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« La France a toujours eu tendance à invisibiliser tout ce qui la relie à son propre crime contre l’humanité » (entretien avec Franco Lollia)

Franco Lollia, membre de la Brigade Anti Négrophobie (BAN) nous a accordé un entretien qui a été l’occasion de revenir sur les actions de déboulonnements des statues de l’été dernier, les violences policières en France, la négrophobie d’État et ce que cela révèle du passé esclavagiste contre les négro-africains et afro-descendants, et du présent colonial raciste. Il passait en procès ce lundi 18 janvier pour une action qu’il a menée contre la statue de Colbert.

Le procès de Franco Lollia, porte-parole de la Brigade Anti-Négrophobie d’État, a été renvoyé ce lundi 18 janvier à une date hautement symbolique, le 10 mai, jour de commémoration de l’abolition de l’esclavage. Il comparaissait pour avoir tagué la statue de Colbert à l’Assemblée nationale en juin.

Tu vas passer en procès lundi 18 janvier 2021 suite à une action symbolique sur la statue de Colbert le 23 juin 2020. Peux-tu revenir sur le contexte et nous en dire plus sur le sens et les conséquences de ton acte ?

Franco Lollia (F. L.) : Le contexte est à la fois simple et complexe. Il paraît simple parce que chacun dira que la mort de George Floyd le 25 mai 2020 a conduit à une vague de contestation planétaire qui a, entre autres, initié le déboulonnement des statues. Sauf que le déboulonnement des statues, un peu partout dans le monde, a commencé en Martinique quelques jours avant, le 22 mai (date de l’abolition de l’esclavage N.DL.R), en tout cas a été réamorcé puisque ce mouvement de déboulonnement date des années 1970, voire même avant. La mort de George Floyd a ouvert une fenêtre permettant une meilleure compréhension du racisme et plus précisément de la question noire. On a donc profité de cette ouverture sachant qu’elle allait se fermer très vite à cause de l’hypocrisie démocratique qui pose les choses en matière droit-de-l’hommiste. Nous avions en effet déjà posé la question noire en attaquant en 2006 la statue de Colbert devant l’Assemblée nationale mais à ce moment-là, force est de constater que notre question n’avait pas été entendue. Rien de surprenant puisque la démocratie est à la gloire de la suprématie blanche et estime qu’elle est une question sans importance. Et il a fallu la mort en direct d’un homme noir sous le genou d’un policier blanc pour que l’establishment fasse semblant (et aussi en un sens la population globale) de se rendre compte que le racisme d’État en général était une réalité, et que la négrophobie en particulier était encore plus prégnante actuellement. Je suis donc poursuivi par la justice française, qui n’a de justice que le nom. Je dois rendre compte de mon acte qui est classé au rang de délit ou de crime, donc je suis d’emblée désigné comme un coupable alors que les institutions qui font l’apologie des crimes contre l’humanité négro-africaine et afro-descendante sont celles qui vont me juger. Voilà le contexte dans lequel je suis placé et dans lequel je dois accepter de jouer mon rôle parce que ce n’est pas nous qui distribuons les cartes.


Tu as fait référence aux déboulonnages des statues qui ont commencé en Martinique et qui ont eu un certain écho en France avant d’essaimer partout dans le monde après la mort de George Floyd. Pourrais-tu nous parler des actions qui ont déjà eu lieu par le passé dans les milieux militants martiniquais ?

F. L. : Je précise d’emblée que ces déboulonnages ne concernent pas que le milieu martiniquais, mais l’ensemble des milieux décoloniaux dans les pays qui ont été victimes de la colonisation et de l’esclavage négrier. Mais en effet, c’est bien en Martinique que s’est réamorcé ce tout récent mouvement décolonial qui s’attaque aux statues. On assiste à une hypocrisie bien française qui envisage ce mouvement comme mondial alors qu’il prend naissance dans l’espace français ou plutôt l’espace colonial francophone. La France a toujours eu tendance à invisibiliser tout ce qui la relie à son propre crime contre l’humanité. Par exemple, la volonté d’effacer le mot « race » de la Constitution, qui a été pourtant l’arme qui a justifié les méfaits les plus atroces autant sur les Noirs que les colonisés, en témoigne. Ce qui compte, n’est pas tant de savoir si la Martinique a été le berceau du mouvement récent mais de comprendre la stratégie de la France qui consiste à toujours noyer le poisson dans l’eau d’un grand ensemble flou. C’est le cas avec les notions d’antiracisme ou de racisme qui sont un grand fourre-tout flou qui sous-entend qu’il n’y aurait pas différentes composantes telles que le racisme anti-asiatique, anti-arabe, anti-noir… Or, si on n’étudie pas chacune de ces spécificités, on ne peut pas prétendre combattre le racisme véritablement. Donc la meilleure façon de nier le racisme ou de faire semblant de le combattre consiste à désigner un antiracisme complètement flou et dépourvu de distinctions. La seule distinction qui existe dans cette conception de l’antiracisme est l’antisémitisme. Ce qui se joue dans le mouvement décolonial des déboulonnements de statues, c’est la capacité de la France à nier son racisme d’État et sa négrophobie d’État. D’autres subterfuges ont pu être utilisés auparavant comme le choix du mot « Black », parce que psychologiquement, il est associé à un autre imaginaire, celui des Anglo-saxons plus précisément des Américains. Ainsi, la négrophobie anglo-saxonne ou américaine sera mise en avant sans jamais décrypter la réalité du crime négro-africain et afro-descendant que la France a mené sciemment. Cela montre la capacité qu’a le système colonial français à invisibiliser sa monstruosité et sa cruauté. La réalité du Code noir a longtemps été effacée des mémoires ; il me semble que c’est Louis Sala-Molins qui l’a exhumé et amené à notre connaissance. La France a voulu par négationnisme faire oublier cet aspect cruel de son histoire extrêmement raciste et négrophobe. On pointe souvent du doigt les Anglo-saxons ou les autres pays pour éviter au colonialisme français de voir en face son racisme d’État et dans notre cas plus précis la réalité de sa négrophobie.


Quelle lecture fais-tu de la séquence qui a eu lieu après la mort de George Floyd notamment en France ?

F.L. : Déjà, il y a un dénominateur commun entre la France et les espaces anglo-saxons et tous les États qui se sont rendus coupables de crimes de colonialisme et qui gardent le même fond tout en prenant des formes différentes. Il est évident que la déflagration provoquée par la mort de George Floyd atteint la France en la forçant à lire autrement les crimes policiers racistes jusque-là banalisés et déliés de tout racisme. Cette relecture a donc été imposée même si les mouvements décoloniaux avaient déjà contribué à cette grille de lecture en opposition à la propagande d’État. La mort de George Floyd n’est pas l’expression d’un antiracisme mondial mais d’un « « racisme viscéral ». Il est impératif de bien nommer le racisme, ici la négrophobie car, comme en philosophie, ce que l’on ne nomme pas, n’existe pas. Nous avons donc nommé le racisme pour pouvoir le combattre. Pourquoi la mort de George Floyd, loin de montrer un antiracisme apparent, révèle un racisme viscéral des sociétés qui prétendent combattre le racisme de concert avec les opprimés ? C’est que cette mort manifeste l’hypocrisie de ces sociétés qui faisaient semblant d’ignorer voire de nier la négrophobie jusqu’à ce qu’un Noir meure en direct devant leurs yeux. Cela montre que ces sociétés sont viscéralement racistes et négrophobes.


Que signifie ton expression de « racisme viscéral » ?

F.L. : « Racisme viscéral » veut dire que comme la police essaie de montrer « patte blanche », le premier réflexe qu’ils ont, mis à part de dégainer leurs armes dès qu’ils voient quelqu’un qui n’est pas Blanc, c’est de prendre l’alibi républicain de dire qu’ils ne sont absolument pas racistes. La police est républicaine au sens où « République » est l’un des nouveaux masques du colonialisme. C’est une manière de rendre acceptable le racisme. Le « racisme viscéral » permet de penser que le racisme est dans l’ADN de ces sociétés et la police en est son bras armé. Elle défend ces sociétés, défend l’ordre social, en l’occurrence, l’ordre racial qui place les Blancs tout en haut, les Noirs tout en bas et entre les deux, des intermédiaires allant du plus foncé au plus clair. On aura beau se laisser séduire par les douces sirènes blanches démocratiques, l’ADN de ces sociétés qui ont pratiqué l’esclavage et la colonisation est viscéralement raciste quelle que soit la forme du régime politique, démocratique ou pas. Leurs intentions sont vérolées par le racisme et cela ne veut pas dire que ce n’est pas guérissable. Ce n’est guérissable qu’à partir du moment où ces sociétés acceptent de se remettre en cause. Il s’agit pour elles de revisiter leurs fondements. À défaut d’amputer cette partie de leur ADN, ces sociétés sauront toujours et encore moderniser le racisme et la négrophobie qui est certainement, en tant que prototype, à la base du racisme. Rappelons que c’est au XVe siècle que l’on voit se créer une mutation à propos de la race sociale, qui est passée de l’idée de sang noble et de lignée royale pour des enjeux de pouvoir au champ ethnique. En d’autres termes, la race passe du champ social ou champ racial. Et c’est l’esclavage négrier qui permet l’invention du Noir et du Blanc. Il y a fort à parier que des laboratoires plantationnaires on a pu extirper des pratiques racistes pour les adapter dans les différentes colonies placées sous domination occidentale. Dans le racisme viscéral, il y a une manière de rendre spectaculaire la question du racisme en faisant croire que le racisme est le plus dangereux là où il y a le plus de bruits et le plus de coups de feu. Or, ce ne sont pas les crimes policiers qui marquent le caractère viscéral du racisme, car ils se situent en fait au bout de la chaîne de ce racisme. Pour que les policiers puissent tuer tranquillement, il faut qu’il y ait eu un processus d’endoctrinement qui rende acceptable le meurtre de non-Blancs et dans ce cas précis de Noirs. Ce sont des structures telles que l’école, l’industrie du cinéma qui ne font pas de bruit et qui donnent les autorisations d’exécuter des Noirs et les non-Blancs sans sommation. S’il faut bien s’attaquer au corps policier, il faut combattre d’abord et avant tout la racine du racisme qui se présente sous une forme normalisée.


Les mouvements décoloniaux qui ont mené des actions de déboulonnages et autres portent également la revendication des réparations, peux-tu nous en parler ?

F.L. : L’institution que l’on appelle « Justice » affirme, en France et ailleurs, que tout crime mérite réparation. En ne réparant pas le crime contre l’humanité qui a été commis sciemment contre les négro-africains et les afro-descendants, la France et d’autres pays sous-entendent clairement que les Noirs ne sont pas des êtres humains. C’est le même sens à donner au maintien de la statue de Colbert devant l’Assemblée nationale censée être la maison du peuple et le siège de la démocratie en France. Ils expriment clairement que les Noirs ne font pas partie de l’humanité puisque Colbert est à l’origine du Code noir qui entérine et codifie la non-humanité des Noirs et la rend officielle au nom de l’État français. La réparation est capitale non seulement pour les Noirs en tant que tels mais aussi pour le système blanc, afin qu’il se défasse de son ADN raciste et devienne tout autre.


Dans quel état d’esprit abordes-tu l’audience de lundi ?

F.L. : J’y vais serein pour la simple et unique raison que je serai jugé par l’institution que l’on appelle « Justice », cette même institution qui a appliqué le Code noir contre des Noirs en institutionnalisant leurs tortures, leurs viols, leurs meurtres. C’est cette même institution qui va me juger, c’est cette même institution qui, en posant la statue de Colbert devant l’Assemblée nationale, fait l’apologie de crimes contre l’humanité négro-africaine et afro-descendante. Même si j’étais acquitté dans ce procès, il s’agirait tout de même d’une mascarade de justice. Mais l’acte que j’ai commis, dans une portée collective, ne vise pas la justice pour un seul mais la justice pour tous. Même si l’État français faisait semblant de rendre justice en m’acquittant, il ne réglerait pas le fond du problème des réparations et de la présence de la statue de Colbert qui continue de nous insulter.


Entretien réalisé par Nahla Benahmed, membre du PIR

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