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Frédérique Vidal, à l’Assemblée Nationale, confirme vouloir demander une enquête sur l’« islamogauchisme » à l’université

PAR MARTIN CLAVEY LE 16 FÉVRIER 2021

Mis à jour le 17 février 2021

Sur le plateau de Jean-Pierre Elkabbach dimanche 14 février, la ministre de la recherche et de l’enseignement supérieur, Frédérique Vidal, a fustigé, dans un flou le plus total et pendant 4 minutes 30 secondes, des chercheurs et chercheuses soupçonné·e·s d’islamogauchisme et a annoncé la commande au CNRS d’une enquête « sur l’ensemble des courants de recherche sur ces sujets dans l’université de manière à ce qu’on puisse distinguer de ce qui relève de la recherche académique de ce qui relève justement du militantisme et de l’opinion. »

L’entame du sujet annonçait déjà la couleur : « Moi, je pense que l’islamo-gauchisme gangrène la société dans son ensemble et que l’université n’est pas imperméable et fait partie de la société » affirme Frédérique Vidal.

Puis la ministre de la recherche continue tout de go, sans s’appuyer sur aucune étude scientifique ni même quoi que ce soit qui pourrait prouver ce qu’elle dit :

« Ce qu’on observe à l’université, c’est que des gens peuvent utiliser leurs titres et l’aura qu’ils ont. Ils sont minoritaires et certains le font pour porter des idées radicales ou des idées militantes de l’islamogauchisme en regardant toujours tout par le prisme de leur volonté de diviser, de fracturer, de désigner l’ennemi, etc… »

Mélange entre biologie et sociologie

Pour se prévaloir implicitement de son titre d’enseignante-chercheuse, la ministre effectue un mélange erroné entre biologie et sociologie en affirmant  :

« En biologie, on sait depuis bien longtemps qu’il n’y a qu’une espèce humaine et qu’il n’y a pas de race et vous voyez à quel point je suis tranquille sur ce sujet là. »

Cette phrase est censée répondre à des chercheur·euse·s en SHS qui ont fait le constat, non de l’existence de races humaines biologiques, mais de l’existence de discriminations liées à des races perçues par la société.

Confusionnisme sur les libertés académiques

La ministre continue ensuite un discours confusionniste en faisant croire que les chercheur·euse·s revendiquent le droit de chercher contre leurs collègues :

« Dans les universités, il y a une réaction de tout le milieu académique qui revendique le droit de chercher, d’approfondir les connaissances librement et c’est nécessaire »

La plupart des chercheur·euse·s qui revendiquent ce droit, le font surtout en s’opposant à la droite sénatoriale qui voulait profiter de la Loi Recherche pour restreindre les libertés académiques et à l’alliance LR/LREM lors de la commission paritaire de cette même loi qui a voulu pénaliser les mouvements étudiants, empêchée, au dernier moment, par le Conseil constitutionnel.

La ministre Frédérique Vidal semble faire un virage à 180° par rapport à sa position définie dans sa tribune publiée en octobre dernier par l’Opinion et titrée « L’université n’est pas un lieu d’encouragement ou d’expression du fanatisme ». Cette contradiction entre deux positions de la ministre à trois mois et demi d’intervalle explique peut-être le confusionnisme qu’elle instaure dans son discours.

Alliance entre Mao Zedong et l’Ayatollah Khomeini

Mais ce n’est pas fini. Jean-Pierre Elkabbach, avec l’aplomb que chacun lui connaît depuis des décennies, affirme tranquillement, toujours sans aucune démarche scientifique :

« Il y a une sorte d’alliance, si je puis dire, entre Mao Zedong et l’Ayatollah Khomeini »

Loin d’être choquée par une telle comparaison, Frédérique Vidal acquiesce avec un sourire :

« Mais vous avez raison. Mais c’est bien pour ça qu’à chaque fois qu’un incident se produit, il est sanctionné, à chaque fois que quelque chose est empêché, c’est reprogrammé mais je crois que l’immense majorité des universitaires sont conscients de cela et luttent contre cela. »

C’est dans ce contexte là, que la ministre déclare :

« On ne peut pas interdire toute approche critique à l’université. Moi c’est ça que je vais évidemment défendre et c’est pour ça que je vais demander notamment au CNRS de faire une enquête sur l’ensemble des courants de recherche sur ces sujets dans l’université de manière à ce qu’on puisse distinguer de ce qui relève de la recherche académique de ce qui relève justement du militantisme et de l’opinion. »

La suite du passage n’est qu’accusations d’utilisations de titres universitaires non adéquates et accusations de tentatives de censure, ce que la ministre ne s’est pourtant pas privée de faire quelques minutes plus tôt.

La ministre finit sa diatribe en appelant à défendre un « principe de la République » jamais clairement défini et proclame un curieux triptyque « Danger, vigilance et action » qui ne ressemble pas vraiment au Républicain « Liberté, égalité, fraternité ».

Mise à jour du 16 février :

Le ministère précise à l’agence AEF que Frédérique Vidal va confier cette enquête à « l’Alliance Athéna » qui regroupe le CNRS, la conférence des présidents d’université, la conférence des grandes écoles, l’Ined, l’EHESS, le CEA, l’IRD, l’Inrae et l’Inserm. Elle est présidée par le président du Campus Condorcet Jean-François Balaudé et dont le Vice-président est le PDG du CNRS.

La question de la légitimité de cette Alliance pour enquêter sur les pratiques d’enseignant·e·s-chercheur·euse·s se pose. Cette mission ne fait pas partie de celles que l’Alliance Athena affiche sur son site. Les alliances de ce type ne sont pas chargées de faire des enquêtes mais des études sur les sujets qui leurs sont confiés.

La demande par la ministre de l’enseignement supérieur et de la recherche,d’une enquête pour « distinguer de ce qui relève de la recherche académique de ce qui relève justement du militantisme et de l’opinion » semble en complète contradiction avec la liberté académique affirmée dans le code de l’éducation : « Le service public de l’enseignement supérieur est laïque et indépendant de toute emprise politique[…] ».

La ministre de l’enseignement supérieur et de la recherche a confirmé vouloir demander une enquête sur l’ « islamogauchisme » à l’université, cet après-midi à l’Assemblée Nationale suite à la publication ici des propos qu’elle a tenu sur Cnews dimanche dernier.

La députée France insoumise Bénédicte Taurine, choquée par les propos de la ministre inventant un « islamogauchisme à l’université », a demandé dans l’hémicycle à la ministre lors des questions d’actualité :

« À quoi faites-vous référence ? Vous n’avez donc rien de mieux à faire en ces temps que de lancer une police de la pensée ? N’avez-vous rien d’autres à offrir à l’ensemble de nos chercheurs mobilisés avec si peu de moyens ?   » et a ajouté « Ce qui gangrène l’université, c’est vous. »

En réponse, si Frédérique Vidal a essayé de minimiser ses propos les englobant dans un contexte plus général, elle a confirmé la demande de « ce qu’on appelle, en sociologie, une enquête » :

« Oui, c’est le CNRS qui actuellement, en la personne de son président, dirige une alliance des sciences humaines et sociales, Athéna, et oui je vais demander à ce que l’on fasse un bilan des recherches qui se déroulent dans notre pays que ce soit les recherches sur le postcolonialisme… ». (la ministre n’a pas continué son énumération)

Frédérique Vidal a l’air, ici, de sauter une étape de nomination car ce n’est pas (encore) le PDG du CNRS, Antoine Petit, qui dirige l’ Alliance Athéna. Celle-ci est dirigée par Jean-François Balaudé. Si la passation est imminente, elle n’est pas encore actée. Antoine Petit est, pour l’instant, vice-président de l’Alliance. Celle-ci regroupe le CNRS, la conférence des présidents d’université, la conférence des grandes écoles, l’Ined, l’EHESS, le CEA, l’IRD, l’Inrae et l’Inserm.

Mais, peut-être plus important que des questions de personnes, la question de la légitimité de cette Alliance pour enquêter sur les pratiques d’enseignant·e·s-chercheur·euse·s de l’université se pose. Cette mission ne fait pas partie de celles que l’Alliance Athena affiche sur son site. Les alliances de ce type ne sont pas chargées de faire des enquêtes mais des études sur les sujets qui leurs sont confiés.

La demande par la ministre de l’enseignement supérieur et de la recherche d’une enquête pour « distinguer de ce qui relève de la recherche académique de ce qui relève justement du militantisme et de l’opinion », comme elle l’a déclaré dimanche sur Cnews, semble en complète contradiction avec la liberté académique affirmée dans le code de l’éducation : « Le service public de l’enseignement supérieur est laïque et indépendant de toute emprise politique[…] ».

Interrogé par le Monde, Jean-François Balaudé déclare « En tant que président de l’alliance Athéna, je n’ai été saisi d’aucune demande. Ce n’est d’ailleurs pas sa vocation de mener des enquêtes à la façon d’une inspection générale. » (mise à jour 17 février 8:30)

La ministre finit sa réponse à la députée en ajoutant un peu plus de confusion à tout ça :

« Moi, j’ai été extrêmement choquée de voir au Capitole apparaître un drapeau confédéré et je pense qu’il est essentiel que les sciences humaines et sociales se penchent sur ces questions qui sont encore aujourd’hui d’actualité. »

On pourra faire remarquer à Frédérique Vidal que ce ne sont pas des « islamogauchistes » qui ont envahi le Capitole mais des néonazis supporters de Donald Trump et qu’à pointer les études raciales comme l’un des problèmes principaux à l’université, elle se range à leurs côtés.

La Conférence des présidents d’université réagit

Suite aux propos de la Ministre dimanche dernier, la Conférence des présidents d’université « fait part de sa stupeur face à une nouvelle polémique stérile sur le sujet de l’« islamo-gauchisme » à l’université » dans un communiqué publié ce mardi soir :

« La CPU appelle à élever le débat. Si le gouvernement a besoin d’analyses, de contradictions, de discours scientifiques étayés pour l’aider à sortir des représentations caricaturales et des arguties de café du commerce, les universités se tiennent à sa disposition. Le débat politique n’est par principe pas un débat scientifique : il ne doit pas pour autant conduire à raconter n’importe quoi »

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Cette entrée a été publiée le 17 février 2021 par dans COMPLOTISME, EDUCATION NATIONALE, ENSEIGNANTS/ES, ENSEIGNEMENT, FACS, FRANCE.