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FRANCE : « Ce que l’avenir vous promet, La Poste vous l’apporte »* : une immersion dans le salariat du futur

*Ancien slogan de La Poste

Depuis plusieurs années, les PTT ont engagé une révolution profonde de leurs modes de fonctionnement : privatisation, virage numérique, nouvelles techniques managériales, etc. Souvent pour le pire, mais avec une résolution à toute épreuve, la clique des casseurs du Service public tient peut-être sa référence en matière de libéralisation sauvage. Afin d’en donner un aperçu de l’intérieur, voici quelques réflexions et témoignages issus d’une expérience de facteur à Saint-Étienne.

La Poste, ce fleuron des services publics à la française. Des métiers à forte reconnaissance sociale, une utilité de premier ordre, une histoire étroitement liée au fonctionnariat. Mais depuis peu, on ne reconnaît plus rien de ce qui a constitué l’essence de cette entreprise : son facteur / sa factrice ? Ielle change de plus en plus. Les activités de La Poste ? Banque, marketing, services à la personne … La diversification s’est opérée, et avec elle la chute de la qualité de service dans les missions originelles, telles que la distribution du courrier. Comment a-t-on bien pu en arriver là ?

« Attention à être dans les temps, si tu fais trop d’heures sup’, c’est pas bon pour ta prolongation. Pense à ta prolongation » : voilà le genre de phrase que me susurre mon « manager de proximité » (le nom savant de la novlangue néolibérale pour « chef d’équipe »), au beau milieu d’un coup de bourre. Il faut dire qu’entre les deux tournées que je prépare et celle que je distribue, ça fait pas mal de trucs à se rappeler, alors que ma ‘‘formation’’ a consisté en tout et pour tout à 3 jours d’accompagnement par une factrice « rouleuse » (c’est-à-dire qu’elle ne dispose pas de tournée définie mais donne des coups de main où le besoin se fait sentir) [1]. Apparemment, dans le temps, c’était « 3 semaines de formation », dixit une fonctionnaire chevronnée. M’est d’avis que ce rognage en règle doit forcément avoir quelques conséquences néfastes, mais je me garde bien de le faire remarquer à mon chef.

Comment peut-on parler à la fois de fonctionnaire et de prolongation de contrat ? C’est là que réside la clé de la transformation de La Poste : en 2001 s’est tenu le dernier concours de la fonction publique pour les métiers de facteur/trice. Depuis, les seuls contrats signés relèvent du droit privé, et la part de fonctionnaires dans l’ensemble des salarié.e.s n’a donc fait que décroître, pour tomber aujourd’hui à 40 %, avec une grande part approchant l’âge de la retraite. Le mouvement a même été volontairement accéléré via la mise en place de TPAS (Temps Partiels Aménagés Séniors), des pré-retraites permettant de mettre à la casse plus vite les fonctionnaires, ce personnel disposant de contrats trop avantageux, mais aussi de la mémoire des luttes et de la culture d’entreprise propre à La Poste de l’après-guerre. Parmi mes rencontres, des syndiqués à la CGT qui fustigent le rôle du « mal-travail » dans ce phénomène : la dégradation des conditions d’exercice du métier de facteur/trice a provoqué chez certain.e.s un dégoût profond pour un métier qu’ielles aimaient pourtant profondément, et serait le signe d’une stratégie plus globale pour « casser les solidarités ».

Si l’algorithme a dit que ce n’était pas une grosse journée, c’est que j’ai dû me tromper, ne pas bien faire mon boulot.

« Il y a un fossé qui se creuse entre le travail prescrit par l’employeur et le travail réel fait par les postiers, et dans ce fossé qui s’agrandit, c’est là que grandit la souffrance et le mal-être au travail » me glissent-ils. Et ce fossé, il est extrêmement tangible au quotidien. Les premières journées, c’est 2-3h sup’ par jour, difficilement justifiées par la « période exceptionnelle » et le fait que je débute. Mais à la limite, celles-ci sont payées, et même si la sensation de piquer du boulot à d’autres travailleurs/euses me titille furieusement, je mange mon pain noir en attendant de pleinement maîtriser mon poste. Las, deux mois plus tard, je finis toujours autant à la ramasse, mais cette fois, surprise du chef, je découvre que certaines de mes heures supplémentaires ne me seront pas payées. Quelle est la raison de ce piétinement en règle du code du travail ? Explication un rien fumeuse de mon MdP : « aujourd’hui, c’était une journée à 80 % : le trafic était plutôt calme, du coup les chefs au-dessus de nous, quand ils regardent les chiffres, ils comprennent pas que tu fasses des heures sup’, t’as vu ? ». Pas besoin de vous faire un dessin, nous sommes bien régis par les machines : si l’algorithme a dit que ce n’était pas une grosse journée, c’est que j’ai dû me tromper, ne pas bien faire mon boulot. Pour rappel, ces chiffres se basent sur les statistiques globales des différentes équipes de la plateforme, et par conséquent, ne prennent pas en compte les particularismes de ma tournée : distribution soudaine de plusieurs colis / recommandés, besoin de rattraper mon retard des jours précédents, les raisons ne manquent pas. Plus frustrant encore : tenir la cadence nécessite bien trop souvent de sacrifier la qualité du travail. Combien de fois ai-je été obligé de sauter une rue, ou de terminer abruptement la discussion avec les habitant.e.s que je croise sur ma route, alors que nombreux/ses sont celleux qui ont besoin de s’exprimer, de voir du monde, de glisser une petite blague ou d’esquisser un sourire. L’isolement tue à petit feu, et le fait d’entrer dans l’intimité des gens, comme aucun autre métier ne le permet, en apporte des preuves glaçantes.

Au final, on est bien seul.e.s pour parler de tout ça. Lors des « travaux intérieurs » (la préparation des tournées), personne ne parle, il y a trop à faire, et je prends vite conscience que le niveau de politisation et de syndicalisme est aussi dramatiquement bas que la participation aux dernières municipales. C’est une des conséquences directes de la réduction du nombre de fonctionnaires : bien tenu.e.s par nos CDD, nos CDI au rabais ou nos maigres avantages, nous sommes tenté.e.s de défendre avant tout notre pré carré. En éparpillant les salarié.e.s, les dirigeant.e.s sont parvenu.e.s à annihiler la conscience de classe nécessaire à l’action collective, ce liant qui pousse les forces vives du salariat à pointer du doigt les véritables responsables. Mais au lieu de ça, les grèves sont très peu suivies, et le fatalisme omniprésent face aux différents maux qui s’abattent : réduction des effectifs, douleurs physiques, tournées « à découvert » (c’est-à-dire sans personne pour trier et distribuer le courrier), réorganisations, … Ces dernières, qui ont lieu tous les deux ans environ, sont le modus operandi des gradés pour souffler le vent de la précarisation dans les moindres recoins.

Réorganisations en pagaille sur fond de tayloro-fordisme

Utilisées pour modifier par à-coups réguliers le fonctionnement de La Poste, les « réorg’ » (réorganisations) constituent en quelque sorte le rythme auquel bat l’entreprise : avant que l’une d’elle ait lieu, tout le monde cherche à deviner la sauce à laquelle nous allons être mangé.e.s, et une fois passée, chacun.e se plaint de ses retombées. L’avantage, c’est que tout le monde est sous pression, et que les préceptes les plus archaïques peuvent ainsi être remis au goût du jour. Et pourquoi pas ce bon vieux taylorisme [2], dont on pensait que l’héritage faisait fuir ? « Atomiser » le travail, c’est-à-dire découper des travaux complexes en le plus grand nombre de tâches simples, voilà un programme d’avenir, alors que la question du sens au travail, des « boulots de merde » et des « boulots à la con » [3] se fait de plus en plus prégnante.

Et pourtant, c’est bel et bien la voie choisie par La Poste. Tout récemment en 2019, à l’occasion d’une réorg’, a été généralisé le principe de la séparation des « travaux intérieurs » des « travaux extérieurs ». À première vue, rien de crucial ne se joue ici. Et pourtant, c’est une manière simple et efficace de « détruire le cœur de métier », comme le traduisent bien les syndiqués que j’ai rencontrés. Auparavant, le facteur / la factrice préparait sa tournée, et sortait pour la distribuer, ce qui lui permettait de l’optimiser et de s’organiser au mieux. Mais sous prétexte de gains de productivité, ces deux faces d’une même pièce sont désormais distinctes. Quelques jours de tournées préparées par un.e autre suffisent à s’en rendre compte : il n’y a pas une once de gain de productivité là-dedans, tant les dysfonctionnements sont nombreux. Non pas que le préparateur / la préparatrice fasse mal son boulot. Il est simplement beaucoup plus sensé d’agencer le courrier ou les colis lorsqu’on connaît physiquement chaque recoin de la tournée, chaque usager, chaque boîte-aux-lettres, plutôt que de le faire à l’aveugle, qui plus est sans connaître la personne qui va procéder à la distribution.

Quel objectif est poursuivi ici ? La réduction des actions réalisées par les employé.e.s, suivant les préceptes appliqués dans les chaînes de montage, et l’immixtion toujours plus forte de la machine et de l’automatisation, grâce aux nouveaux outils numériques, qui s’incarnent dans les « factéos » à La Poste. Ces smartphones sont programmés pour réaliser un grand nombre de tâches durant les tournées : flashage de courriers / colis, validation de prestation effectuées, relevage des BAL, etc. De cette façon, « Demain, […] tu peux embaucher n’importe qui ». Bilan de l’opération : en plus de prévenir toute forme de rébellion en semant la zizanie parmi les travailleurs/lleuses, La Poste s’assure également d’augmenter sa réserve d’employé.e.s potentiel.le.s en rendant la tâche exécutable par une personne lambda, une façon bien connue de renforcer l’ascendant du patronat sur le salariat, et de lui faire accepter de rogner sur son salaire ou d’autres avantages. Ceci au prix de la qualité de service, bien entendu. Car comment un.e intérimaire recruté.e en urgence peut-il prétendre faire aussi bien son travail qu’un titulaire, bénéficiant d’années d’expérience et de savoir-faire ?

Vous aurez sûrement remarqué l’augmentation du nombre de bornes numériques dans les bureaux de poste : ceux-ci préfigurent l’automatisation des services fournis par La Poste, le remplacement des humains par les machines, beaucoup plus dociles et prévisibles. Aucun passe-droit, aucune marge de manœuvre, aucune chaleur humaine, et surtout, toujours plus de chômeur/euses sur le carreau, accompagné.e.s d’émissions de CO2 galopantes. Pour une entreprise qui se targue d’être à la pointe en termes de social, mais également d’écologie [4] comme clamé sur tous les véhicules électriques de la flotte, ce genre de parti pris est loin d’être anodin. Plus largement, le sabordage de la branche « courrier » est en cours, et la réorientation vers des relais de croissance plus lucratifs comme les activités bancaires ou les colis est clairement assumée. « Quand on veut piquer son chien, on dit qu’il a la rage », comme le formulent les représentants de la cégète : augmentation du prix du timbre, suppression de nombreux postes de facteurs/trices, disparition progressive du timbre rouge (qui garantit de meilleurs délais de distribution pour sa lettre), régionalisation des centres de tri [5], etc. Tous les coups sont permis pour couler le grand navire postier et larguer les amarres vers des horizons plus cléments en termes de retour sur investissement.

C’est au rythme robotique du « factéo » que se mène la danse macabre des facteurices.

Rares sont les moments où, fidèle à l’image d’Épinal gravée dans la rétine de chacun.e (merci Dany Boon et Kad Merad), le facteur / la factrice peut se permettre de s’attarder auprès des usagers [6]. Désormais, ce genre d’écart est payant pour les client.e.s, via une « presta » : la dernière en date à avoir fait parler d’elle, c’est VSMP (Veiller Sur Mes Parents), qui consiste à passer quelques minutes auprès d’une personne âgée lors de la distribution de son courrier. Ou l’art de rendre payant ce qui relevait jusqu’ici des missions informelles et cruciales des facteurices. Mais le mouchardage numérique et la recherche de la rentabilité a un prix : il ne faut désormais plus s’étonner si le/la CDD chargée de vous livrer votre courrier ne prend plus le temps de sonner en cas de recommandé mais « avise » à la place, si vous trouvez des erreurs d’aiguillage ou si l’employé.e ne vous adresse pas la parole. Chaque minute est comptée, et désormais, c’est au rythme robotique du « factéo » que se mène la danse macabre des facteurices.

Publicité et recyclage

Avec les évolutions récentes de notre société, la part des courriers papiers dans le chiffre d’affaire de La Poste a bien évidemment baissée. D’où une diversification toujours plus grande, avec pour objectif de rentabiliser la masse de données que collectent chaque jour les employé.e.s. Comme évoqué plus haut, le métier de facteurice est une immersion dans la vie des gens : la presse qu’ils reçoivent, les lettres recommandées du tribunal, les colis, etc., sont autant d’indices sur le profil des usagers. Par la force des choses, le facteur / la factrice apprend à vivre avec les habitant.e.s de sa tournée, connaît leurs joies et leurs peines. Et si la majeure parties d’entre eux/elles respecte la confidentialité, ce n’est pas le cas des grandes entreprises avides du profilage en règle des consommateurs/trices. Les grand.e.s pontes de La Poste le savent bien : ielles se vantent même de proposer les datas les plus à jour du marché, et offre une porte d’entrée monumentale aux annonceurs. C’est ainsi que chaque jour, ma tournée se composait en grande partie de publicité.

Fer-de-lance du capitalisme marchand, je m’immisce dans les foyers pour semer la frustration et l’envie.

De la pub, de la pub, et encore de la pub. Du racolage grossier (« Ouvrez vite pour valider votre gain de 7 millions d’euros !! ») pour le / la prolo de base, aux louanges d’un SUV tout équipé sur papier glace pour les bourges en mal de sensation, il y a de tout, et dans des quantités phénoménales. De quoi se poser de sérieuses questions sur l’utilité sociale d’un métier comme facteurice : réduit à l’état de fer-de-lance du capitalisme marchand, je m’immisce dans les foyers pour semer la frustration et l’envie. Mon fantasme du messager à bicyclette, écologiquement sympa, sympathiquement écolo, se brise net devant la méticulosité de la recherche du profit. Heureusement, quelques poubelles jaunes judicieusement placées sur mon parcours ont connu de soudains afflux de papier lors de mes deux mois d’exercice, clin d’œil un rien sarcastique aux mirages de l’économie circulaire.

Il y tant à dire sur le mépris de notre vie privée avec lequel La Poste s’attache à collecter nos données, et je ne m’attarderai pas trop sur ce point – au Couac non plus les heures sup’ ne sont pas payées, figurez-vous. Mais sachez qu’un excellent article a été réalisé sur ce sujet par « Le Positillon », journal de Grenoble et alentours, intitulé « Le plus grand fichier de France ». On y découvre avec joie les pépites de Médiapost, la filiale de La Poste dédiée au numérique, ou encore le rachat de Probayes, startup de collecte et traitement des données. Petite mise en bouche, avec cette formule fièrement promue sur son site internet : « Aujourd’hui, l’enjeu de Probayes est d’apporter au Groupe La Poste des expertises de pointe en matière de Data Science sur des projets à forte valeur ajoutée en Intelligence Artificielle, et ainsi accompagner la stratégie 2020 de La Poste pour conquérir l’avenir ! ». Pour la faire simple, La Poste passe en toute bonhommie d’une institution au service du bien commun à un mastodonte du data mining (la collecte de données), et donc un danger potentiel pour les libertés individuelles. En tout état de cause, la vie privée ne pèse pas lourd face à un marché aussi juteux.

Que faire, face à un méthodisme aussi implacable ? Comme le disent si bien les membres de la CGT que j’ai rencontrés, ceux qui sont aux manettes de ce virage idéologique « ont beau être pourris, ils ont oubliés d’être cons ». On peut rapidement être amené.e.s à se résigner, à rester dans son coin, tant l’offensive est menée de main de maître. Et pourtant, les moyens de la lutte sont là. La Poste, c’est l’huile dans les rouages du système marchand. Une bonne grève générale, et les représentants du patronat rappliqueront dare-dare, tant le potentiel de blocage de l’économie est grand. Mais malheureusement, la stratégie de la division menée depuis de nombreuses années porte ses fruits, et chacun.e maugrée dans sa barbe en attendant des jours meilleurs. Dans un premier temps, il faut refuser les heures sup’, refuser les « challenges » de vente de timbre, dénoncer les heures sup’ non payées, puis se parler, se concerter, avant qu’il ne soit trop tard. Aujourd’hui encore, c’est un.e collègue en chair et en os qui est à nos côtés. Mais à peine le temps de lever la tête, et c’est le sourire grinçant de l’automate qui répondra à notre « bonjour » fatigué du lundi matin.


Une journée d’un facteur stéphanois

5h30 : le PPDC de Montreynaud commence à apparaître au loin : le grondement de l’A72 se fait déjà entendre, entre poids lourds vrombissant et voitures ensommeillées. Encore quelques centaines de mètres dans les frimas de l’hiver, et les premiers signes de l’intense activité se feront sentir. Pas le temps de rêver, une montagne de courriers attend, bien au chaud, d’être triée et distribuée.

6h30 : déjà la désagréable sensation que je ne finirai pas à temps tout à l’heure : une tonne de courriers à préparer pour la tournée du centre-ville, avec comme d’habitude la frustration de devoir bâcler certains aspects pour grappiller de précieuses secondes, et de reporter ainsi la merde sur mon collègue en bout de chaîne. Un ptit mot glissé dans les sacs de courrier pour lui signifier qu’une fois encore je ne « numéroterai » pas (lorsque les adresses sont des immeubles ayant plusieurs rangées de boîtes-aux-lettres, nous sommes tenu.e.s de les classer pour faciliter la distribution), et c’est le cœur gros que je continue ma besogne.

7h30 : bientôt le « décasage » de la « première vague », c’est-à-dire la préparation des plis de courriers qui vont être envoyés au centre-ville. Je suis à la bourre, entre la récupération de la presse et des courriers non triés par la machine et donc en désordre, beaucoup plus longs à « mettre en case » (à classer par rue). Comme d’habitude, je jongle mentalement avec ma propre tournée, que je prépare et distribue dans un quartier périphérique de Saint-Étienne : je pense déjà aux rues que je n’aurai pas le temps de distribuer, aux petits arrangements que je vais faire avec ma conscience en bâclant une partie du travail pour ne pas finir trop en retard.

8h30 : un ptit brief, en guise de pause (il faudrait que je pense à en prendre une, un de ces jours !), pour nous annoncer la nouvelle « carotte » : des carnets de timbre à vendre, avec à la clef un peu de pognon à gagner. C’est moi où les ficelles sont grosses ? L’aplomb avec lequel le MdP décrit combien c’est une belle opportunité d’arnaquer des mamies (ça c’est la traduction simultanée dans mon cerveau en ébullition) serait presque beau, s’il n’y avait pas ce relent de mise en compétition qui transpire dans son discours. Diviser pour mieux régner, c’est votre denise.

9h30 : c’est officiel, je ne finirai pas à l’heure. A moins de tout laisser en plan, je suis parti pour une bonne heure de rab’, sans certitude d’être payé. Je m’attelle tant bien que mal à la tournée que je distribue en fin de matinée, pétri de stress et m’appliquant à ne rien oublier : préparer la batterie du vélo, aller chercher la presse, classer les colis et les recommandés selon l’ordre de la tournée, charger le badge « vigik » (qui donne accès à tous les halls d’immeuble) …

10h30 : en parlant de vigik, on nous apprend que le système est en panne aujourd’hui : il va falloir sonner pour avoir accès aux halls et donc aux BAL ! Une perte de temps supplémentaire. Ironie du sort, les résident.e.s d’immeubles dont les portes d’entrée sont cassées ont la certitude de recevoir du courrier aujourd’hui.

11h30 : je vole littéralement de BAL en BAL, sautant les trottoirs, courant comme un dératé entre chaque bas de porte. Au moins je garde la forme, mais le risque d’accident augmente dangereusement lui aussi. Quelques habitant.e.s mécontent.e.s m’ont alpagué au passage : « ça fait trois semaines que j’attends mon recommandé ! », « Mon colis n’a toujours pas été reçu … » … J’ai de la peine car je ne peux pas les renseigner, mais je vois bien les conséquences des réorganisations successives au sein du groupe La Poste.

12h30 : allez, tant pis pour cette rue, et puis celle-là aussi, tiens. Quel crève-cœur. Mais ça fait déjà 3/4 d’heure que j’aurais dû terminer, et je ne suis qu’à la moitié de ma tournée.

13h30 : de retour à la plateforme, où les équipes de l’aprèm commencent leur journée. J’arrive exténué sur ma « position » (le poste de travail). Clôturer le « factéo », préparer le rush du lendemain, rentrer chez soi la tête basse, avec l’impression d’être passé dans une machine à laver version 1600 tours/minute. Pas de doute, les récentes réorganisation portent leur fruit : pour tuer le courrier, on ne lésine pas sur les moyens à La Poste. Allez, encore quelques jours avant d’être jeté à la case « chômage » comme une vieille chaussette !

P.-S.

Cet article a paru dans le Couac, n°12 (printemps 2021). Il a été prolongé par une discussion dans l’émission du 30 avril 2021 de La machine à découdre sur radio Dio. À retrouver sous : https://lenumerozero.info/La-machine-a-decoudre-Emissions-sur-le-travail-et-sur-la-5G-5271 (à partir de 18:35).

NOTES

[1] Les rouleurs/ses bénéficient d’une prime de 7 euros par jour, soit un peu moins de 150 euros par mois. Une manière de faire baisser le nombre de titulaires sur les tournées, de disposer d’une réserve de briseurs/ses de grèves et d’empêcher les salarié.e.s d’avoir leurs petites habitudes, nous y reviendrons plus bas.

[2] Du nom de l’ingénieur étatsunien F. W. Taylor (1856-1915), théoricien de l’Organisation scientifique du travail.

[3] Voir le livre de David Graeber, Bullshit Jobs, Les liens qui libèrent, 2018.

[4] Les documents de communication de La Poste à ce sujet sont un florilèges de banalité et de langue de bois, à consulter en ligne sur leur site internet.

[5] Le centre de tri était initialement à Montreynaud, mais il a finalement été transformé en « Plate-forme de Préparation et de Distribution du Courrier » (PPDC), le centre de tri de Saint-Étienne étant désormais à Saint-Priest, à côté de Lyon. Pour envoyer une lettre de La Fouillouse à Firminy, comptez un petit aller-retour en camion sur l’A47. Pratique et écologique !

[6] Vous apprendrez que le terme exact, validé et promu par la troïka managériale, est « client.e » : ça fait plus cool, et ça dénote surtout bien du virage idéologique pris par La Poste. Maintenant, vous savez reconnaître un.vrai.e postier.e !

Proposé par Couac

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Cette entrée a été publiée le 8 août 2021 par dans DROITS DES TRAVAILLEURS, DROITS HUMAINS, ETAT POLICIER, FRANCE, LA POSTE.