NPA Loiret

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La planète Ferme !

Alors que les campagnes de vaccinations commencent timidement à se mettre en place partout dans le monde, il convient de réfléchir aux moyens de contrôler en amont l’émergence de nouvelles souches pathogènes. C’est l’enjeu de toutes les réflexions actuelles sur les conséquences de l’agriculture, de l’artificialisation des terres et de la déforestation sur les écosystèmes. Dans cet article paru dans le magazine New internationalist, Rob Wallace, dont nous avons déjà traduit bon nombre d’articles, revient sur le lien entre agriculture industrielle et maladies émergentes. Responsable de la multiplication des zoonoses, cette agriculture industrielle se présente aujourd’hui comme la solution aux futures pandémies. Wallace rappelle ici la nécessité de changer nos systèmes de production agricole. Si l’option de la planification étatique proposée en conclusion peut susciter quelques réserves, la transformation agroécologique de nos systèmes agraires nous apparaît comme une nécessité.
[Image : Bernhard Lang – photographie aérienne de la « mar del plástico » (2014) en Andalousie qui est le plus grand complexe de production agricole en serriculture plastique]

Le SRAS-CoV-2, le coronavirus à l’origine du Covid-19, poursuit son chemin. Il contamine des centaines de milliers de personnes par jour dans le monde entier. Dans les pays qui ont le plus lamentablement géré l’épidémie – parmi lesquels les États-Unis, la Grande-Bretagne et le Brésil – la rhétorique gouvernementale a parfois laissé entendre, durant les prémisses de l’épidémie et avant la possible vaccination, qu’il fallait laisser le virus « suivre son cours ». Sans aucun soutien scientifique ou presque, des hommes politiques comme Donald Trump ont déclaré que seule une immunité collective fantasmée – laissant peut-être des millions de morts dans son sillage – nous sauverait.

L’industrie agroalimentaire proclame de la même manière que son activité, qui a contribué à l’essor d’une part importante des épidémies mortelles de ce siècle, est précisément la voie à poursuivre. Des organisations telles que l’Animal Agriculture Alliance et le Breakthrough Institute affirment que la biosécurité, la technologie et les économies d’échelle – plus c’est gros, mieux c’est – sont les seuls moyens de nous protéger contre une nouvelle pandémie. Peu importe que la production agro-industrielle, et l’accaparement de terres qui la rend possible, aient été à l’origine de l’émergence de multiples agents pathogènes au cours des deux dernières décennies.

Comment en sommes-nous arrivés à ce moment historique dans lequel les causes mêmes de la crise en cours sont constamment proposées comme une solution à sa résolution ?

L’agriculture moderne est apparue de concert avec le capitalisme, la traite des esclaves et la science. Les pays européens ont dépêché les premiers scientifiques impériaux afin qu’ils décodent les nouveaux paysages et populations que leurs navires rencontraient au cours de leurs expéditions de conquête. La science impériale a contribué à recoder ces terres et ces populations en vue de l’accumulation du capital.

Incarnant la puissance colonisatrice occidentale, le mégalomane Aguirre lance une mutinerie en quête de l’Eldorado. Aguirre, la colère de Dieu (1972), réalisé par Werner Herzog.

Après l’Europe, puis l’Afrique, le capitalisme s’est étendu, étape par étape, aux Amériques, au Caucase et aux tropiques, transformant les paysages agricoles locaux en produits d’exportation. De 1700 à 2017, les terres cultivées à grande échelle et les pâturages ont quintuplé pour atteindre 27 millions de km2. La pratique de l’industrialisation de la production animale et végétale a atteint de nouveaux sommets après la Seconde Guerre mondiale.

Quarante pour cent de la surface libre de glace de la Terre est désormais consacrée à l’agriculture et représente le plus grand biome de la planète. Plusieurs millions d’hectares supplémentaires seront destinés à la production d’ici 2050, en particulier dans les pays du Sud, où le peu de terres agricoles « vierges » qui reste doit être arraché aux dernières forêts tropicales et aux savanes. Les volailles et le bétail vivants représentent aujourd’hui 72 % de la biomasse animale mondiale, dépassant de loin la biomasse totale de la faune vertébrée sauvage. Les animaux destinés à l’alimentation industrialisée se répandent dans le monde entier sous forme de véritables mégapoles de porcs et de poulets. La planète Terre est devenue planète Ferme.

Ces différents développements sont reliés entre eux par les circuits du capital et de la consommation. Ces circuits sont à l’origine d’un volume croissant de commerce d’animaux vivants, de produits, d’aliments transformés et de matériel génétique. Les parcelles de monoculture se caractérisent par un déclin de la diversité des animaux et des cultures, les interventions techniques sélectionnant quelques lignées génétiques au détriment de  toutes les autres. Des variétés sont également perdues au rythme des fusions-acquisitions d’entreprises.

Ces changements d’ordre économique ont eu de profondes répercussions sur notre écologie et sur notre santé publique.

Entre ici la star des virus

La production de lignes limitées d’espèces monogastriques (« à estomac unique »), principalement porcs et volailles, déplace des lignées localement adaptées d’une grande variété d’animaux des pays non industrialisés. On observe des tendances similaires pour les cultures destinées à l’alimentation des populations humaines et du bétail industriel. Au fur et à mesure que l’agriculture progresse, l’habitat naturel primaire et les populations non humaines se contractent à un rythme record, détruisant du même coup les terres et les moyens de subsistance des indigènes et des petits exploitants.

La déforestation et le développement augmentent le taux – et l’étendue taxonomique – de la propagation des agents pathogènes de la faune sauvage aux animaux destinés à l’alimentation et aux travailleurs qui les entretiennent. Le Covid-19 ne représente qu’une des nouvelles souches d’agents pathogènes qui ont soudainement émergé ou réapparu au 21e siècle devenant des menaces pour l’humanité. Ces épidémies – grippe aviaire et porcine, Ebola Makona, fièvre Q, Zika, parmi tant d’autres – sont toutes liées à des transformations dans la production ou l’utilisation des terres associés à l’agriculture intensive, ainsi qu’à l’exploitation forestière et minière.

Les agents pathogènes apparaissent différemment, selon le lieu et le bien produit. Mais tous sont reliés au sein d’un même réseau de destruction environnementale et d’expropriation mondiale, ce qui explique la nature transcontinentale de ces nouveaux agents. Le SRAS en Chine. Le MERS au Moyen-Orient. Zika au Brésil. H5Nx en Europe. La grippe porcine H1N1 en Amérique du Nord.

Comment la production alimente-t-elle ces épidémies ? À une extrémité de la chaîne logistique d’une région, la complexité et la diversité de la forêt primaire entravent la propagation des agents pathogènes « sauvages ». Les hôtes potentiels se rencontrent de manière irrégulière. Mais l’exploitation forestière transnationale, l’exploitation minière et l’agriculture intensive modifient ces dynamiques. Elles simplifient considérablement cette complexité naturelle. Alors que de nombreux agents pathogènes meurent sur ces fronts pionniers néolibéraux en même temps que leurs espèces hôtes, un sous-ensemble d’infections qui s’éteignaient autrefois relativement rapidement dans la forêt peuvent tout à coup se propager beaucoup plus largement.

Le virus Ebola en est un exemple classique. Depuis le milieu des années 70, les épidémies d’Ebola ont généralement assiégé un ou deux villages subsahariens avant de s’éteindre. En 2013-15, la souche Makona a émergé le long d’un front pionnier de monoculture de palmiers à huile et d’autres cultures dans un paysage ouest-africain de plus en plus exproprié et mondialisé.

Paris in focus – Photographie satellite capturée par Sentinel-2A, 2015. « En Île d France, 90% des produits alimentaires consommés sont importés, alors que 49% des surfaces de la région sont vouées à l’agriculture. Cette statistique permet d’estimer à trois jours l’autonomie alimentaire de Paris. » Source: Histoire naturelle de l’architecture, exposition créée par le pavillon de l’Arsenal de Paris.

Sélectionnés pour une plus grande mortalité

Bien que peu différenciée dans sa génétique ou son évolution clinique par rapport aux précédentes épidémies d’Ebola, la souche Makona poursuivit sa route, infectant 35 000 personnes, tuant des milliers de personnes vivant dans les grandes villes pour se tenir finalement sur le seuil d’une propagation mondiale.

D’autres maladies apparaissent à l’autre bout de la chaîne de production. Les grippes aviaires et porcines mortelles, adaptées à l’homme, surgissent généralement dans les exploitations intensives situées au plus près des grandes villes du Nord et du Sud. Sur les 39 sauts d’espèces documentés de la grippe aviaire de faible à forte mortalité à partir de 1959, toutes sauf deux se sont produites dans des exploitations avicoles commerciales, comptant fréquemment des dizaines voire des centaines de milliers d’oiseaux. Les exploitations intensives sont tellement inondées par les grippes aviaires et porcines en circulation qu’elles servent désormais de réservoirs pour de nouvelles souches. Les populations d’oiseaux aquatiques sauvages n’en sont plus la seule source.

Pourquoi les élevages industriels produisent de telles infections ?

Les dindes industrielles sont élevées dans des granges de 15 000 oiseaux. Les poules pondeuses industrielles sont élevées dans des poulaillers pouvant accueillir jusqu’à 250 000 oiseaux. L’élevage d’animaux dans de vastes monocultures supprime les pares-feux immunitaires qui entraveraient normalement les épidémies dans des populations plus diversifiées. Les agents pathogènes évoluent régulièrement autour des génotypes immunitaires des animaux d’élevage industriel désormais courants. La surpopulation et le manque d’hygiène induisent un stress intense chez ces animaux, ce qui peut affaiblir leur réponse immunitaire et les rendre plus vulnérables aux infections. Le fait d’héberger de fortes concentrations de bétail et de volaille récompense les souches qui peuvent se propager le plus rapidement.

Les animaux sont aujourd’hui abattus à un âge de plus en plus précoce. Les poulets qui grandissent en seulement 6 semaines et les porcs en 22 semaines peuvent opérer une sélection en faveur des agents pathogènes les plus mortels, y compris les infections qui sont capables de survivre à des systèmes immunitaires plus jeunes et plus robustes. La production « all-in/all-out », une tentative de contrôler les épidémies en élevant le bétail par lots, peut involontairement établir un seuil d’infection qui correspond à l’âge d’abattage que le secteur fixe pour ses troupeaux. En d’autres termes, les souches qui réussissent à se développer ont un cycle de vie qui tue les animaux d’élevage adultes au plus près de l’abattoir, lorsque le bétail est le plus précieux.

En l’absence de reproduction sur place et à cause de l’élevage hors sol – en grande partie pour favoriser des attributs valorisables comme l’augmentation de la masse de viande et une croissance rapide – les populations de bétail sont incapables de développer une résistance aux agents pathogènes en circulation. Comme les survivants ne se reproduisent pas, ils ne peuvent transmettre leur résistance.

Par-delà les portes des exploitations agricoles, la distance croissante sur laquelle les animaux vivants circulent a élargi la diversité des segments génétiques que les agents pathogènes échangent, augmentant le taux et le nombre de combinaisons parmi lesquelles les maladies explorent leurs possibilités évolutives. Plus la variation génétique est importante, plus les agents pathogènes évoluent rapidement.

En bref, en industrialisant la production de viande, l’agroalimentaire mondial industrialise également la production d’agents pathogènes qui circulent parmi son bétail et sa volaille.

Les origines de Covid-19 se trouvent à l’intersection de ces deux extrémités de nos circuits de production, la forêt et la ferme industrielle.

Les coronavirus sont hébergés par les chauves-souris dans le monde entier. Mais la souche que les chauves-souris hébergent en Chine semble frapper les humains encore plus durement une fois qu’elle est parvenue à sauter d’une espèce à l’autre. L’environnement dans lequel vivent ces chauves-souris a également changé de manière radicale.

Lors de la libéralisation économique post-Mao, la Chine s’est engagée dans la voie du développement façon BRICS, avec l’intention de nourrir sa population avec ses propres ressources naturelles. Des millions de personnes ont ainsi pu sortir de la pauvreté. Des millions de personnes ont également été laissées pour compte. Qu’on soit pour ou contre, en suivant cette voie, l’industrie agroalimentaire chinoise, associée à un secteur de l’alimentation sauvage de plus en plus capitalisé ont ravagé le paysage du centre et du sud de la Chine, où se trouvent nombre de ces populations de chauves-souris.

Comme pour le virus Ebola, les interfaces entre chauves-souris, bétail, animaux sauvages, agriculteurs et mineurs sur ce front marchand se sont développées, stimulant la circulation de divers coronavirus de type SRAS. L’augmentation du recours aux pesticides, à une échelle bien supérieure à celle des États-Unis, déjà submergés, a peut-être réduit les populations d’insectes dont se nourrissent les chauves-souris. Ce qui pourrait avoir augmenté l’interface entre les hôtes des coronavirus et les populations humaines, les chauves-souris ayant élargi leur aire de recherche de nourriture.

Avec l’accroissement de l’étendue et de la vitesse de la production d’aliments sauvages et agricoles, de nombreux coronavirus de type SRAS qui se sont répandus avec succès dans un animal destiné à l’alimentation ou dans un être humain pourraient maintenant se frayer un chemin à travers le paysage périurbain jusqu’aux capitales régionales telles que Wuhan avant de bondir sur le réseau mondial de transport.

Voie de sortie

Tout cela semble être un traquenard. Y a-t-il quelque chose que nous puissions faire ?

Oui, il y a quelque chose à faire. Nous devons d’abord rejeter la « normalité » qui nous a conduit à ce chaos. Cultiver de la nourriture ne se résume pas à fabriquer des objets. Les produits alimentaires ne sont pas des gadgets. L’agriculture doit passer d’une économie industrielle à une économie plus proche de la nature. Nous devons revenir à la prise en compte et au respect du contexte de l’alimentation – le sol, l’eau, l’air, la matrice écologique et le bien-être de la communauté dont dépendent les aliments et les personnes qui les consomment.

Pour éliminer le plus mortel des agents pathogènes, nous devons préserver la complexité des forêts (et des zones humides), en maintenant des tampons écologiques entre les chauves-souris, les oies, les autres réservoirs naturels de maladies, nos animaux de compagnie et nos communautés. Nous devons réintroduire l’agrobiodiversité dans les élevages pour servir de pare-feu immunologique contre les agents pathogènes mortels, au sein des exploitations agricoles comme des paysages. Nous devons à nouveau laisser le bétail se reproduire sur place afin que les troupeaux puissent se protéger contre les agents pathogènes en temps réel. De telles interventions nécessitent de restaurer un contrôle par les communautés rurales éloigné de l’industrie agroalimentaire.

En bref, pour éviter que les pires épidémies n’apparaissent, nous devons nous tourner vers un type de planification étatique qui met l’accent sur l’autonomie des agriculteurs, la résilience socio-économique des communautés, les économies circulaires, les réseaux d’approvisionnement coopératifs intégrés, les fiducies foncières et les réparations. Nous devons dénouer les traumatismes historiques profonds liés à la race, à la classe sociale et au genre qui sont au cœur de l’accaparement des terres et de l’aliénation environnementale.

Sur la scène mondiale, nous devons mettre fin aux échanges écologiques inégaux entre le Nord et le Sud. Pour combler le fossé métabolique entre l’écologie et l’économie qui favorise l’émergence de pathogènes (et les dégâts climatiques) au cœur de l’agriculture moderne, il faut instaurer une philosophie politique différente.

Parier que l’industrie agro-alimentaire, source majeure du problème de la pandémie, apportera la solution est au mieux futile. Nous pouvons penser (et faire) beaucoup mieux, à nouveau.

Le mois de mars, extrait des Très Riches Heures
du duc de Berry 
des Frères de Limbourg

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Cette entrée a été publiée le 15 février 2021 par dans AGRICULTURE, EPIDEMIE/PENDEMIE.