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“Le mot ‘race’ doit continuer à figurer dans la Constitution pour rappeler que le problème existe”

La race existe-t-elle ? Que signifie exactement ce mot ? Et dans quels contextes est-il utilisé aujourd’hui, au pluriel ou au singulier ? La sociologue Sarah Mazouz, qui a publié un essai sur cette question, revient sur l’évolution d’un terme très sensible et fort de sous-entendus.

Les hamaquaires au Dahomey (Bénin), fin XIXème siècle

« La race n’existe nullement au sens biologique et naturel que le raciste lui attribue. Mais elle existe bel et bien socialement, comme régime de pouvoir. » Voilà qui est écrit, en grandes lettres blanches sur fond noir, sur la couverture du dernier essai de Sarah Mazouz. Rappeler l’existence de la « race », mais surtout en défendre un usage critique, c’est le propos développé par la sociologue dans son livre court et percutant intitulé… Race.

Son texte surgit en 2020, dans un contexte français certes encore imprégné d’« indifférence à la race », mais aussi tendu vers un « effort de mise au point lexicale », y explique-t-elle. Les termes « racisme d’État », « privilège blanc » ou « décolonial » ont été aperçus dans les colonnes de certains grands journaux français ces derniers mois. Quant au mot « race », il divise. Car il charrie une histoire longue, meurtrière et complexe, qu’il convient de démêler pour mieux en comprendre toutes les implications aujourd’hui.

Quand apparaît, en Occident, la croyance collective en l’existence de races biologiques ?

Cette croyance est contemporaine de la mise en place de la traite des esclaves, le « commerce triangulaire », entre l’Afrique, l’Europe et les Amériques, ainsi que de l’évolution des sciences – notamment l’apparition de l’anthropologie et l’évolution de la biologie, qui se met à classifier les êtres humains. Cette classification s’articule à une notion d’infériorisation. Comme le montre Michel Foucault dans son cours au Collège de France de 1976 « Il faut défendre la société », le discours sur la guerre ou la lutte des races apparaît au XVIIe siècle et connaît ensuite des évolutions successives.

“Ce n’est pas parce qu’on décrète que l’idée de race est vide de sens qu’elle cesse d’exister socialement.”

La notion de « races » biologiques est abandonnée après la Shoah, disqualifiée notamment par la « déclaration sur la race » publiée en 1950 par l’Unesco. Les expressions du racisme disparaissent-elles en même temps ?

Non, ce n’est pas parce qu’on décrète que l’idée est vide de sens qu’elle cesse d’exister socialement et d’avoir des effets de classement, de détresse et de morts pour celles et ceux qui en sont victimes. D’une part, des personnes racistes continuent d’adhérer à l’idée que l’humanité est hiérarchisée en races. D’autre part, des formes diffuses et sédimentées de racisme persistent, y compris chez des individus qui ne sont pas consciemment racistes. Car même sans adhérer activement à une idéologie raciste, les gestes de hiérarchisation et d’infériorisation qui en sont l’héritage ne disparaissent pas pour autant.

Le mot « race » va réapparaître sous la plume de deux grands militants antiracistes : Frantz Fanon dans Les Damnés de la Terre, en 1961, et Colette Guillaumin dans L’Idéologie raciste, en 1972. Pourquoi ?

Dans le cas de Fanon, les analyses qu’il propose sont toutes tirées du contexte colonial français. Il grandit en Martinique, arrive en France comme soldat, se découvre comme Noir et constate l’acuité des effets sociaux de la race, d’abord comme étudiant en médecine dans la France hexagonale, puis comme médecin-chef de l’hôpital psychiatrique de Blida, avant l’indépendance de l’Algérie.

Colette Guillaumin, elle, vient du féminisme matérialiste et a étudié comment les inégalités hommes/femmes sont produites par l’Histoire et la société plutôt que par une réalité biologique. Elle met d’emblée en parallèle sexisme et racisme, en montrant comment ces deux idéologies présentent comme naturelles les hiérarchies qu’elles produisent.

Frantz Fanon et Colette Guillaumin partagent donc un même geste : ils font du mot « race » un outil critique, et montrent que les hiérarchies raciales n’existent pas biologiquement, mais sont créées socialement. Fanon forge la notion de racialisation. À travers elle, il s’intéresse aussi bien aux groupes qui bénéficient de ces hiérarchies qu’à ceux qui en pâtissent. Colette Guillaumin formule, elle, le concept de racisation pour désigner la façon dont un groupe va constituer un autre comme une race, parce qu’il le juge inférieur et radicalement différent. Elle s’intéresse donc plus précisément à ceux qui subissent la racialisation – et sont constitués, à travers ce processus, comme groupe racisé.

La race comme outil critique n’est donc pas une importation des États-Unis, comme cela est parfois affirmé ? De même, la question raciale ne reste pas confinée d’un seul côté de l’Atlantique…

Disqualifier l’usage critique de la race en France sous prétexte que ce serait un problème américain est fallacieux. C’est comme si la France n’avait pas une histoire esclavagiste, coloniale, comme si elle n’avait pas eu recours au travail forcé dans certaines de ses colonies… Tous ces systèmes d’oppression tiennent et fonctionnent bel et bien grâce à la race. Les États-Unis n’en ont pas le monopole. En fait, dans la mesure où le fonctionnement social en général s’appuie sur des hiérarchies, il n’y a pas de société où la racialisation n’est pas à l’œuvre. Tout comme vous n’avez pas de société sans classes ou de société sans genres. On ne racialise pas de la même façon en France, au Brésil, en Inde ou dans les pays du Maghreb par exemple. Mais on racialise tout de même.

“Du côté des travaux critiques, on découple la question de la couleur et de la race.”

À partir de quand la race comme outil critique s’est-elle démocratisée en France ?

Il est encore trop tôt pour parler de démocratisation, même si dernièrement on assiste à une extension du débat autour de la question raciale. Dans les sciences sociales françaises, on commence à utiliser cet outil critique à partir de 2005. Deux journées d’études sont organisées cette année-là par Didier et Éric Fassin, qui donneront lieu l’année suivante à la publication de l’ouvrage De la question sociale à la question raciale. L’actualité politique et sociale de cette année 2005, avec notamment les émeutes après la mort de Zyed Benna et Bouna Traoré, rend également urgent de développer des outils conceptuels qui permettent d’analyser ce qui se joue.

Comment distinguer l’usage raciste et l’usage critique du mot « race » ?

La grande différence, c’est que l’usage raciste se fait au pluriel : il y a « des races », certaines inférieures, d’autres supérieures. Et ces « races » sont censées se manifester à l’œil nu : chez le raciste, les types physiques confirment l’existence de races distinctes. Du côté des travaux critiques, on utilise « race » au singulier parce qu’on ne désigne pas des groupes, mais des rapports de pouvoir. Par ailleurs, on découple la question de la couleur et de la race. Par exemple, des groupes ayant la peau blanche ne sont pas toujours catégorisés comme blancs. C’était le cas des émigrés suédois dans les colonies anglaises d’Amérique du Nord, qui étaient décrits comme swarthy (basanés). La race ne se confond pas avec la couleur de peau. Il y a d’abord une infériorisation, puis une insistance après coup sur des différences physiques entre les individus pour justifier les hiérarchies.

Certains soutiennent que l’usage du mot « race » induit des différences entre les humains, alors qu’il n’existe qu’une grande communauté universelle. En 2018, il était même question de retirer le terme de la Constitution française…

Cela révèle une mécompréhension complète de ce que dit ce texte. Supprimer le mot « race », c’est se priver de l’outil qui permet de dire comment le racisme continue d’agir, au-delà de sa seule expression violente par des groupes d’extrême droite. Toute société, même lorsqu’elle se pense non raciste, est susceptible de laisser agir le racisme au moins dans ses formes sédimentées. Il est donc nécessaire que le mot « race » continue de figurer dans la Constitution. L’idée selon laquelle on réglerait le problème en supprimant ce terme est illusoire. Elle fait croire que nous aurions déjà atteint une société post-raciale, ce qui est loin d’être le cas. Le mot « race » doit agir comme un aiguillon, un principe d’inquiétude politique, qui est là pour nous rappeler que le problème persiste.

“Je pense que le racisme ne disparaîtra pas. Il pourra prendre des formes différentes.”

Que répondez-vous à l’argument selon lequel l’usage du mot « race » fait courir le risque d’une résurgence de vieilles théories racistes ?

Les théories racistes n’ont pas attendu l’usage critique de la race pour prospérer. Bien sûr, de notre côté, il faut faire attention à bien éviter tout malentendu, qui ferait croire que la notion de race, au sens raciste, est acceptable. Mais c’est en affirmant au maximum l’usage critique que l’on viendra à bout des théories racistes. Faire le pari de l’éducation. C’est-à-dire imposer progressivement l’acception critique de la race pour remplacer l’ancienne, et la rendre inaudible et inacceptable. Quelle meilleure façon pour disqualifier les théories racistes ?

Cela signifie-t-il que le mot doit perdurer tant que le racisme n’aura pas disparu ?

Oui, et je pense que le racisme ne disparaîtra pas. Il pourra prendre des formes différentes, mais on peut penser qu’il y aura toujours des contextes dans lesquels des groupes se penseront en position hégémonique. Pour éviter cela, une des solutions réside dans le fait de ne jamais considérer que la question du racisme est définitivement classée, mais de se demander plutôt individuellement et collectivement si on ne reproduit pas, même inconsciemment, des formes de hiérarchisation inscrites dans une histoire raciste. Il en est de même pour le sexisme. La race aura moins d’efficacité ou d’acuité sociale à partir du moment où nous admettrons qu’elle est toujours susceptible d’être à l’œuvre.

Lexique de termes décoloniaux du CNCD :

https://www.cncd.be/Lexique-de-termes-decoloniaux?fbclid=IwAR0pXibzryrXGrt2zSMz-8GvvJ5-rrkTVp-otSyMpb8ENJWewVS2G6rRbmo

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Cette entrée a été publiée le 4 janvier 2021 par dans COLONIALISME, ETAT POLICIER, FRANCE, RACISME.