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«Face au libéralisme autoritaire, il faut chercher les failles » DÉBAT !

Par Sonya Faure Libé

Un pouvoir contesté peut-il durablement tenir sur des oukases présidentiels ? Dans son dernier livre, le philosophe remonte la généalogie du terme à travers deux juristes que tout oppose au début des années 30 : le nazi Carl Schmitt et le socialiste Hermann Heller.

Le terme revient sans cesse aujourd’hui, pour qualifier les régimes polonais ou hongrois, le trumpisme et même Emmanuel Macron : «libéralisme autoritaire». Mais quel sens peut avoir cette expression en forme d’oxymore, quand elle désigne des réalités si diverses ? Le philosophe Grégoire Chamayou, auteur de la Théorie du drone (la Fabrique, 2013), poursuit la généalogie du libéralisme autoritaire qu’il avait entamée avec la Société ingouvernable (la Fabrique, 2018).

Dans Du libéralisme autoritaire. Carl Schmitt, Hermann Heller paru le mois dernier (la Découverte), il traduit et présente dans une longue préface deux textes écrits en 1932 que tout oppose. Le premier est du juriste et philosophe nazi Carl Schmitt, le «penseur de l’ennemi», aujourd’hui lu et relu aussi bien par l’extrême droite française et les néoconservateurs américains que par certains théoriciens de gauche, comme la philosophe Chantal Mouffe, qui veut débarrasser la pensée schmittienne de son antisémitisme et de son autoritarisme pour penser la conflictualité en politique. Dans ce discours de 1932 au patronat allemand, Schmitt explique pourquoi, selon lui, une économie libérale nécessite un Etat autoritaire. Le second texte est du juriste socialiste Hermann Heller, mort en 1933 en exil, aujourd’hui oublié malgré l’acuité de sa réflexion. C’est lui qui, pour la première fois, aurait théorisé ce «libéralisme autoritaire» qu’il combat, dans «un texte parmi les plus clairvoyants de la période», selon Chamayou, qui définit son propre livre comme un contre-Carl Schmitt.

Vous faites remonter la naissance du «libéralisme autoritaire» à 1932. Face au patronat allemand, le juriste Carl Schmitt élabore une nouvelle théorie de l’Etat. De quoi s’agit-il ?

Carl Schmitt est alors un intellectuel conservateur influent qui gravite à Berlin dans les premiers cercles du pouvoir. Il retournera vite sa veste, prenant sa carte au Parti national-socialiste des travailleurs allemands (NSDAP) dès le printemps 1933, mais, pour l’heure, c’est un partisan de «l’extrême centre», pas encore un nazi. Le 23 novembre 1932, il a été invité comme orateur vedette à l’assemblée de la Langnam-Verein, une puissante organisation patronale. L’Etat, explique-t-il, est en passe de devenir «total». Il ne cesse de s’étendre ; il englobe tous les domaines de la vie, depuis la garde des enfants jusqu’à la subsistance des vieillards. Or cet expansionnisme, loin d’être un signe de force, trahit plutôt à ses yeux la faiblesse d’un Etat-providence gangrené par la démocratie et le pluralisme, incapable de tenir tête aux revendications sociales.+

Face à cet Etat affaibli, Schmitt en appelle à un Etat fort… mais en un certain sens libéral. Comment expliquer cette apparente contradiction ?

Le titre de son discours annonçait le programme : «Etat fort et économie saine.» Vous voulez «libérer» l’économie, en finir avec l’interventionnisme de l’Etat social, avec les charges qui s’ensuivent, etc. C’est entendu. Mais pour cela, il va vous falloir tout autre chose qu’un Etat minimal et neutre, explique-t-il. Seul un Etat fort, prêt à écraser les résistances, pourra «se désengager des choses non-étatiques». Doté du nec plus ultra technologique en matière de répression des corps et de manipulation des esprits, cet Etat-là ne tolérera plus l’émergence en son sein de forces subversives. On est loin ici d’un strict «laisser-faire». Etant donné le poids pris par l’Etat dans l’économie, insiste Schmitt, le vieux principe de non-ingérence, de non-intervention absolue, est périmé. L’ancien libéralisme se révélant obsolète, un aggiornamento est de rigueur.

Le libéralisme autoritaire de Carl Schmitt est contemporain d’un autre courant en Allemagne : le «nouveau libéralisme» des économistes Alexander Rüstow ou Wilhelm Röpke. Autoritarisme et néolibéralisme auraient une même matrice ?

Non. Il existe des autoritarismes politiques que rien ne rattache au néolibéralisme, et on trouve réciproquement dans la nébuleuse libérale des courants minarchistes, voire anarcho-capitalistes. Je mets en évidence un phénomène plus précis. En lisant les textes-manifestes du «nouveau libéralisme» allemand (appelé plus tard «ordolibéralisme») parus eux aussi en 1932, j’ai été surpris de constater qu’ils approuvaient tous Schmitt ; surpris aussi de découvrir que Rüstow et Schmitt étaient amis. Les «Neuliberalen» reprenaient son tableau d’un «Etat total» à la fois expansionniste et impotent pour en faire la principale cause de la crise économique. Si tout le mal vient d’une perturbation pathogène du fonctionnement, réputé sain, du marché par la politique démocratique, le remède coule de source. Alexander Rüstow prônait déjà, en 1929, «la dictature dans les limites de la démocratie». En 1932, il adopte un slogan qui résonne avec celui de Schmitt, «Economie libre, Etat fort»«Le nouveau libéralisme, écrit-il, exige […] un Etat fort dans l’intérêt d’une politique économique libérale et une politique économique libérale dans l’intérêt d’un Etat fort.» Il y a convergence entre vieil autoritarisme et nouveau libéralisme.

Carl Schmitt prône une nécessaire «intervention chirurgicale douloureuse» (l’expression évoque la «stratégie du choc» décryptée par Naomi Klein), qu’il va d’ailleurs mettre en pratique avec le chancelier centriste Brüning. De quoi s’agit-il ?

En 1930, Schmitt est passé du statut de théoricien de la dictature à celui de praticien de celle-ci. En qualité d’expert en droit constitutionnel, il est devenu conseiller du Prince. Brüning voulait imposer un plan de rigueur drastique prévoyant entre autres la réduction du nombre des fonctionnaires et la baisse des allocations chômage. Le Parlement s’y opposait. Dans un mémo, Schmitt fournit au chancelier les arguments pour invoquer l’article 48 de la Constitution et légiférer par décrets d’urgence. On saisit mieux ici en quoi libéralisme économique et autoritarisme politique sont liés : c’est parce que son programme est rejeté qu’il lui faut être imposé par le haut. Sauf qu’à la lettre, l’article 48 traitait de sécurité intérieure, pas de finances. Outre l’état d’urgence sécuritaire, il fallait donc faire admettre un «état d’urgence économique». Le geste théorique de Schmitt n’a pas seulement consisté à placer l’exception au cœur de la souveraineté, mais à étendre le champ de cette exception à la politique économique.

L’expression en forme d’oxymore de «libéralisme autoritaire» vient du juriste Hermann Heller. Qui est-ce ?

Hermann Heller, aujourd’hui largement oublié, était l’un des plus brillants juristes de gauche sous Weimar et l’un des principaux adversaires de Carl Schmitt, qui le craignait intellectuellement et lui vouait une haine antisémite féroce. Juif, socialiste et antifasciste, Heller fut contraint à l’exil et mourut à Madrid en 1933, à 42 ans. Il fait partie de ces auteurs qui, comme Zweig ou Benjamin, ont vu clair dans la période et que l’on gagne à relire à présent. Face à un pouvoir autoritaire, conseillait-il, il ne faut pas se laisser abuser par l’image totalisante qu’il projette de lui-même, plutôt chercher les failles. Or dès qu’il s’agit d’économie, «le libéralisme autoritaire renonce entièrement à son autorité». C’est un pouvoir asymétrique : fort avec les faibles et faible avec les forts. Selon Heller, l’erreur de la gauche, confrontée à ce tournant autocratique, a été de se cantonner dans un rôle de défenseuse des droits contre les abus de pouvoir. Ce positionnement défensif, axé sur la sauvegarde de «l’Etat de droit», aussi indispensable soit-il, reste insuffisant. Il faut saisir qu’offensives liberticides et réformes libérales sont liées. Elles participent d’une même stratégie de pouvoir. On ne peut la défaire qu’en se battant sur les deux fronts.

Le libéralisme autoritaire n’est-il de toute façon pas voué à l’échec ?

C’est, en tout cas, le pronostic de Heller à l’époque : ce pouvoir a beau se dire «fort», il est très fragile. Les effets socialement désastreux de son programme économique sapent jusqu’à sa propre assise politique, faisant fondre le «bloc bourgeois» [Bürgerblock] dont il dépend électoralement. Pris dans un engrenage austéritaire-autoritaire, il perd en légitimité, se verticalise et s’isole. Quant au recours aux ordonnances, c’est, dit Heller, du «décrétinisme» [Dekretinismus], un mot-valise, formé de décret et de crétin : la stupidité de croire qu’un pouvoir contesté peut durablement tenir sur des oukases présidentiels. Le libéralisme autoritaire apparaît comme une forme précaire, transitoire. Il se pourrait, indique Heller, que la crise se mue en situation révolutionnaire. Mais il y a bien sûr aussi une autre possibilité, menaçante : la «communauté raciale autoritaire» des nazis.

Quelle a été la postérité du libéralisme autoritaire ?

En 1932, Schmitt disait : le pluralisme démocratique conduit à un Etat total faible et, contre cela, il faut un Etat autoritaire. Après-guerre, l’économiste néolibéral Friedrich Hayek dit : la démocratie illimitée, qui mène, comme l’a si bien vu Carl Schmitt, à l’Etat total, est un totalitarisme en devenir, et il faut la limiter, ce qui peut au besoin passer par un Etat autoritaire qui n’en demeurera pas moins libéral. C’est la clé de son soutien à la dictature de Pinochet. Dans les années 70, ses idées ont inspiré les théories de la «crise de gouvernabilité des démocraties». Les néolibéraux américains attribuèrent à leur tour la crise économique non pas au capitalisme mais à un trop-plein de démocratie, à la surcharge d’un Etat faible, submergé par les syndicats… On a beaucoup reproché à certains courant intellectuels de la gauche radicale d’être hantés par le spectre de Schmitt, mais ils sont loin d’être les seuls. Comme l’a montré le professeur de sciences politiques américain William Scheuerman, il y a de profondes affinités, à droite, «entre les analyses néoconservatrices contemporaines de l’Etat-providence interventionniste et la théorie de Schmitt sur l’Etat total».

Carl Schmitt est un auteur à nouveau très étudié et commenté aujourd’hui. Pourquoi ?

C’est peut-être en partie parce que les stratégies politiques dominantes font aujourd’hui du Schmitt plus ou moins sans le savoir. On pense à la multiplication des recours à l’état d’urgence. En exergue du livre, je cite la philosophe Ingeborg Maus : «Qui critique Carl Schmitt ne se confronte pas à la doctrine régnante d’hier, mais bien plutôt à la pensée dominante d’aujourd’hui.» En étudiant Schmitt, mon propos n’est pas, comme on dit, d’en «faire usage». Je n’invite pas à faire un usage détourné, édulcoré ou dédroitisé des philosophèmes schmittiens, mais à les prendre au sérieux pour ce qu’ils sont et les combattre, y compris dans leurs avatars contemporains. Ce recueil peut être lu comme un Contre-Carl Schmitt.

Comment analysez-vous le fait qu’on parle de plus en plus de libéralisme autoritaire mais aussi d’illibéralisme ?

En janvier 2018, Emmanuel Macron vitupérait contre «la tentation des démocraties illibérales». «Si nous voulons protéger les démocraties libérales, annonçait-il, nous devons savoir être forts.» Ce qui se traduisait en pratique paradoxalement par un texte de loi qui, arguant de la «lutte contre les fausses nouvelles», fragilisait la liberté de la presse, pierre angulaire du libéralisme politique… Cette terminologie de «l’illibéralisme» n’est pas récente, on la trouve dans les années 30 chez Röpke, l’un des pères fondateurs de l’ordolibéralisme qui fustigeait le «soulèvement des masses», populaces écervelées. «L’homme de masse, affirmait-il, lutte contre la démocratie libérale pour la remplacer par une démocratie illibérale.» Sa préconisation ? Limiter la démocratie pour sauver le libéralisme. De sorte que bientôt, de l’ancienne «démocratie libérale», ne reste plus guère que le second volet, mais lui-même réduit à sa dimension économique. Parler de libéralisme autoritaire, c’est pointer à rebours le danger que ce libéralisme-là fait peser sur la démocratie. Mais pourquoi ce tournant autoritaire ? Ecoutons la réponse de Heller : « »Autoritaire » et fort, un tel Etat se doit de l’être parce que, comme Schmitt nous en donne l’assurance […], seul un tel Etat est capable de desserrer les liens « trop poussés » entre l’Etat et l’économie. Et pour cause ! Car, dans des formes démocratiques, le peuple allemand ne tolérerait pas longtemps cet Etat néolibéral.» 

Grégoire Chamayou  Du libéralisme autoritaire  Carl Schmitt, Hermann Heller La Découverte, 144 pp., 16 €.

LIBRAIRIE LA BRECHE

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Cette entrée a été publiée le 23 décembre 2020 par dans anticapitalisme, ANTIFASCISME, ANTISOCIAL, DEBATS, ETAT POLICIER, FASCISME, FRANCE.
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