant mieux préparé leur rentrée, un collectif de professionnels de santé dont je fais partie, ducotedelascience.org, avait alerté dans une tribune le 29 août sur les failles prévisibles du protocole sanitaire mis en place pour l’école.

«Le protocole prévu pour la rentrée du 1er septembre ne protège ni les personnels ni les élèves et leurs familles, et est insuffisant pour ralentir l’augmentation actuelle du nombre de nouveaux cas de Covid-19, écrivions-nous alors. Nous proposons de recommander le port du masque en lieu clos pour tous les élèves de plus de 6 ans et de leur distribuer des masques […], d’appliquer les mesures d’aération préconisées pour les lieux clos professionnels en s’aidant notamment d’appareils de mesure de qualité de l’air […], de mettre en place au plus vite des procédures dédiées dans les zones de forte circulation virale (allègement des classes en alternant présentiel et enseignement à distance, limitation des contacts entre les classes, échelonnement des récréations et de la cantine) […], de préciser la conduite à tenir lorsqu’un enfant ou un adulte est testé positif ou a été en contact avec un cas positif, et d’instaurer un système réactif et transparent de remontées des données concernant le nombre de sujets positifs, les écoles et classes fermées, le nombre d’enfants testés, les délais des tests et des résultats.»

A ces recommandations, Jean-Michel Blanquer opposait une mâle assurance : «Nous sommes préparés à tout.» Le 1er septembre, la rentrée a lieu avec un protocole sanitaire allégé : alors que les effectifs en France sont les plus bondés d’Europe, il est mis fin à la distanciation physique en classe si elle ne permet pas de faire rentrer tous les élèves. Le 10 septembre, les agences régionales de santé indiquent que les quelques masques en tissu distribués aux enseignants et aux élèves pauvres sont insuffisamment protecteurs et ne dispensent pas d’être déclaré cas contact (à la différence des masques chirurgicaux). Le 21 septembre, alors que les classes ferment par dizaines, Blanquer allège le protocole. Il faut maintenant trois cas positifs la même semaine dans des fratries différentes pour fermer une classe. Au vu de la difficulté à obtenir les résultats de PCR à cette époque, cela contribue à casser le thermomètre, à afficher une normalité de façade en laissant flamber l’épidémie. Le 25 septembre, sans surprise, le milieu scolaire et universitaire devient la première source de clusters en France.

Le 29 septembre, dans un entretien au Figaro, Jean-Michel Blanquer assure : «L’école n’est pas le nid du virus. On ne doit pas engourdir la société.» Conforté par la Société française de pédiatrie, qui s’arc-boute depuis le début sur la doctrine selon laquelle «le Covid-19 concerne vraiment très peu les enfants» et s’indigne que parmi les auteurs de notre tribune demandant le port du masque dès 6 ans, ne figurerait «aucun médecin ou soignant d’enfant» (seulement neuf sur vingt et un…), le ministre ment : «Quelques médecins ne voulaient pas que l’école reprenne, moi j’écoute le Haut Conseil de santé publique et les sociétés de pédiatrie.» C’est un choix, alors que s’accumulent les études internationales démontrant la place des enfants dans les chaînes de contamination…

Un mois plus tard, la France est en échec, le Covid-19 est en passe de déborder à nouveau les hôpitaux. Le gouvernement instaure un couvre-feu, prône timidement le télétravail, commence péniblement à parler d’aération des locaux… et prépare la rentrée scolaire du 2 novembre, comme si de rien n’était. Alors j’ai demandé aux personnels de témoigner, anonymement bien sûr, puisque, obligation de neutralité, devoir de réserve, et école de la confiance obligent, les personnels de l’Education nationale se sentent contraints à l’omerta.

L’omerta sur les contaminations

«Quasiment aucune information ne circule, ni vers les profs, ni vers les familles.»

«Quand il s’agit d’un cas de gale, oui on doit le dire, mais là…»

«Une élève de 5e attend les résultats de son test (après un cas positif dans la famille). Cours d’EPS, sans masque. Ses parents appellent pour prévenir que le test est positif. Elle est tout de suite sortie de cours mais comme elle était asymptomatique, personne n’a été considéré cas contact dans la classe.»

«On a su après coup que certains élèves cas contacts sont venus quand même sans le dire parce qu’ils ne voulaient pas manquer sept jours de cours. Les élèves sont très perplexes de ne pas être déclarés cas contact quand un élève de leur classe est positif alors qu’ils font sport sans masque. J’ai eu des cas positifs dans mes nombreuses classes et n’ai jamais été déclarée contact, les élèves non plus vu qu’ils ont tous des masques. Masques non fournis par la région ou le ministère, donc la plupart des élèves gardent le même masque plusieurs jours, voire une semaine, voire plus.»

«Le virus se propage dans d’autres classes et la vie scolaire avertit de moins en moins le personnel à chaque cas (seulement les profs intervenants dans une classe concernée et avec plusieurs jours de retard). Ce sont les élèves restant en classe qui avertissent leurs profs et tiennent les comptes. La communication est beaucoup plus efficace sur leurs réseaux qu’entre personnels d’éducation.»

«Un cas de Covid chez un élève, qui n’a impliqué le confinement que de la moitié de la classe (il ne s’agissait que des noms que l’élève positif a donnés), alors qu’ils font sport ensemble et mangent ensemble sans masque. La direction n’a parlé du cas de l’élève, uniquement contrainte et forcée, car la colère grondait : on étouffe les cas, il faut faire illusion auprès du rectorat que la direction gère la crise et n’a aucun cas. Les élèves n’ont pas été prévenus, ni les familles, ce qui pourtant aurait été incitatif à mettre les masques correctement.»

«En début d’année scolaire, l’équipe enseignante a été mise en quarantaine suite à la présence d’un cas positif parmi les enseignants. Ils ont ensuite été rappelés au travail car il n’y avait plus assez de remplaçants, on leur a simplement demandé s’ils avaient des symptômes. Ils ont repris la classe sans avoir les résultats des prélèvements. Sur les quatorze enseignants, huit ont ensuite eu des résultats positifs et tous avaient repris la classe.»

Des mesures barrière fantômes

«La prévention, c’est le néant : plus de gel depuis mi-septembre (sauf à l’entrée où les assistants d’éducation mettent trois gouttes sur les mains des entrants), salles nettoyées une fois par quinzaine, fenêtres vissées, aucune distanciation dans les classes (36 élèves dans 43 m2).»

«Prof de SVT, je suis obligé d’acheter moi-même des masques FFP2 pour travailler avec les élèves en TP. En effet nous sommes obligés d’être en contact étroit avec les élèves sur leur poste de travail : démonstration, manipulation du microscope, etc. Comme beaucoup d’élèves ont des masques de qualité douteuse et qu’ils portent souvent très mal malgré les nombreux rappels et que j’ai plus de 50 ans, j’ai choisi de m’offrir la sécurité que mon employeur refuse de me donner.»

«Je suis prof en lycée professionnel. En juin, film plastique sur les claviers, sens de circulation dans les couloirs, virucide dans les classes, et gel hydro, les élèves restent dans la même salle. Depuis septembre, film plastique et virucides supprimés, classes complètes à 26, qui changent de salle toutes les heures, emplois du temps des profs mal faits qui imposent qu’eux aussi changent de salle toutes les heures. Résultat : 500 personnes se croisent dans les couloirs.»

«Dans mon établissement, depuis mi-septembre c’est comme si le Covid avait disparu. Plus de désinfection car on interdit l’utilisation de l’eau de Javel aux personnels d’entretien. A part le gel en entrant dans la classe (que l’on a à notre disposition), aucune désinfection des salles et des tables. Certaines salles n’ont pas la possibilité d’avoir des ouvertures de fenêtre car bloquées pour des raisons de sécurité. Les profs portent leurs propres masques car aucun n’est fourni par le lycée.»

«En tant que parents, nous nous battons pour la mise en place de purificateurs d’airs (on a même réussi à négocier des prix à la place de la mairie) pour ventiler au mieux les salles de classe… Mais on se heurte à une mairie qui semble avancer avec des œillères.»

«Aucune sanction pour les élèves qui ne cessent d’enlever le masque en cours toutes les dix secondes. Les profs sont livrés à eux-mêmes, et n’ont que l’aération possible des salles, quand il y a des fenêtres, car certaines salles n’en ont pas. Pourtant, elles sont bondées toute la semaine, sous prétexte qu’il y a une aération, puisque VMC. Quand d’autres salles avec fenêtres sont libres certains jours.»

Sans oublier le facteur humain, et le déni

«Les collègues n’ont pas été formés aux gestes barrières, n’avaient pas le temps ou l’envie de se renseigner et s’étaient souvent résignés à l’idée de la contamination générale « parce qu’il faut vivre avec le virus ». J’essaye d’être constructif et de trouver des compromis sans passer pour un illuminé… Je suis dépité que nous ne fassions pas tout notre possible pour travailler en demi-groupes et alterner présentiel et distanciel afin de préserver la santé de chacun et aussi le personnel de santé, mais je sens être arrivé au bout de ce que je peux faire seul.»

«Au retour d’une des Atsem [agent territorial spécialisé des écoles maternelles] malade, l’institutrice avec laquelle elle travaille lui reproche de l’avoir « dénoncée » à l’ARS.»

«Le protocole est d’évacuer les élèves au premier signe clinique de Covid. Et comment dire… Tout est un signe clinique de Covid. On passe notre temps à appeler les parents, qui nous pourrissent joyeusement (parce que c’est vrai que quitter son taf dès que son môme tousse, c’est compliqué pour beaucoup) et à essayer de placer les élèves à l’isolement en attendant qu’ils partent.»

«Lorsqu’on renvoie un élève qui joue au petit malin en ôtant son masque, on nous le renvoie…»

«Les réunions de travail ont lieu le midi, en mangeant… sans masque et sans aération. J’envisage de faire jouer mon droit de retrait. Pour l’instant, j’y ai assisté masquée en ayant mangé avant.»

«Mon principal m’a demandé de « ne pas angoisser les collègues » bien que je montre un « souci louable de les éclairer avec de vrais arguments ». « Gardez vos angoisses, ne sombrons pas dans la psychose. » Et surtout pas de vague.»

«Je pourrais aussi parler des collègues qui viennent bosser alors qu’ils sont manifestement malades (personne n’a envie de perdre son jour de carence…).»

«Quand on demande aux enfants pourquoi ils viennent alors qu’ils sont malades, la réponse est : « Mes parents m’obligent. » J’ai même eu « Ma mère veut que je vienne et ne veut pas me faire tester. »»

Pas de protocole cohérent, juste la bonne volonté et la résilience individuelles

«Avec des petits CP, j’ai retrouvé toutes mes habitudes de travail. Il n’y a pas de respect de la distanciation car… comment faire des lacets ? Ouvrir un bouton de pantalon trop difficile à défaire ? Aider à gommer sans faire de rature ? Accompagner un geste d’écriture ? Bref, c’est impossible et inhumain pour moi d’envisager de ne plus faire ces gestes du quotidien qui font partie de ma relation à mes élèves. Je prends donc des risques, consciemment, en espérant ne pas être contaminée à nouveau…»

«L’immense majorité de mes collègues et moi-même pensons que les cours en présentiel, malgré toutes les contraintes, sont infiniment plus productifs que les cours à distance, qui nous ont laissés, ainsi qu’aux étudiants, un souvenir atroce de mars à juin (j’ai dû m’arrêter trois jours, épuisé, première fois de ma carrière de seize ans et avec la culpabilité supplémentaire de savoir que ce que les soignants vivaient à l’hôpital était infiniment plus difficile que notre situation, mais bon, ce que l’esprit sait, le corps ne voulait vraisemblablement pas l’entendre). Nous nous plierions bien entendu à un reconfinement s’il était décidé, mais les mensonges du ministre, le « prof-bashing » à outrance nous ont rendu amers et nous ne sommes plus prêts à compenser avec la même énergie les « Nous sommes prêts » mensongers de Blanquer pour ensuite nous faire insulter par des connards qui ne feraient notre boulot pour rien au monde. Enfin, vous le savez très bien vous-même, c’est exactement la même chose, en pire, pour vous les soignants.»

«Les adaptations que je fais sont les suivantes : je porte mon masque correctement et en continu. Je mange le plus possible à la maison pour éviter les moments où nous ne portons pas les masques. Jusqu’à présent, j’ai laissé deux fenêtres opposées ouvertes pour assurer l’aération de la classe. J’adapterai en fonction de la température extérieure, mais j’ai d’ores et déjà prévenu les familles et conseillé aux enfants de laisser un gilet en classe afin que nous puissions aérer au mieux.»

«Après sept semaines de cours, je continue de lutter afin que tous les enseignants consentent à aérer, ne serait-ce qu’une minute, leur salle de classe entre deux cours. Beaucoup sont encore hermétiques au concept. D’autant que le ménage est purement factice dans cet établissement. Des années que dure le conflit avec l’entreprise de nettoyage, que la crasse s’incruste, un coup de balai en guise de désinfection des locaux, seuls les toilettes, les bureaux, le réfectoire semblent propres. Nous sommes entassés avec une moyenne de 32 élèves et 2 adultes dans des salles parfois minuscules et pour certaines pleines à craquer, totalement inadaptées à des classes entières. Je parle ici d’un établissement scolaire privé sous contrat public. Lutter aussi pour obtenir des masques papier pour les collègues sachant que certains ont des difficultés financières, que les profs ont été servis mais qu’eux n’osent pas demander. De toute façon, c’était juste pour la rentrée, trop onéreux sur le long terme. La précarité peut faire trembler, je le comprends parfaitement.»

«Nombreux sont les élèves qui viennent en classe avec des symptômes. Donc je n’ai pas particulièrement peur aujourd’hui mais je réclame ce qui me semble un minimum. La transparence des cas positifs, des masques non toxiques gratuits pour tout le personnel et obligatoires pour tous les élèves – ils côtoient des adultes, certains sont vulnérables (autre scandale) –, de l’air dans des classes propres… Bref un protocole sanitaire décent. Ils ont eu des mois pour y songer et pour mettre en place les adaptations nécessaires lorsque le virus circule très activement. Pour prévenir, puisque guérir reste très aléatoire. Parce que rien ne va dans les établissements scolaires, tout se dégrade. Parce que rien n’a été mis en place pour tenter de protéger au mieux les élèves comme les adultes. Pas de quoi susciter des vocations. Et c’est tellement dommage. Parce que j’adore ces gosses, ceux qui sont en marge et avec lesquels se construit une forme de pacte. Parce que ce métier utile et humble, peut être sous ses meilleurs aspects, très enrichissant. Parce que je côtoie aussi des profs et des instits extras. Le chouette quotidien d’une accompagnante d’élève en situation de handicap, un vrai sport de combat et tout ça pour un salaire dérisoire.»

Lors d’un hommage à Samuel Paty devant l’Assemblée nationale, Jean Castex, Premier ministre et monsieur déconfinement, a eu ce mot : «L’Education nationale, notre majorité l’a particulièrement choyée, et nous allons continuer de le faire.» Et bien apparemment, c’est dur d’être choyé par des incompétents.

Christian Lehmann médecin et écrivain

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