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« L’“islamo-gauchisme” réactive des amalgames forgés pendant la guerre d’Algérie et la crise économique des années 1970 »

Jean-Baptiste Fressoz Historien, chercheur au CNRS

Il y a cinquante ans, des groupes d’extrême gauche et plusieurs intellectuels s’étaient vu reprocher leur soutien aux travailleurs algériens, érigés en boucs émissaires de la montée du chômage, rappelle l’historien Jean-Baptiste Fressoz dans sa chronique au « Monde ».

Chronique. Pour qui veut tenter de donner un sens à la querelle sur l’« islamo-gauchisme », un retour d’un demi-siècle en arrière peut être utile. Au début des années 1970, les travailleurs algériens sont à la fois les premières victimes de la crise économique (ils occupent souvent des postes peu qualifiés) et ses boucs émissaires. La guerre d’Algérie est dans toutes les mémoires. La nationalisation du pétrole par le président algérien Boumediene en 1971 frappe l’opinion publique française. L’hebdomadaire d’extrême droite Minute titre : « Ils nous chassent, chassons-les. » En 1972, les circulaires dites Marcellin-Fontanet aggravent la précarité de nombreux travailleurs informels établis en France. En réaction, un Mouvement des travailleurs arabes (MTA) est fondé, qui organise grèves et manifestations. Celles-ci scandalisent une partie de l’opinion, et notamment sa frange nostalgique de l’Algérie française.

Dans ce contexte, la France connaît une véritable « flambée raciste »(Yvan Gastaut, L’Immigration et l’opinion en France sous la Ve République, Paris, Seuil, 2000). Fin août 1973, un Algérien déséquilibré tue un chauffeur de bus à Marseille. Le Méridional publie un violent éditorial : « Assez de voleurs algériens, de casseurs algériens, de proxénètes algériens, de syphilitiques algériens, de violeurs algériens, de fous algériens. Nous en avons assez de cette racaille venue d’outre-Méditerranée. » Son auteur, Gabriel Domenech, deviendra député Front national et vice-président de la région PACA. Dans les jours qui suivent, six Algériens sont retrouvés morts à Marseille. L’ambassade d’Algérie parle d’une cinquantaine de victimes. Dans son enquête sur les crimes racistes en France de 1960 à 2000 (La race tue deux fois, Paris, Syllepse2021), l’historienne Rachida Brahim dénombre quant à elle 17 Algériens assassinés à Marseille en 1973 et une cinquantaine de blessés.

Le racisme anti-arabe est activement soutenu par des groupes d’extrême droite comme Ordre nouveau. Le 14 décembre 1973, une bombe explose au consulat d’Algérie, en plein centre de Marseille : 4 morts et 12 blessés graves. L’attentat est revendiqué par le Club Charles-Martel, composé d’anciens de l’OAS.

Réactivation des amalgames

Si le gouvernement réagit avec tiédeur, voire ambiguïté, deux forces prennent clairement la défense des immigrés : des mouvements chrétiens comme la Cimade, mais aussi et surtout l’extrême gauche – la Gauche prolétarienne (maoïste) dont le MTA était proche et la Ligue communiste révolutionnaire (LCR) d’Alain Krivine. Ce dernier sera arrêté et la LCR interdite après des échauffourées opposant ses militants à ceux d’Ordre nouveau. Les intellectuels de gauche se mobilisent également. En 1972 est fondé le Gisti (Groupe d’information et de soutien aux immigrés) soutenu par Jean-Paul Sartre et Michel Foucault, qui obtiendra l’annulation par le Conseil d’Etat des circulaires décriées.

Après le meurtre d’un jeune Algérien dans le quartier de la Goutte-d’Or, à Paris, un « comité Djellali » est créé. Y participent entre autres Michel Foucault, Gilles Deleuze, Jean-Claude Passeron et Jean-Paul Sartre. Face à cette mobilisation de la gauche contre le racisme, l’extrême droite française des années 1970 ne parle pas encore d’« islamo-gauchisme », mais de « gauche arabe » ou de « gauchisme pro-arabe ».

Cinquante ans plus tard, l’« islamo-gauchisme » réactive des amalgames forgés pendant la guerre d’Algérie et la crise économique des années 1970. Il modernise le discours de l’ennemi intérieur en y injectant un élément religieux post-11 Septembre. Rien de bien neuf donc, hormis la focalisation sur l’enseignement et la recherche. Faute d’ennemis précis et célèbres, l’extrême droite s’en prend à l’université en général, au sein de laquelle les minorités ethniques et/ou religieuses sont pourtant sous-représentées. Plutôt qu’un rapport sur l’« islamo-gauchisme », la ministre de la recherche, Frédérique Vidal, aurait été mieux inspirée en demandant une enquête sur cette sous-représentation.

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